Laos : Boun Kong Hod ou la promotion d’un bonze à l’eau bénite (ບຸນກອງຫົດ)

Au Laos, tout comme dans tous les pays de tradition bouddhiste, chaque mois de l’année possède sa fête ou son boun, toujours liée au calendrier religieux ou associée directement aux traditions séculaires du pays, ce que nous appelons en résumé les  Hid Sipsong Khong Sipsi (ຮິດສີບສອງ ຄອງສີບສີ່), ou les douze fêtes et 14 coutumes.DSC09094

Le Boun Kong Hod (ບຸນກອງຫົດ), qui n’est pas un rituel inscrit au calendrier annuel du bouddhisme, possède une triple fonction : faire monter en grade un bonze ; augmenter ses paramis (1) s’il a déjà atteint le plus haut grade dans la hiérarchie bouddhiste, et enfin transmettre des mérites aux parents n’ayant pas d’enfant mâle pour porter la robe. Et il remplit toujours sa fonction sociale et sociétale fondamentale : rassembler la famille, réunir les amis pour faire la fête ensemble et partager une certaine idée de la vie à la laotienne, faite de convivialité, d’entraide et d’un soupçon de nostalgie, bien évidemment.

Pour les ressortissants du Laos vivant loin de leur terre ancestrale, les fêtes et les cérémonies coutumières sont devenues au fil des années un rendez-vous incontournable, une respiration vivifiante loin du tumulte de la lutte quotidienne pour l’existence, libérée de l’emprise étouffante de la technostructure, maîtresse tout puissante de l’univers des vivants. Il s’agit aussi d’un retour aux sources salutaire ainsi qu’un parfait lieu de transmission des traditions millénaires d’Anachack  Lanxang (ອານາຈັກ ລ້ານຊ້າງ) aux jeunes générations. Tant il est vrai qu’un homme ou une femme sans bagage culturel propre risquerait à tout moment de perdre son identité pour ne devenir plus qu’un… numéro ! De même, un arbre ne pourra résister aux vents, survivre aux tempêtes et aux aléas de l’existence que si ses racines sont profondément enfoncées dans une terre nourricière, protectrice et fertile à la fois.DSC09072

Le Boun kong hod, qu’on peut traduire de manière imparfaite par la fête de l’ondoiement d’un moine afin qu’il monte en grade et poursuive sur la voie tracée par Bouddha, peut être organisé tout au long de l’année. Appelé Hod song (ຫົດສົງ) en Lao, ou Théraphiseth (ເຖຣາພິເສກ) selon son appellation ancienne dans la mesure où l’on arrose un vénérable qui possède beaucoup de qualités morales et spirituelles, cette fête peut être organisée à l’initiative d’un fidèle, d’une famille ou à la demande d’un bonze.

Dans les pays de tradition Theravada, ou petit véhicule, il ne peut accéder à un rang supérieur qu’après avoir été « arrosé ». Ainsi, une fois reçu le décret officiel du Sangha, il va informer sa famille de ce grand honneur, à charge pour celle-ci de préparer l’événement, de s’occuper de l’intendance, et d’inviter famille, amis et fidèles.

Le premier Kong hod, appelé aussi samdeth phieng ta (ສໍາເດັດ ພຽງຕາ, puisque les plaques d’argent et d’or de 4 cm de large –les éléments de base incontournables du cérémonial- doivent être de la longueur entre les deux yeux, octroie le grade de samdeth au bénéficiaire. Au deuxième, la longueur des plaques va de l’oreille gauche à la droite, d’où son nom lao de  Sa phieng hou (ຊາ ພຽງຫູ), et le samdeth atteint le rang de Ya Sa (ຍາຊາ) qui deviendra Ya khou (ຍາຄູ) au troisième arrosage qu’on appelle Khou hob ngone (ຄູຮອບງ່ອນ), puisque les plaques d’or et d’argent doivent faire le tour de tête du récipiendaire, tout comme lors des 4ème, 5ème,  6ème et 7ème  Kong hod où le bonze deviendra, tour à tour, Ya Thane (ຍາທ່ານ) ou Lak kham (ລັກຄໍາ), puis Phra Lak kham (ພຣະ ລັກຄໍາ), Phra Look Kèo (ພຣະ ລູກແກ້ວ) et Phra Yod Kèo (ພຣະ ຍອດແກ້ວ).DSC09057

Au-delà de la promotion d’un bonze ou d’apporter encore plus de paramis à celui ayant déjà atteint le sommet de la hiérarchie après le septième arrosage, le boun kong hod remplit donc plusieurs fonctions sociales et sociétales très importantes, en particulier pour les bouddhistes de la diaspora. Il permet notamment de rassembler familles, parents, amis, collègues et fidèles autour d’une fête qui rappelle à tous leur passé pas si lointain lorsqu’ils participaient au même rituel sur leur sol ancestral. Une manière concrète de rester en lien avec le pays de ses ancêtres par l’intermédiaire de la pagode tout en apportant son soutien au bouddhisme et aux bonzes.

« Le Bouddhisme accorde sa protection aux fidèles, mais il ne peut se développer et prospérer qu’avec le soutien et l’aide continu et régulier de ces mêmes fidèles. C’est grâce à vous tous que j’ai été arrosé plusieurs fois. C’est grâce à votre piété et votre générosité que nous avons pu construire cette pagode qui sera bientôt dotée d’un Sim » (ou chapelle bouddhiste), a souligné Phra Achan Chanthy Souphanthavong, du Wat Vélouvanaram à Bussy-st-Georges, dans la banlieue est de Paris, lors d’un son sermon ou Thetsana (ເທດສະນາ ຟັງເທດ) en conclusion de son Kong hod.

Phra Achan

Phra Achan Chanthy remercie les fidèles après son Kong Hod

Assis dans un palanquin porté par plusieurs membres de la famille de l’organisatrice de la fête vêtus en blanc et protégé par un grand parasol tenu par un bonze de rang inférieur, Phra Achan Chanthy a effectué la procession pleine d’allégresse autour de sa pagode, au son des cymbales, de tambour et de chants des fidèles. Il s’est ensuite installé dans une pièce aménagée en douche, assis sous la queue du nâga en bois et les pieds posés sur une grosse pierre sur laquelle a été placée une feuille de bananier.

  La présence du nâga, nark (ນາກ) en Lao, répond à une double symbolique très forte.

 Il s’agit, tout d’abord, de rendre hommage à l’animal mythique protecteur de Bouddha tout au long de son existence. Dès que l’Eveillé se met en position de lotus, les jambes croisées, les deux mains posées devant lui, paumes tournées vers le ciel en signe d’ouverture et de bienvenue à tous les êtres, le naga déploie ses têtes multiples –sept- au-dessus de lui pour le protéger de la pluie et du soleil. Lors de sa descente du Ciel –une parabole sans aucun doute dans la mesure où Bouddha était né normalement comme tout mortel, même s’il pouvait marcher dès ses tout premiers instants de vie selon la mythologie-  il prenait un escalier, en fait un arc-en-ciel, dont les rampes sont formées par deux nâga.

Un Kark en bois sculpté

Un Nark en bois sculpté (Bussy-St-Georges, 2016)

D’ailleurs, toutes les rampes d’escalier menant aux principaux bâtiments d’une pagode –bôt, viharn, haw trai, sima (ໂບດ ວິຫານ ຫໍຕຣັຍ ສີມ)sont des nâga stylisés. De même, la tête de nark décore les faites des toits des bâtiments monastiques. L’omniprésence des représentations du nâga aux endroits stratégiques répond sans doute à une double reconnaissance de son rôle protecteur de Bouddha mais également de sa fonction originelle de gardien des trésors cachés de la terre et de génie des eaux. Par respect et par crainte évidemment, le peuple lao l’appelle d’ailleurs toujours Phagna Nark (ພະຍານາກ), c’est-à-dire le seigneur nâga, ou celui qui a le droit de vie et de mort sur les habitants de son territoire, à l’instar d’un seigneur des temps anciens vis-à-vis de leurs administrés et serfs.

Dans les contes et légendes du pays lao, ou au Cambodge, le nâga peut prendre une forme humaine, un très beau jeune homme ou une très belle jeune femme en fonction de l’être à courtiser –ou à tromper-, il peut bien évidemment voler dans l’air, voyager sous la terre ou nager dans l’eau. Serait-il également à l’origine des histoires extraordinaires racontées, depuis la nuit des temps, par nos grandes mères… Ces êtres surnaturels capables de voler, de passer sous la terre ou dans l’eau ou bien de tirer des centaines de charrettes et dont la légende avait émerveillé ma jeunesse! (Cf. https://laosmonamour.wordpress.com/2012/02/29/235/).

Deux Nâga sculptés servent de rampes d'escalier à Wat Haisok, Vientiane (2000)

Deux Nâga sculptés servent de rampes d’escalier à Wat Haisok, Vientiane (2000)

L’histoire des royaumes lao, depuis la création de la nation t’ai-lao par Khun Boulom, ou Khun Borum, « à l’aube des temps historiques » (Georges Coedes), et jusqu’à la nation moderne post-colonisation, est d’ailleurs parsemée de légendes et de récits extraordinaires mettant en scène humains et nâga, trésors cachés et richesses interdites, catastrophe surnaturelle et sauvetage miraculeux par des nâga, venus des profondeurs de la terre et de nulle part, etc. Ainsi, Khun Boulom a choisi le moment propice pour monter sur le trône en se basant sur les positions astrales des… nark !

Son fils, khun Lô, fondateur du Muong Xiengdong Xiengthong (ເມືອງ ຊຽງດົງ ຊຽງທອງ), la ville de Luang Prabang actuelle, avait fixé les limites géographiques de sa cité en prenant un gros rocher dénommé Ngonh Meun Luang (ໂງ່ນໝື່ນຫລວງ) pour la queue du nâga –le sud de sa ville-, l’embouchure du Nam Khane (rivière Khane) étant la tête du nâga –le nord. Et il appela sa cité Nakhone Xienthong Sisatthanark (ນະຄອນ ຊຽງທອງ ສີສັດຕະນາກ),  ou la cité d’or aux sept nâga ou encore la cité d’or aux cent nâga (2).

Selon l’une des légendes, Luang Prabang aurait été créée par quinze familles de nâga et leurs images, s’enchevêtrant dans une alliance éternelle indéfectible, ornent le fronton de l’ancien palais royal, entourant et protégeant le royaume, représenté par l’image de l’éléphant tricéphale, symbole des trois anciens royaumes du Lanexang.

Les 15 familles de Nark sur le fronton de l'ancien palais royal à Luang Prabang

Les 15 familles de Nark sur le fronton de l’ancien palais royal à Luang Prabang

L’autre raison de la présence du nâga au Boun Kong Hod remonterait à l’origine du bouddhisme. Après son illumination et son premier sermon à ses cinq premiers disciples, Bouddha attira en grand nombre ascètes, nobles et gens du peuple, tout comme son seul fils Rahula (ຣາຫຸນ) et les membres de sa famille. Un maître nâga, désirant ardemment suivre les enseignements de Bouddha, se déguisa en homme pour devenir bonze. Mais, chaque nuit, lors de son sommeil, son corps redevint celui d’un gros serpent. Alerté par les autres bonzes, Bouddha, déjà au courant de la situation de par sa capacité à maîtriser l’univers matériel et surtout spacial, lui ordonna alors de quitter la robe, en lui expliquant que les animaux n’ont pas le droit d’entrer en religion. Phaya Nark, très profondément attristé par son départ du sangha, pria l’Illuminé pour qu’on donne dorénavant son nom de nark à toute personne aspirant à devenir bonze ou novice.

Les Boules de feu des Nâgas (ບັ້ງໄຟພະຍານາກ), qui se produisent à chaque sortie du carême bouddhique, en octobre donc, sur le Mékong, et au sud de Vientiane en particulier, serait un hommage de Phagna Nark à Bouddha. Une illustration supplémentaire des liens spéciaux, des relations fortes et continues entre le Bouddhisme et les Nâgas.

Un Nark fabriqué avec un drap blanc et entourant le Bad

Un Nark fabriqué avec un drap blanc et entourant le Bad

Le statut de nark, qui signifie un être innocent, précieux et n’ayant commis aucune faute, se révèle une étape essentielle sur le chemin conduisant un homme à la vie monastique. Une semaine, ou parfois un mois, avant la date de l’ordination proprement dite, les parents, ou à défaut les personnes responsables de l’organisation de la fête, accompagnent le nark à la pagode afin de le confier au vénérable responsable du monastère. S’il n’est pas encore devenu bonze, le nark n’est plus tout à fait un laïc ordinaire dans la mesure où il doit, déjà, commencer à apprendre les différents prières et sermons, adopter une attitude plus proche de celle des bonzes avec le respect des huit préceptes de base du Bouddhisme, etc. Il doit en particulier résider en permanence au wat, s’astreindre à ne prendre que deux repas par jour –comme les religieux-, se détacher des contingences et des plaisirs de la vie, tout en consacrant son temps à se préparer physiquement et mentalement à sa nouvelle existence, ainsi de suite. Il s’agit, d’une certaine manière, d’un stage de formation à la vie monastique, gage de réussite et de satisfaction pour tous. Pour bien se démarquer des autres mortels, le Nark porte des vêtements blancs, symboles de pureté et de perfection.

Un Nark à Ban Moungsoum, Thakek (aos)

Un Nark à Ban Moungsoum, Thakek (aos)

Cette cérémonie de khenh Nark (ເຄັນນາກ) qu’on peut traduire de manière imparfaite par l’offrande ou la remise de l’aspirant bonze  (au chef de la pagode) se termine par l’annonce à la communauté de l’arrivée d’un nouveau nark au son du grand tambour et de gong afin que tous puissent participer au boun en transmettant leurs vœux et leurs prières.

Au bout de quelques jours de pratique et d’apprentissage, le nark est libéré  pendant une courte période –deux ou trois jours- avant l’ordination afin qu’il puisse aller dire au-revoir ou/et demander pardon à ses parents, ses proches, amis ou encore anciens maîtres et responsables. Il en profitera aussi pour rembourser ses dettes éventuelles. Ainsi libéré et purifié, le futur bonze pourra se concentrer pleinement à la méditation et aux prières dans le but d’accomplir les dix perfections (1), conditions incontournables pour devenir un arahan ou arahant (ອາຣະຫັນ) et atteindre le nibbàna ou nirvana, but ultime de tout Bouddhiste.

Dans certaines régions du Laos, ou en Isane, on organise également un Baci pour souhaiter bonne chance au nark qui peut disposer d’une autorisation spéciale pour toucher des femmes ou même avoir des relations sexuelles… Serait-ce une réminiscence de la vie laïque du prince Gotama avant qu’il ne se décide à partir en quête des Quatre nobles vérités ? (3).

Un Nark en train de recevoir les préceptes afin de devenir bonze

Un Nark en train de recevoir les préceptes afin de devenir bonze

Revenons à notre nâga en bois et au Boun Khong Hod…

Avant de commencer la cérémonie de hod song proprement dite, le vénérable président de la cérémonie déverse de l’eau bénie par tous les bonzes lors d’une veillée la nuit précédente, et amenée dans trois bad (récipient rond destinés à recueillir les offrandes aux bonzes), dans deux grandes jarres où flottent des pétales de fleurs tout en récitant des prières. Il verse ensuite l’eau bénite dans la tête du dragon, tournée vers l’ouest, tout en poursuivant à réciter des prières.

Le vénérable président de la cérémonie verse l'eau bénie au cours de la nui passée (Busy-St-Georges, 2016)

Le vénérable président de la cérémonie verse l’eau bénie au cours de la nui passée (Busy-St-Georges, 2016)

Les autres bonzes –leur nombre minimal est de huit pour ce rituel- prennent la suite avant de céder la place à la famille et aux fidèles. Ces derniers déposent d’abord une bougie en cire d’abeille, sous forme de patte de corbeau, sur le corps du nâga, accompagnée parfois de fleurs, avant de déverser de l’eau tout en formulant des vœux et des prières. La bougie, portée par chacun lors de la procession, peut être allumée ou posée simplement le long du « corps » du nark.

Les bonzes se dirigent ensuite vers la douche improvisée pour témoigner leur respect et rendre hommage au récipiendaire, installé juste sous la queue du nâga en bois. L’eau versée dans la tête du nâga coule ensuite le long de son corps comme s’il s’agissait de son propre sang dans une symbolique forte, sans doute en rapport avec la légende du Phaya Nark se déguisant en homme pour devenir disciple de Bouddha. Cette symbolique du sang prend une dimension encore plus prégnante en Occident où le climat, toujours plus frais qu’en Asie, oblige les Bouddhistes à utiliser de l’eau chaude… Un peu comme du sang, donc.

Les bonzes arrosent le vénérable récipiendaire du Boun Kong Hod

Les bonzes arrosent le vénérable récipiendaire du Boun Kong Hod

Gardien de l’énergie vitale des eaux, protecteur des trésors enfuis, génie de la fertilité des sols et dieu de la fécondité des femmes, Phaya Nark, dont seuls les mâles existent dans l’imaginaire populaire lao, comme pour tout être surnaturel, se révèle d’une importance particulière dans l’existence des T’ai-Lao. On lui jette des fleurs et des offrandes avant de traverser une rivière ou le Mékong ; on lui demande aussi sa protection en cas d’orage et de tempête.

Par conséquent, son sang, même symbolique, possède un pouvoir magique de régénérescence, permettant à un bonze de monter en grade et d’accumuler des paramis.

Mais en raison de son pouvoir magique, justement, tout contact direct pourrait avoir des conséquences néfastes. C’est sans doute la raison pour laquelle, un plafond –un filtre ?- constitué d’un drap blanc a été installé à la descente de l’eau bénite, juste au-dessus de la tête du vénérable honoré par le Boun kong hod. Les plaques d’or et d’argent y ont été placées ainsi que des statuettes de Bouddha et des chaînettes en or des fidèles qui participent ainsi directement, et activement, à la métamorphose du bonze. Ce dernier n’est ressorti de la douche rituelle qu’une fois revêtu de nouveaux vêtements bouddhistes offerts par les organisateurs.

Vénérable Chanthy sous la douche du Hod Song reçoit l'homage des autres bonzes

Le vénérable Chanthy sous la douche du Hod Song reçoit l’hommage des autres bonzes

Grâce à la symbolique de l’arrosage au sang du nâga et du port de vêtements neufs, Phra Achan Chanthy est entré dans une autre étape de sa vie monastique, dans une nouvelle dimension de sa quête spirituelle. Comme un nouveau-né, il a dû être aidé par le vénérable président de la fête qui l’a ramené au monastère en le tirant par un sabre lao. Tout au long du parcours, bordé de bananiers et des plantes de canne à sucre –symboles de l’abondance et de la générosité de la mère terre ainsi que de l’allégresse de l’Univers d’accueillir un nouveau Phra Achan– les fidèles masculins se sont allongés sur le sol pour qu’il marche sur leur corps et ne pas poser les pieds par terre. La gente féminine, qui n’a pas le droit de toucher un bonze, se contente d’étendre une écharpe ou un mouchoir devant elle, tout en se joignant les mains au niveau du cœur en signe de respect et de méditation.

Achan Chanthy dans ses habits d'apparat est ramené à son monastère

Achan Chanthy dans ses habits d’apparat est ramené à son monastère

Au même moment, d’autres lui faisaient des offrandes d’argent, appelées Takbad ngeun (ຕັກບາດເງີນ), afin de lui souhaiter la bienvenue dans sa nouvelle fonction et obtenir du mérite en retour.

La symbolique du renouveau s’avère d’une prégnance extrême lors du chemin du retour au monastère qui rappelle en filigrane les sept premiers pas effectués par l’enfant Gotama à sa naissance, les feuilles de lotus ayant été remplacées par le corps des fidèles ou leurs échappes. Et à l’instar d’un nouveau-né, le vénérable qui vient d’être hod song a besoin d’être guidé pour retourner dans son propre monastère. Car, tout en restant le même être pensant, Phra Achan Chanthy a, en effet, atteint une nouvelle dimension dans sa quête du nibbàna et a entraîné dans son sillage la famille organisatrice de la fête et tous les fidèles présents. C’est là toute la beauté du changement dans la continuité de la pratique du bouddhisme qui a apporté harmonie et sérénité à tous.

Les bonzes marchant sur le corps des fidèles

Les bonzes marchant sur le corps des fidèles

Une fois installé dans son fauteuil d’apparat, le vénérable honoré par le Boun kong hod est toujours assisté par Phra Achan président de la cérémonie pour allumer les bougies, pour frapper trois fois dans un gong avec ses poings afin d’informer les divinités de l’Univers qu’un nouveau bonze est arrivé dans le sangha. Par la même occasion, Bouddha sait qu’un nouveau discipline se prépare à marcher dans ses pas vers le nibbana.

Les organisateurs de la fête remettent alors, officiellement, les plaques en or et en argent au récipiendaire pour lui signifier qu’il est désormais entré dans sa nouvelle dignité de promu ou de bénéficiaire de paramis s’il avait déjà atteint le plus haut grade  hiérarchique. Le boun kong hod  se termine par l’intrusion du plus laotien des rituels, le Baci ou Soukhouane (Cf. https://laosmonamour.wordpress.com/2014/12/25/laos-baci-phoukkhene-soukhouane-origines-fonctions-explications/) qui sert de liaison avec le monde laïc, promu pour l’occasion au même rang que le sacré Une réminiscence de l’origine profane et tout à fait naturelle –par opposition au surnaturel et au supra naturel qui avaient présidé à la naissance des autres religions- du bouddhisme.

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Remise des plaques d’or et d’argent au vénérable

La particularité du Baci du kong hod réside dans le fait que ce sont les laïcs qui présentent leurs vœux de santé et de longévité au vénérable nouvellement « arrosé » alors qu’habituellement les fidèles recherchent avant tout une bénédiction et un petit Baci de la part des bronzes, les plus âgés et les plus expérimentés ayant la faveur des croyants. Deux explications peuvent être avancées.

Cérémonie du Baci

Cérémonie du Baci

Il s’agit tout d’abord d’une occasion rare offerte aux fidèles de présenter leurs vœux à un bonze, de lui nouer des cordelettes rituelles et d’entrer ainsi dans sa famille, puisqu’on n’invite à un Baci que les membres de sa famille et des amis chers. Mais au-delà des aspects purement matérialistes –montrer son amitié et sa proximité spirituelle avec quelqu’un- ce rituel laïc importé dans une séquence religieuse de première importance renferme une symbolique forte. A savoir que tout être –masculin presque exclusivement puisqu’une seule femme avait osé s’avancer pour faire le phoukkhène  au vénérable Chanthy- possède des capacités et le pouvoir de devenir un bonze ou un arahan s’il le souhaite et est prêt à y consent les sacrifices nécessaires. Tant qu’il est vrai que tout un chacun ne peut s’improviser conquérant de l’Himalaya ou voyageur de l’espace…

Achan Chanthy fait son sermon du renouveau...

Achan Chanthy fait son sermon du renouveau…

D’un autre côté, l’intrusion du Baci dans le Boun kong hod illustre la parfaite symbiose entre le religieux, le sacré et le profane, et par conséquent la nécessaire coopération, l’imbrication naturelle, entre les deux mondes, sans lesquelles le Bouddhisme ne saurait exister et encore moins s’épanouir et se développer. Et le laïc serait alors en manque de repères, de guides, de maîtres et serait perdu et broyé par une technostructure de plus en plus envahissante. Phra Achan Chanthy l’a, d’ailleurs, bien souligné dans son sermon.

Pour illustrer cette indispensable cohabitation religieux-laïc, le vénérable a relaté l’histoire d’un riche notable rêvant de ses parents décédés depuis peu et de les voir se féliciter d’avoir pu, enfin, manger à leur faim pour la première fois depuis leur décès. Intrigué et passablement irrité, il convoqua le lendemain matin sa servante pour s’enquérir de la tâche quotidienne qu’il lui avait confiée.

« Maître, raconta la servante. Tous les jours, et depuis le départ de vos parents, j’ai déposé un plateau contenant leurs nourritures préférées au cimetière. Mais, hier, à cause de l’orage, le chemin du cimetière était impraticable. J’ai alors décidé de faire don du plateau de repas aux bonzes de la pagode voisine. »

La signification de ce Nithane (anecdote, histoire rapportée oralement depuis la nuit des temps) se révèle d’une clarté cristalline : les bonzes –qui n’ont pas le droit de gagner leur vie- ont besoin des dons des fidèles pour vivre, et ces derniers dépendent des achan pour communiquer avec leurs chers disparus et obtenir ainsi du mérite ou boun.

Un lotus: de la souillure à...

Un lotus: de la souillure…

Pour illustrer l’impermanence des choses et des êtres ainsi que leurs valeurs intrinsèques cachées, et forcément inaccessibles au regard non initié, le vénérable a relaté l’allégorie du lotus. Née dans la boue (saleté, souillure), le lotus ne se laisse pas entraver par l’eau et étale à la surface des étangs et des lacs ses feuilles si enveloppantes et si protectrices, ainsi que ses fleurs d’une beauté et d’un parfum exquis. Et c’est justement sur des feuilles de lotus que le futur Bouddha avait posé ses pieds lorsqu’l effectua ses sept premiers pas sitôt libéré des entrailles de sa maman Mayadevi, décédée peu de temps après la naissance de son fils unique.

Une extraordinaire illustration de la vie et de la mort, de leurs sacrifices, drames, peines, joies et boheur dans cette simple allégorie… qui nous ramène directement au centre même des significations premières du Boun kong hod, à savoir la naissance d’un être nouveau, d’un bonze doté d’un grade supérieur ou pourvu d’avantages de parami.

... à la perfection !

… à la perfection !

Et si, comme l’avait dit Bouddha, qu’il n’existe rien de constant si ce n’est le changement, il s’avère d’autant plus beau et réjouissant qu’une fête religieuse, destinée justement au changement de stature d’un bonze, puisse donner l’occasion à plusieurs centaines de fidèles de différentes nationalités de se retrouver et de rendre ensemble hommage à l’Eveillé, au dharma et au sangha par l’intermédiaire de Phra Achan Chanthy.

A voir la joie et la sérénité sur le visage des participants rassemblés à la pagode de Bussy-Saint-Georges, en avril 2016, il ne serait pas exagéré d’affirmer que le miracle de la vie s’est une nouvelle fois opéré.

Notes

(1) Les 10 Parami sont :

  1. Dana Parami (abandon de ses biens, générosité)
  2. Sila Parami (contrôle de ses actes et paroles, pratique de la vertu)
  3. Nekkhamma Parami (renoncement à la vie en société pour une vie en solitaire)
  4. Panna Parami (développement du savoir, enseigner le savoir à autrui)
  5. Viriya Parami (effort pour son accomplissement et pour le bien des autres)
  6. Khanti Parami (patience parfaite et tolérance)
  7.  Sacca Parami (honnêteté en toutes situations)
  8. Aditthana Parami (détermination, décision de se tenir aux décisions bénéfiques)
  9. Metta Parami (amour, bienveillance envers tous les êtres)
  10. Upekkha Parami (rejet de la haine et de l’adoration, maintenir son mental dans l’équanimité)  – (Source : http://dhammadana.org/pali/n.htm)

    Wat Bussy-St-Georges (2016)

    Wat Bussy-St-Georges (2016)

(2) Le nom originel de Luang Prabang peut avoir deux significations en fonction de l’écriture de son nom en Lao. N’ayant pas pu retrouver l’écriture officielle d’origine, nous avons opté pour les deux significations, même si de l’avis général des connaisseurs de l’histoire ancienne du Lane Xang, les « sept nâga » paraissent plus plausibles.

(3) Les quatre nobles vérités sont : Dukkha (tout est souffrance),  Samudaya (les origines du dukkha, c’est-à-dire le tanha),  Nirodha (l’extinction de la souffrance), et Magga (le chemin conduisant la cessation de la souffrance).  CF http://www.buddhaline.net/Les-Quatre-Nobles-Verites et http://www.centrebouddhisteparis.org/Bouddhisme/nobles_verites.html notamment

 Sources

ພິທີ ເຮັດບຸນ ກອງຫົດ, in  ມໍຣະດົກ ວັດທະນະທັມລາວ ລ້ານຊ້າງ, pp. 287-290, 10 juin 2546 (2004)

ການບວດ, in ມໍຣະດົກ ວັດທະນະທັມລາວ ລ້ານຊ້າງ, pp. 123-131, Ibidem.

ນາກ 15 ຕະກູນ ຂອງ ເມືອງຫລວງພະບາງ, in http://www.tholakhong.com/2015/05/15.html

ນາກ 15 ຕະກູນ ຂອງ ເມືອງຫລວງພະບາງ, in https://www.facebook.com/173817926014885/photos/a.900907049972632.1073741895.173817926014885/900907103305960/

Avant la création de Luang Prabang, in http://www.luangprabang-laos.com/Avant-la-creation-du-Laos

Boules de feu  des Nâgas, in https://fr.wikipedia.org/wiki/Boule_de_feu_des_Nâgas

Fraternité Laos-France, in http://laos.pagesperso-orange.fr/web8.htm

Khun Borom, in https://en.wikipedia.org/wiki/Khun_Borom

Lao Mythology (Khun Borum), in https://potana.wordpress.com/lan-xang/lao-mythology-khun-borom/

Nâga, in https://fr.wikipedia.org/wiki/Nâga

Takbad d'argent pour Achan Chanthy

Takbad d’argent pour Achan Chanthy

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4 commentaires pour Laos : Boun Kong Hod ou la promotion d’un bonze à l’eau bénite (ບຸນກອງຫົດ)

  1. Louise Dallaire dit :

    Il m’est donné, pour la première fois, de lire une description de cette célébration, de sa symbolique, le tout accompagné par vos photos qui en illustrent bien les différents moments. Que de parallèle à établir avec l’ordination des êvêques, ces hauts prélats de l’Eglise catholique, ou celle du Pape, jusqu’à la coiffe, laquelle (celle du bonze promu) ressemble étrangement à la mitre orientale ou à celle des évêques….les rituels à l’eau bénite. Mais dans le bouddhisme theravada à la façon Lao, les récits et croyances mythiques rejoignent la mystique religieuse d’une façon plus élaborée sur le plan de la symbolique.

    Comme femme, et sans vouloir heurter, je ne peux que remarquer avec un grand serrement au coeur que de tels honneurs, pour lesquels les femmes s’investissent tant, ne sont réservés qu’aux hommes, d’où une négation de leurs qualités morales et spirituelles, par le fait même. J’ai cependant noté au passage qu’une femme avait osé s’avancer….Défiait-elle la coutume? Travaille-t-elle à changer les pratiques pour inclure les femmes. Comment expliquer cela?

    Toujours passionnant à lire et fascinant. Cela me permet de comprendre le liant dans la culture Lao et la force de la tradition, par une transmission séculaire qui ne paraît nullement s’affaiblir, même lorsque les Lao vivent en une autre terre.
    Il semble en résulter cohésion et joie dans la communauté qui consent à accueillir des non lao!

    Merci pour ces récits précieux qui nous sont livrés dans l’écrit et par les images ….incroyables…

    • laosmonamour dit :

      Merci Louise pour votre suivi attentif et critique. Effectivement, j’ai noté la présence d’une femme mais je n’ai pas voulu trop développer, ne la connaissant pas. Vous avez dû noter, en revanche, que chez les Lao les Pagna Nark n’existent que dans le sexe masculin. J’avais fait un petit article, genre reportage, pour Regard Bouddhiste, en plus factuel et plus court. Je ne faisais qu’effleurer l’importance des Nark, le principal acteur de l’article. En fait, je voulais -je le veux toujours d’ailleurs- poster une fête tous les mois. Mais hélas…

      • Louise Dallaire dit :

        L’essentiel est de continuer à écrire et à diffuser, ce que vous faites très bien, dans la mesure de vos possibilités. Vous ne déviez jamais de votre objectif et chaque texte devient un acte concret qui ajoute une pierre à l’édifice de mémoire. Pour moi, c’est comme un regard aimant d’anthropologue, mais qui serait lui-même issu de la culture qu’il dépeint sans la juger, en y devenant, tout à la fois, participant et observateur toujours extrêmement soucieux de rendre compte du sens réel rattaché aux événements rapportés et de leur impact sur les personnes et la communauté impliquées. À chaque fois, vous ajoutez une pierre à ma compréhension de cette culture, même si je sais qu’une cathédrale reste encore à ériger.

        C’est important de rendre tout cela signifiant comme vous le faites et plus visible pour tous. Quelle que soit ma position personnelle, je sais seulement la nécessité de narrer ce qui s’inscrit encore dans l’histoire présente des Lao au Laos comme en toute autre terre. Notre réflexion, la mienne en tout cas, s’en trouve interpellée, parfois fortement saisie, déroutée, curieuse néanmoins, mais toujours nourrie et enrichie sur beaucoup de plans. Longue vie à notre scribe anthropologue des fêtes et rituels….il pourra ainsi se commettre longtemps!!!!

  2. laosmonamour dit :

    Oui, anthropologue des fêtes et rituels, un peu ethnologue et reporter aussi. En tout cas, amoureux fou du Laos et de sa culture… En fait, j’ai commencé à « creuser » depuis le jour où un jeune compatriote en avait fait la remarque: il désirait des explications plus que du récit… Voilà où peut entraîner une amitié! Depuis, je suis incapable de ne pas essayer, je dis bien essayer, de voir au-delà des mots et des traditions. Le nark ici, la lune dans l’article sur le Nouvel An chinois etc.

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