Nouvel An chinois-Pimay Lao : La fête des symboles

Le Nouvel An chinois, dont la date varie d’année en année mais qui est toujours célébré entre le 21 janvier et le 20 février selon un calendrier luni-solaire –lors de la deuxième nouvelle lune après le solstice d’hiver, donc-, est l’événement le plus important au monde puisqu’il concerne non seulement les quelque 1350 millions de Chinois vivant en Chine continentale, à Hong Kong, Macao et Taiwan, mais également l’immense diaspora chinoise à travers la planète, en Asie bien sûr, mais également en Europe, aux Amériques, en Océanie et même de plus en plus en Afrique.

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Appelé également fête du printemps (Chunjié), Nouvel An lunaire ou encore Passage de l’année (Guonian), le Nouvel An chinois, ou  Nongli Xinnian, est avant tout la fête des symboles, tout comme le Pimay Lao (cf. https://laosmonamour.wordpress.com/2012/04/08/nouvel-an-laopimay/), et où la dualité des choses et des êtres –les fameux yin et yang– règne en maître absolu. Et le symbole le plus fort de ces fêtes rituelles, le ciment, la fondation et la raison d’être même de tout organisme social chinois, est justement la reconstitution de la cellule familiale avec tous ses membres, vivants et disparus, autour du cœur bouillonnant  du foyer représenté par –dualité oblige- la cuisine et la salle aux tablettes des ancêtres. Et avec le riz pour liant, pour maître de cérémonie, mais aussi d’intermédiaire de médiation et de transmission de la pureté de l’agnation.  

« La totalité du calendrier des cérémonies chinoises est construite autour des visites réciproques, en particulier entre les ancêtres et leurs descendants », note Göran Aijmer.

Trois Nouvel An…

Contrairement au Nouvel An international, fêté et chômé uniquement le premier jour de l’an, le Nongli Xinnian s’étale sur une période de 15 jours avec trois passages obligés qui constituent les fondements mêmes de ce rituel plusieurs fois millénaire –certaines annales situent le début du Nouvel An chinois au règne de la dynastie Chang (1766- 1122 av. J.-C.), d’autres le font démarrer encore plus tôt (à moins 2300 de l’ère chrétienne sous le règne des empereurs Yao et Chun)- : le petit Nouvel An, le Nouvel An lunaire et, enfin, la Fête de la lanterne.DSC09194

Certains ethnologues occidentaux estiment même que cette dernière constitue, en fait, le troisième Nouvel An. Catherine Capdeville-Zeng souligne, par exemple, que ces trois fêtes forment ensemble « une structure rituelle simple : l’introduction avec le Petit Nouvel An, l’action principale avec le Nouvel An et la conclusion avec la fête des Lanternes ».

Göran Aijmer reconnaît aussi que la Fête de la lanterne « pouvait être considérée comme le Nouvel An des femmes avec une connotation de reproductivité féminine à travers le mariage et la sexualité sur le plan social, ainsi que par son travail dans l’élevage des vers à soie et la production de la soie. »

Même s’il s’agit d’une double reconnaissance du rôle de procréation et d’agentes agricoles de la femme, donc de fournisseuse du souffle de vie, il ne pourrait en aucun cas se situer au même niveau d’importance que les  deux autres événements du Nouvel An, et encore moins leur être associé, puisqu’il concerne les éléments polluants et importés de la lignée. « Il est important à noter que ce cérémonial a  lieu le jour du départ des ancêtres, une nuit de pleine lune », s’empresse d’ailleurs à souligner l’ethnologue.

Et comme pour les Chinois, tout est symbole, tout est essentiel, tout est important à l’être pour qu’il puisse avoir une existence harmonieuse, heureuse et paisible : les chiffres, les couleurs, les objets, les êtres animés et, bien entendu, les cinq éléments fondamentaux que représentent l’eau, le feu, la terre, le métal et le bois, plus il y a de rencontres entre les ancêtres et leurs descendants, mieux ils se portent…

Ainsi, lors de la quinzaine du Nouvel An, chaque jour possède sa fonction propre et chacun doit être respecté et fêté selon les règles ancestrales pour contribuer à faire de l’année qui arrive une période faste, riche en harmonie, en joie, en bonheur familial, en partage, et bien entendu en retrouvailles !

« Ces visites, encadrées par les rituels de l’arrivée et du départ –des ancêtres et des génies protecteurs-, mettent en évidence la vivacité de la réciprocité et de ‘l’unité’ face à la mort et à la séparation particulière. Selon la logique impériale, ces rituels sont destinés à réaffirmer l’unicité de la hiérarchie cosmique chinoise. Le jour du Nouvel An, on fête non pas tant un ‘ordre cosmique’ mais plutôt l’exceptionnelle survivance d’un ‘apocalypse annuel’ pour les familles et la communauté au cours duquel chacun aurait pu être tué », explique Stephan Feuchtwang.feter-le-nouvel-an-chinois-a-paris-et-en-ile-de-france_4716715

Niang : légende et allégorie

L’auteur fait sans doute référence à la légende du Nian, la bête féroce de la mythologie chinoise qui ressemble à un taureau, avec une tête de lion et qui vit dans la mer. Il vient dans le monde des vivants une fois par an, la veille du Nouvel An chinois, pour dévorer les animaux domestiques, les villageois et les enfants en particulier. Nous verrons plus en détail, plus tard, la place prépondérante du Nian dans la cosmologie chinoise.

Résultat de recherche d'images pour "bonne année en chinois"Toujours selon la légende, les deux premiers mots de la formule de vœux en Chinois –Gong Xi Fa Caï– (qui signifie à peu près Félicitations et soyez prospères, devenue par commodité et par mimétisme avec le Nouvel An international Bonne Année) étaient à l’origine des messages de félicitations qu’échangèrent les Chinois après avoir survécu à la bête Nian. Certains ethnologues considèrent la légende du Nian comme étant une allégorie des conditions extrêmes régnant en hiver en Chine du Nord.

Concernant le culte des ancêtres, les Chinois rejoignent les Laotiens dans leur croyance que la mort n’est pas une disparition définitive de la personne décédée qui reste, au contraire, toujours dans le cercle familial –invisible ou représentée par des tablettes- pour protéger ses descendants, pour veiller à l’harmonie des contraires et faire perpétuer l’histoire d’une dynastie, d’une famille, d’un clan ou d’un nom (cf. https://laosmonamour.wordpress.com/2014/03/03/laos-mort-obseques-esprits-passage-renaissance/).

« Les funérailles ne constituent pas une séparation permanente du défunt avec sa famille en dépit des actes symboliques de séparation. De même, un mariage chinois symbolise la séparation de la femme de sa maison natale, mais cette séparation ne constitue qu’une étape dans le cycle » des séparations/retrouvailles, note Charles Stafford.0201 - Le dieu du Foyer

Mais, en fait de retrouvailles, le premier acte du rituel du Nouvel An chinois concerne un… départ, celui du Dieu du Foyer, ou Zao wang yé en Chinois, pour aller rendre sa visite annuelle à l’Empereur de Jade. Après des semaines d’intenses préparatifs –il fallait acheter suffisamment de nourritures et de vives pour les 15 jours des festivités durant lesquels tous les commerces sont fermés-, le Petit Nouvel An est donc célébré le 23 ou le 24 du douzième mois lunaire.

Le Petit Nouvel An, ou  Guo xiao nian en Chinois, permet à  la gente féminine de faire les adieux au Dieu du Foyer avant son voyage chez l’Empereur de Jade, ou Yuhuang. Afin qu’il ne rapporte que les bonnes actions de la famille au cours de l’année écoulée, on lui fait la fête avec des offrandes, des lanternes et une réunion commensale. On lui offre, ainsi qu’à son cheval, des sucreries, des bonbons, des produits collants, comme si l’on espérait l’acheter ou lui fermer la bouche. Certaines personnes placent les sucreries dans la bouche même du portrait du Dieu du Foyer qui est brûlée à minuit, ce qui symbolise son départ…en (et avec la) fumée !

Mythe :  Fuxi et Nuwa

Göran Aijmer, dans son étude anthropologique des différentes célébrations du Nouvel An chinois des temps anciens (New Year Celebrations in Central China in Late Imperial Times, 2005), associe le Dieu du Foyer à « l’incarnation symbolique et sexuelle du groupe bilatéral » et son renvoi au Ciel se révèle d’autant plus nécessaire qu’il risque « d’entrer en conflit frontal avec les images d’agnation pure qui deviendront prédominantes avec l’arrivée prochaine des ancêtres ».

Fuxia et Nuwa

Fuxi et Nuwa

L’ethnologue suédois fait sans doute référence au mythe fondateur de la civilisation chinoise. Après un déluge dévastateur, les deux seuls survivants, un frère et une sœur, Fuxi et Nuwa, furent contraints par les Dieux de devenir mari et femme afin de perpétuer l’espèce humaine.

Aijmer reconnaît volontiers l’impossibilité d’une telle union en raison de l’interdiction universelle de l’inceste,  mais estime possible le maintien de la pureté de la lignée grâce à la consommation du riz et au mariage entre un homme et une sœur d’adoption, accueillie et élevée dans le même foyer depuis sa tendre enfance dans l’unique but de devenir l’épouse du futur maître de la maisonnée.

« La culture du riz dans les champs ancestraux était la manifestation de la force agnatique et le médium qui créa les lignées de pure agnation. Dans ce processus, la reproduction sociale s’effectue non pas par le biais de relations sexuelles mais par la consommation du riz, transformant ainsi les épouses en sœurs et les enfants en descendants », souligne-t-il.

La primauté des femmes au Petit Nouvel An s’explique donc par la nécessité de purification de la lignée importée (par le mariage). De plus, ce sont toujours les femmes qui préparent la nourriture et s’occupent de faire les divinations de bonne chance (dans l’huile bouillonnante du chaudron) ou des naissances à venir (dans la puissance des flemmes).

« La cuisine devient un lieu très important du rituel dans la mesure où cuisiner et manger sont des actes symboliques de médiation entre le cycle agricole, les cycles de la vie des individus et celui du groupe domestique permanent », explique Göran Aijmer.

Un champ de riz à  Luang Prabang (2011)

Un champ de riz à Luang Prabang (2011)

Symbolique de purification

Au même moment, ce sont les hommes, principalement, qui s’occupent du nettoyage de la cour, de la maison et de ses dépendances. Pour Aijmer, il s’agit de la symbolique de purification « des forces polluantes des femmes mariées arrivées dans le lignage » et qui remplit la même fonction que les danses de sorciers exorcistes chassant, à coups de pétards, gongs et tambours, démons et fantômes, mauvais esprits et influences négatives afin que l’année qui arrive puisse commencer sous les meilleures conjonctions astrales et les bons augures. (Sur la place des femmes dans la société asiatique et leur changement de statut lorsqu’elles portent un enfant, voir : https://laosmonamour.wordpress.com/2014/05/23/laos-naissance-a-la-laotienne-en-lhonneur-de-notre-petit-neveu-passaya/). Il s’agit de se débarrasser des souffles in-auspicieux ou huiqi en Chinois.

Afin d’atteindre le même but, il est bien évidemment recommandé de régler toutes ses dettes, de faire la paix avec ses concurrents ou même ses ennemis. Se faire couper les cheveux fait aussi partie des démarches à accomplir afin que les mauvais esprits ne nous reconnaissent plus, etc., tout en débutant l’année nouvelle avec ce qui n’a jamais été utilisé : nouveaux vêtements, nouvelle coiffure, nouveaux engagements, nouvelles résolutions…DSC09177

Etrangement, il est strictement interdit de balayer les saletés hors de la demeure familiale pendant le jour du Nouvel An afin de ne pas chasser la chance, la bonne fortune et les bonnes auspices. Ainsi, on doit balayer les éclats de pétards –symboles de richesse- vers l’intérieur (de la maison ou de la cour) et les garder dans un coin jusqu’à la fin des festivités. On cache même balais et balayettes le jour de l’An pour empêcher la bonne chance qui vient d’arriver au foyer de s’en échapper… Dualité des choses, dualité des actes ! Afin d’apporter richesse et abondance à la famille, les villageois partent aussi en forêt, la veille du Nouvel An, afin de ramener un fagot de bois, car l’expression transporter beaucoup de bois de chauffage Bao dachai en Chinois-  ressemble à celle d’amener une grande richesse Bao dacai.

La place spéciale occupée, au Petit Nouvel An, par la femme –un membre pourtant importé de la lignée par l’intermédiaire du mariage, donc impur sur le plan de l’agnation- remonterait aux festivités des temps anciens quand les Chinois célébrèrent avec faste la fête du La ou Laba (Làyué en Chinois), au cours de laquelle fut distribuée une bouillie de riz, mélangée avec des fruits, des haricots et des céréales –il s’agit plutôt d’une soupe, très répandue en Asie et peut être consommée telle quelle comme un plat à part entière. On l’appelle khao piak (littéralement riz mouillé) en Lao. Ce fut alors l’événement le plus important de la société chinoise. Il est remplacé, justement, par le Nouvel An…

Khao Piak à la laotienne (Merci Tadam)

Khao Piak à la laotienne (Merci Tadam)

Pour Göran Aijmer, « distribuer et consommer le riz de cette manière étaient destinés à fournir la substance agnatique, appelée à  être transformée, probablement, en futurs enfants ». « Les échanges de cette soupe spéciale de riz constituent les bons vœux de progéniture et des êtres nouveaux de générations futures. Comme ce don procure de la force de vie, il convenait également à Bouddha, et aux fantômes errants, permettant ainsi de neutraliser la stérilité et la faim, c’est-à-dire l’absence de la force de vie », représentée par ces revenants, ajoute l’ethnologue.

La préparation de la soupe de riz doit respecter un rituel très strict. C’est aux premières lueurs du 8e jour du dernier mois lunaire que les dames s’attelèrent à cette tâche importante, et le premier bol du Laba Zhou fut offert aux ancêtres et aux génies protecteurs de la maison. Chaque membre de la famille en mangea aussi un bol, le reste étant distribué aux parents et voisins.

Unité et divisions

Mais en dépit de la reconnaissance de son rôle fondamental dans la continuation de la lignée (donner naissance aux enfants) et du maintien du souffle de vie (faire la cuisine), Richard Chard et Maurice Freeman estiment que le culte du Dieu du foyer –« l’incarnation de l’autorité mâle dans la famille »– est destiné à aider à promouvoir l’harmonie familiale, la continuité et la dominance du ménage dans la mesure où il incarne à la fois l’unité et les divisions.

Dieu du Foyer

Dieu du Foyer

« La présence tangible du Dieu (du foyer) renforcerait la discipline domestique dans le domaine des activités des femmes, empêchant conflits perturbateurs et insubordination », affirme Freeman qui, comme bon nombre de chercheurs et universitaires occidentaux, s’est sans doute laissé abuser par la traditionnelle obéissance sans faille de la bru envers sa belle-famille.

S’il est vrai que dans la Chine impériale, la femme mariée appartenait à la famille de son mari et était à son service exclusif, depuis la révolution économique des années 1978, les Chinoises ont commencé à travailler en masse. La grande majorité vit désormais chez elle, avec son mari et ses enfants, parfois très loin de la demeure de ses beaux-parents.

La femme reste cependant le lien matériel, visible et permanent de la continuité familiale : de la naissance d’un enfant à la préparation de l’indispensable repas quotidien en passant par le travail aux champs (culture de riz et élevage des vers à soie) et la fabrication de la soie (vêtement et marchandise).   

Le riz, une divinité

Epis de riz à Luang Prabang (2011)

Epis de riz à Luang Prabang (2011)

Le riz, justement, et sous ses différentes formes –on échange des nouilles de riz au solstice d’hiver-, occupe une place prépondérante dans le rituel chinois parce qu’il représente la vie, parce qu’il est la vie. Une fête des lumières est d’ailleurs organisée dans les rizières en parallèle aux adieux au Dieu du Foyer avec des offrandes au Ministre des champs  -les mêmes que celles données au Dieu du Foyer (vin, sucre de malt, gâteaux…)- et le feu allumé sur les diguettes de séparation des parcelles  (sur la place unique du riz dans la vie quotidienne et la cosmologie des Asiatiques, cf. https://laosmonamour.wordpress.com/2014/12/25/laos-baci-phoukkhene-soukhouane-origines-fonctions-explications/).

Le fameux gâteau du Nouvel An, Niangao, est évidemment préparé avec le riz gluant de première qualité, puisqu’il constitue l’un des mets incontournable des repas de réunions et retrouvailles de la quinzaine du Nongli Xinnian, en particulier dans le sud de la Chine.

Göran Aijmer, qui a déjà insisté sur la fonction de purification agnatique du riz, explique ce processus par le fait que les ancêtres font partie de leur terre agricole :   « La terre ne se reproduit pas d’elle-même et existait en dehors des événements historiques. La terre absorbe le mort dans leur tombe et, en contenant le mort, fournit aux hommes et femmes encore vivants leur principale nourriture : le riz. Le riz était un cadeau ancestral, il était ancestral dans sa nature même. La terre, devenue champs agricoles, servait donc de représentation généalogique de l’ascendance. »Gâteau

Gâteau du Nouveau An chinois

Gâteau du Nouveau An chinois

Extraordinaire reconnaissance de la permanence des choses et des êtres de la part d’un scientifique occidental alors que les Asiatiques en général, les Chinois et les Laotiens en particulier, ont toujours, et depuis la nuit des temps, vécu avec leurs ancêtres et leurs morts. La mort fait partie intégrante de la vie et le mort appartient éternellement à sa famille. Le mort change seulement de forme mais pas de statut et ne quitte donc jamais son foyer ancestral.

« A la campagne chinoise, le village natal d’un homme (ou d’une femme) est là où se trouve le foyer de ses ancêtres auquel il (ou elle) doit, à jamais, obligations et respect », note d’ailleurs Ellen Oxfeld.

Pendant que la gente féminine s’affaire aux cuisines pour faire les adieux au Dieu du Foyer avant son voyage chez l’Empereur de Jade, outre le nettoyage de la maison et de ses dépendances, on décore aussi la demeure familiale, ses entrées en particulier, avec des rameaux de pêcher, des grappes de pétard, des lanternes, et surtout des caractères auspicieux comme le Fu  (, bonheur), ou Chūn (, printemps), le tout en rouge écarlate et souvent collés à l’envers parce que renverser (倒 dào) est homophone d’arriver (到 dào) en Chinois. Un Fu renversé indique donc que « Le bonheur est arrivé ».

Enfin, sur chacun des deux montants de la porte principale ou d’entrée, on colle des inscriptions parallèles ou couplet antithétique (Duilian), les deux vers, autrefois écrits à la main, se répondent pour apporter bonheur et prospérité à tous.

Duilian ou

Duilian ou inscriptions parallèles

Si ces décorations expriment la grande joie et l’immense bonheur (et honneur) de la famille d’accueillir –de nouveau- les ancêtres, ainsi que les génies protecteurs, elles servent en même temps à barrer le chemin aux esprits malfaisants et à tout ce qui est in-auspicieux. Tout comme le rouge, couleur auspicieuse, couleur porte-bonheur  et de la chance par excellence, qui possède une autre fonction très importante : empêcher la malchance d’entrer et faire fuir la bête Nian (cf. infra et supra). Lors d’un mariage, le rouge symbolise aussi la richesse et la fécondité, par allusion au cycle menstruel des femmes.  (Sur le rôle central de la couleur rouge dans la culture et la cosmologie chinoises, cf. https://laosmonamour.wordpress.com/2013/07/25/le-mariage-traditionnel-chinois-en-lhonneur-de-lunion-entre-christian-et-manivanh-benedicte-et-vincent/).

Le nettoyage de la maison, le 28 du dernier mois lunaire, c’est-à-dire la veille du Nouvel An –Laver les saletés au Nin Ya Baat, comme proclame une sagesse cantonaise- fait aussi écho au Qingming jie ou Jour du balayage des tombes, le 4 ou 5 avril, et observé en Chine et à Taïwan depuis 1935, l’équivalent, donc, de la fête de la Toussaint en Occident.

Littéralement Fête de la pureté et de la lumière, le Qingming jie permettait aux paysans des temps anciens de se préparer à la nouvelle saison de riziculture en profitant du retour de la chaleur et de la clarté, les jours durant alors plus longtemps qu’en hiver. Entrer dans la nouvelle année ne représente donc qu’une étape dans le cycle agricole annuel –ce que Göran Aijmer appelle le « temps social cyclique annuel »- où, finalement, c’est le riz, symbole de pureté agnatique, de continuité de la lignée ainsi que de souffle de vie, qui constitue la vedette incontestée du Nouvel An chinois. Plus encore que les retrouvailles avec les ancêtres et la reconstitution de la cellule familiale, on célèbre en réalité le riz et tout ce qu’il représente.

« Nous trouvons un message symbolique dans le nettoyage et la réparation des tombes. En même que les tombes étaient récurées et remises à neuf, les pépinières étaient désherbées et réparées. En semant, le riz était donné en offrandes aux pépinières, tout comme qu’on offre le riz et la viande à la tombe », et aux ancêtres, souligne Aijmer.

Statuettes de Bouddha déplacées de leur autel pour l'ondoiement du Pimay lao (Paris 2008)

Statuettes de Bouddha déplacées de leur autel pour l’ondoiement du Pimay lao (Paris 2008)

 Comme lors du Pimay lao, les familles bouddhistes ou taoïstes nettoient et ondoient statuettes sacrées et autels familiaux, les décorations de l’année écoulée sont enlevées et brûlées pour bien signifier aux ondes négatives et aux événements in-auspicieux de partir en fumée (avec l’année écoulée). Elles sont ensuite  remplacées par de nouvelles décorations, à l‘arrivée du Nouvel An. Ce grand nettoyage s’accompagne de l’envoi du Dieu du Foyer chez l’Empereur de Jade dans les familles d’obédience taoïste, et parfois même bouddhiste.

Repas, rencontres, retrouvailles…

Une nouvelle fois, symboles et dualité rythment chaque étape de la quinzaine du Nouvel An chinois, à l’image même de la vie avec le jour et la nuit, la joie et la tristesse, le bonheur et la peine, les retrouvailles et la séparation, la vie et la mort… Un cycle complet qui se renouvelle encore et encore, jour après jour, avec des étapes importantes marquées par des fêtes, des hommages et des repas pris en commun. Et le repas le plus important, incontournable pour tout citoyen chinois, où qu’il se trouve et quelle que soit sa condition sociale, est le dîner de veille de Nouvel An, équivalent au repas du réveillon de Noël chez les chrétiens.

« Une série de rencontres, autour d’un repas, a lieu entre différentes personnes (vivantes) avec en premier lieu la famille patrilinéaire immédiate et les parents par alliance. Mais elles peuvent aussi s’élargir pour englober la parenté éloignée, les voisins, les amis et collègues de travail. En bref, à cette époque de l’année, presque tous les êtres chinois (vivants et morts) se déplacent et se réunissent, à des moments particuliers, dans des configurations variées avant de se disperser, une nouvelle fois », s’émerveille le Prof. Charles Stafford.

Il a ajouté que ces «arrivées et départs des différents esprits (Dieu, esprits, fantôme) et des différentes personnes (parents, amis, invités) sont traités de manière différente et de façon très frappante ». En fonction de leur importance et selon la proximité des liens de parenté ou d’agnation…

L'un des plats du banquet chinois

L’un des plats du banquet chinois

Yang Ching-kin partage l’avis de l’anthropologue britannique en soulignant que « les festivités du Nouvel An servent à renforcer les liens familiaux et ceux des autres groupes ».

« Les festivités comportent le partage en commun de l’abondance dans une ambiance sacrée qui transcendent les exigences pratiques de la vie quotidienne tout en ancrant solidement, dans l’esprit des hommes, l’idée que ces moments gratifiants de la vie ne peuvent être vécus qu’à l’intérieur du groupe », explique le sociologue chinois.

Un Nian Ye Fan capital

Le repas du dernier jour de l’an, ou le passage de l’année (guonian), se révèle donc d’une importance capitale parce que, pour la toute première fois de l’année, tous les membres de la famille –vivants et morts- sont réunis autour d’un même repas riche et varié, les ancêtres étant arrivés juste après le départ du Dieu du Foyer, dans la nuit du 24 du 12e mois lunaire. Le dîner de famille ou Nian Ye Fan se déroule, en général, au domicile de l’aîné de la famille et ne peut commencer qu’une fois tous les convives installés. Et pour bien marquer l’unité retrouvée de la lignée, une place est laissée libre pour le/la parent(e) n’ayant pas pu rejoindre le domicile ancestral à cette occasion.

En revanche, les ancêtres participent au Nian Ye Fan à l’autel familial et non autour de la table du banquet. Deux explications peuvent être avancées. Etant des êtres supérieurs, « les gardiens des structures de pure agnation unissant le présent et le passé » (Aijmer), ils ne peuvent pas se permettre d’être souillés par les membres importés de la lignée (les femmes mariées). De plus, ils prennent leur repas avant les mortels tout comme les personnes âgées qui sont servies avant tout le monde, par respect et en signe de reconnaissance. Ce geste de piété filiale sous-tend, naturellement, un espoir de retombées bénéfiques sous la forme de mérite ou boun en Lao.

Autel des ancêtres

Autel des ancêtres

Au-delà du bonheur et de la joie, légitimes, de se retrouver tous ensemble autour d’une même table et d’un même repas, abondant en mets et riche en saveurs, la symbolique la plus forte du Nian Ye Fan reste la permanence de la famille et de tout ce qu’elle représente, ses rites, ses coutumes, ses traditions, ses interdits aussi.

« Les traditions chinoises ont démontré qu’elles ne sont touchées ni par les changements (gaibuliao) ni par les interdits (jinzhibuliao) » à travers le temps, reconnaît en particulier Charles Stafford.

Il s’agit également d’un extraordinaire lieu de médiation entre le passé (ancêtres, génies protecteurs), le présent (grands-parents et parents) et l’avenir (enfants et petits-enfants).

Hiérarchie et réciprocité

« Le Nouvel An évoque à la fois la hiérarchie et la réciprocité, tout comme la subordination des descendants aux ancêtres, et des enfants vis-à-vis des parents. Il révèle en même temps la dépendance des ancêtres envers leurs descendants ainsi que celle des parents par rapport à leurs enfants », résume Charles Stafford.

Repas le plus important de l’année, le Nian Ye Fan doit comporter, au moins, huit plats, le huit étant le chiffre porte-bonheur de la cosmologie chinoise (sur la signification des chiffres cf. https://laosmonamour.wordpress.com/2013/07/25/le-mariage-traditionnel-chinois-en-lhonneur-de-lunion-entre-christian-et-manivanh-benedicte-et-vincent/).

Un porc laqué entier

Un porc laqué entier

Un poisson en entier –frit ou à la vapeur- (abondance, surplus), un canard laqué (bonheur), les nouilles non coupées (longévité), des mandarines et oranges (opulence, chance), des dumplings ou hakao (richesse) dont la forme ressemble à celle des pièces anciennes de monnaie et qui sont surtout servis dans le nord de la Chine, le gâteau du Nouvel An, ainsi qu’un plat de viande (porc et volaille) qui rappelle un peu le repas de Thanksgiving des Américains, constituent le menu spécial des tables chinoises. Des langoustes et des abalones ornent certaines tables du Nian Ye Fan.

Ces plats ont leur présence autant pour leurs saveurs que pour leurs significations symboliques, le nom de certains mets sont d’ailleurs homophones de termes auspicieux. Et le poisson, homophone de surplus, tient une place un peu à part, certaines personnes ne le mangent que de manière symbolique en prenant bien soin qu’il en reste, afin que, année après année, il y aura toujours du surplus. D’où l’expression niannian youyu… « Que vous ayez du surplus et des restes année après année… »

Carpes Koï: force et persévérence

Dans la cosmologie chinoise et japonaise, le poisson occupe, en effet,  une place très spéciale, et en particulier les carpes Koï. Symbole de force et de persévérance –tout poisson s’efforce toujours de remonter le courant quels que soient les obstacles rencontrés, et seuls les poissons malades ou morts se laissent emporter sans se battre par les flots-, il représente à la fois l’abondance et la richesse, comme nous l’avons déjà vu. Mais sa prégnance symbolique, et mythologique, se révèle d’une grande richesse  infinie: de la joie de vivre (robe rouge des Koï) à sa force créatrice (Cailliau), en passant par l’amour, la virilité, le calme, la beauté, la sérénité (Lallement), sans oublier l’énergie et la puissance de la force vitale ainsi que l’harmonie et le bonheur familial (Sue Lynn Cary).

Cartes impérailes Koi du site de

Cartes impériales Koi du site sacré d’Amaterasu au Japon

Rois des poissons, les carpes Koï possèdent leur propr e légende.

Selon un conte ancien chinois, un énorme banc de cartes Koï d’or remonta le Rivière Jaune. Devenus de plus en plus forts, après s’être battus contre le courant jour après jour, les Koï, plus nombreux au fil des rencontres, brillèrent dans les ondes tumultueuses au fur et à mesure de leur déplacement en groupe. Une cascade se dressa à la fin de la rivière, obligeant beaucoup de Koï à renoncer et à se laisser emporter par les flots. Mais une petite poignée persista et tenta, par des sauts répétés mais désespérés, d’atteindre le sommet. Leurs efforts attirèrent l’attention de démons des lieux qui, par malice, augmentèrent la hauteur de la cascade.

Le fujisan et les koy

Le Fujisan et les koinobori

Après cent ans de tentatives, un Koï parvint finalement au sommet de la cascade. Les Dieux reconnurent sa persévérance et sa détermination et le transformèrent en dragon d’or, l’image du pouvoir et de la force. La journée des enfants au Japon (Kodomo no hi), anciennement appelée Tango no sekku ou journée des garçons, aurait pour origine cette légende. C’est pour encourager les jeunes à devenir forts et valeureux qu’on leur offrait des Koinobori ou manches à air en forme de carpe koï. Désormais fériée et célébrée le 5 mai, la journée des garçons se confondait à son origine, en 1282, avec la victoire de Tokmune Hojo face aux envahisseurs mongols.

Carpes impériales Koi du site d'Amaterasu

Carpes impériales Koi du site d’Amaterasu

Les carpes Koï, assimilés au Japon dans l’imaginaire populaire international et appelés nishikigoi en Japonais, vivaient originellement dans les mers Noire, Caspienne, d’Aral et d’Azov. On trouve des traces écrites concernant ces poissons mythiques en Chine vers 500 avant l’ère chrétienne. A l’origine, ils étaient tout noirs (magoy). L’histoire de son arrivée au pays du Soleil levant, tout comme sa finalité originelle dans la campagne chinoise illustrent parfaitement la dualité de l’existence où cohabitent, toujours, et en tous lieux, deux forces contraires, parfois antagonistes, mais qui se complètent toujours.

Confucius impressionné

A l’origine, les paysans chinois élevaient des carpes koï dans leurs rizières afin de fertiliser les plantes de riz et s’en servir comme nourriture en particulier en hiver où tout manquait. Belle illustration d’un parfait écosystème et du développement durable avant l’heure ! Certains spécialistes du fengshui  estiment d’ailleurs que les koï, et les poissons en général, sont devenus le symbole de prospérité et d’abondance grâce à cette double fonction d’engrais et de nourriture.

Selon une autre légende, ces koï seraient les descendants directs du magoy offert par le roi Shoko de Ro à Confucius lors de la naissance de l’un de ses fils en 533 av. J.-C.-. Impressionné par les qualités exceptionnelles du poisson qui, entre autres, a les yeux toujours ouverts et sont les seuls êtres vivants à pouvoir remonter une cascade en nageant, le sage chinois aurait alors donné son nom à son rejeton.

Confucius

Confucius

Introduits au Japon lors d’une invasion chinoise, le koï est devenu depuis le symbole d’un art de vivre à la japonaise : un mélange de courage des samourais, de majesté des empereurs, de résilience de sa population face aux éléments contraires, de légèreté des geishas, mais aussi de beauté, de sagesse et de modernité. Une nouvelle illustration de l’harmonie des contraires alors que l’armée chinoise était arrivée en conquérante…Ironie du sort ou dualité des actes et des événements, elle avait, en fait, sauvé de la famine la population nippone de la région de Niigata qui avait, les premiers, construit des bassins pour élever des koï.

Ce qui les avait sauvés lors de cet hiver particulièrement rigoureux. C’étaient aussi des fermiers japonais qui avaient remarqué les changements de couleurs de la peau du koï qui en comptent plus d’une centaine de nos jours.

Dans son livre Le paradoxe du poisson rouge (Editions Saint-Simon, 2015), Hesna Cailhau voit en la carpe koï huit vertus principales: ne se fixer à aucun port, ne viser aucun but, vivre dans l’instant présent, ignorer la ligne droite, se mouvoir avec aisance dans l’incertitude, vivre en réseau, rester calme et serein, remonter à la source.

Poissons de l'Amour...

Poissons de l’Amour…

Le koï, et le poisson de manière générale, représente donc la quintessence des qualités qu’un être humain a besoin pour vivre libre et heureux. Et ce n’est pas une surprise qu’il constitue les deux éléments contraires, mais ô combien complémentaires, du yin et du yang, surnommés parfois les deux poissons, comme le jour et la nuit, le chaud (soleil) et le froid (lune), le féminin et le masculin… « L’amitié est le principe qui permet à des entités (et des êtres) opposées de communiquer entre elles », clame d’ailleurs une sagesse orientale.

Le poisson a également donné naissance à des principes philosophiques et des concepts bouddhistes.

Poisson et philosophie

« Quand un homme a faim, mieux vaut lui apprendre à pêcher que de lui donner un poisson », enseigne avec sagesse et justesse Confucius. Et Lao Tseu aurait ajouté : « Si tu donnes un poisson à un homme, il mangera un jour. Si tu lui apprends à pêcher, il mangera toujours ! »

Carpes impériales Koi

Carpes impériales Koi

Pour les bouddhistes, le poisson symbolise la liberté (d’esprit, de conscience) comme celle de l’Eveillé qui a réussi à dépasser le monde des entraves, des désirs, des souffrances et des besoins. Et s’ils procèdent à la libération des poissons au Pimay ou lors de nombreuses fêtes, c’est parce qu’ils croient intimement en leur force vitale à même de générer des mérites (boun en Lao) pour eux et leurs proches, vivants ou décédés.

Enfin, le poisson indiquait un rang social dans la Chine ancienne et permettait au porteur d’entrer dans l’enceinte de la cour impériale. Seuls les responsables du cinquième rang et des rangs supérieurs pouvaient arborer des ornements de poisson sous la dynastie Tang (618-906 av. J.-C.-). Du temps des persécutions romaines, les chrétiens se servaient du symbole du poisson pour se reconnaître entre eux sans éveiller l’attention des Romains, le mot poisson étant composé, en grec, des lettres qui veulent dire Jésus Christ, fils de Dieu en acrostiche.

Absence du riz

Etrangement, le riz, l’acteur central du Nouvel An chinois, disparaît du banquet du Nian Ye Fan dans sa forme la plus naturelle (riz blanc ou riz cantonnais) et n’apparaît que transformé en gâteaux (guonian, boulettes sucrées ou Tang yuan, huit trésors),  dumplings (Jiaozi) ou nouilles bien sûr.

Deux explications peuvent être avancées. D’une part, le riz étant une divinité à part entière, il ne saurait être consommé, en ce jour sacré, par le commun des mortels (la famille) et est donc réservé aux ancêtres et aux génies protecteurs sous sa forme la plus pure et concentrée, l’alcool. De l’autre, le riz ne devrait jamais être consommé lors d’un banquet chinois, comme au mariage, et il n’était amené et installé à table que dans le seul but de souligner la richesse des plats et de magnifier l’abondance des saveurs. Au mariage, la règle tacite veut qu’on pose ses baguettes sur son bol à l’arrivée du riz pour signifier : « Je n’en peux plus ! J’ai déjà trop mangé… »

Guonian fourré au porc et au soja

Guonian à base de riz gluant, fourré au porc et au soja

 « Le riz, aliment de base en Asie de l’Est, du Sud et du Sud-Est, n’est pas seulement un agent alimentaire mais s’avère également riche en symboles. Il est considéré comme un donneur de vie de Dieu et une force inséparable de la vie. Le riz symbolise la survie et la subsistance et est, par conséquent, vénéré et glorifié dans beaucoup de pays producteurs de riz. Et le riz gluant (khao niew) occupe une place spéciale au-dessus du riz normal (khao chao) », explique Chai Chin Fern.

 Le riz, consommé par plus d’un tiers de l’Humanité, a conditionné, voire façonné les rites et les structures sociales des civilisations du riz (Unesco), comme la chinoise et l’indienne notamment, en raison de ses exigences propres : une forte disponibilité de la main d’œuvre et une complète maîtrise du milieu. Il a également donné naissance à d’innombrables mythes et légendes dans la mesure où il représente une divinité capable de donner le souffle de vie ou de le retirer, en cas de famine ou d’inondation. (Nous reviendrons plus en détails sur le riz, ses mythes et ses légendes dans une étude ethnologique et sociologique (en préparation).

Harmonie et félicité

Retournons maintenant autour de la table du Nian Ye Fan, le repas le plus important de l’année pour les Chinois.  S’agissant de la première, et peut-être de la seule, réunion familiale au grand complet des prochains douze mois, chacun portera non seulement des vêtements neufs, mais arborera également un sourire éclatant, la bonne humeur, la joie et l’amour plongeant alors chaque famille dans une harmonie et une félicité rares. La présence palpable des ancêtres, garants de la pureté de l’agnation, apporte de la solennité à la tablée tout en assurant la sincérité des sentiments de par leur nature d’êtres supérieurs  Cette tradition de repas festif et joyeux explique sans doute l’ambiance toujours colorée, bruyante et animée qui préside aux agapes entre Chinois, que ce soit chez eux ou au restaurant. Ils revivent alors, d’une certaine manière, les retrouvailles du Nian Ye Fan et espèrent les mêmes bienfaits sociaux et psychologiques.DSC09177

« Du point de vue des Chinois, le plaisir de la table fait partie de l’art de vivre. Manger est donc l’un des plus grands plaisirs de l’existence », notent Hong-Jen  Lin et T. Lin. « Manger représente la partie la plus importante de toute cérémonie (chinoise), sans lequel rien, aucun progrès, ne pourra se faire en Chine », renchérit Arthur H. Smith.

Pour F.T. Chang,  la richesse de la civilisation chinoise, ancienne et contemporaine, est à rechercher dans sa cuisine : « C’est la nourriture (chinoise) qui fait vibrer l’imagination de ses penseurs, aiguillonne les esprits de ses chercheurs, renforce les talents des travailleurs manuels et anime l’esprit de son peuple ! »

Confucius lui-même avait ainsi résumé tout le bien qu’il pensait de la bonne chère: « On ne se lasse jamais des mets délicieux et savoureux ».

Et c’est cette impérieuse nécessité, à la fois rituelle, matérielle et sociale, qui poussait les Chinois des temps anciens, et jusqu’à l’arrivée de l’économie de marché dans les années 1980, à tuer des animaux, des cochons en particulier, afin que la quinzaine du Nouvel An soit abondante en nourritures de toutes sortes. Ce rituel, appelé tuer le cochon du Nouvel An ou Sha nianzhu, constituait alors le signal le plus évident que l’année en cours allait prendre fin très bientôt. A l’époque, c’était aussi le seul moyen de pouvoir disposer de la viande pendant le Nongli Xinnian.

Poisoson du Mékong frit avec sauce piquante accidulée

Poisson du Mékong frit avec sauce piquante acidulée

Monter la garde de l’année…

Dès lors, on comprend mieux les raisons profondes de l’allégresse et de la grande joie régnant au repas du réveillon du Nouvel An. La soirée se révèle si faste et si exceptionnelle que même les enfants sont autorisés à veiller jusqu’à minuit –comme au réveillon de la Noël chrétienne donc- non pas pour recevoir des cadeaux –les petites enveloppes rouges (Ang pow ou Hong bao ou Lai si) ayant déjà été données aux enfants et aux jeunes non encore mariés- mais afin de « monter la garde de l’année » (shousui). Ils ont aussi le droit de faire éclater des pétards ou de lancer des feux de Bengale, sauf interdiction administrative pour des raisons de sécurité. De même, les jeux d’argent, habituellement interdits,  étaient exceptionnellement autorités afin de permettre à tous d’accueillir la nouvelle année dans la joie et la gaïeté. Depuis l’avènement de la télévision, CCTV programme une émission spéciale de quatre heures, mêlant variétés, folklore, spectacles, magie etc. pour accompagner les Chinois vers le Nouvel An.

Repas de Noël 2011 à Paris

Repas de Noël 2011 à Paris


 

Deux raisons principales poussent les Chinois à rester ensemble le plus longtemps possible à l’orée de la nouvelle année.

Il s’agit tout d’abord d’une tradition millénaire liée à la croyance de l’existence du Nian. Selon les contes et légendes, le Nian est une bête féroce ressemblant à un taureau, avec une tête de lion et qui vit dans la mer. Une fois par an, la veille du Nouvel An donc, il vient dévorer les animaux domestiques, les villageois et les enfants en particulier. Pour l’amadouer, certains villageois avaient placé de la nourriture devant leur porte, et une fois mangée par le Nian, celui-ci n’attaquait plus les gens. Un jour, Hongjun Laozu, un moine taoïste, révéla au paysan que le Nian avait peur du rouge et du bruit des pétards, lui recommanda de coller des papiers rouges (des caractères auspicieux et des inscriptions parallèles) et d’accrocher des grappes de pétards autour de sa maison. Depuis lors, le Nian ne se rendit plus dans le village et fut finalement capturé par Hongjun Laozu et devint à sa mort le Mont Hongjun Laozu.

La bête Nian vue par un artiste chinois

La bête Nian vue par un artiste chinois

Dans la mythologie religieuse et taoïste, Hongjun Laozu, qui signifie littéralement Ancêtre de la Grande balance, est un dieu et patriarche des Trois pures. Dans la mythologie chinoise de la création, Hongjun est le terme cosmologique pour l’Univers avant la séparation du ciel et de la terre.

Cette légende de la bête féroce devenue symbole du passage de l’an se révèle si prégnante que le nom Nian est devenu le terme année et tout ce qui s’y rattache : bonne année (xin nian hao), gâteau du nouvel an (niangao),  réveillon du nouvel an (nian ye fan) etc.

L’allégorie du Nian s’avère d’une clarté cristalline : la famille étant à la source de toute vie, il serait donc criminel de se quitter lors de la seule véritable réunion de l’année où se sont retrouvés les ancêtres et leurs descendants vivants, y compris ceux importés par les liens du mariage. La légende du Nian est destinée avant tout à conserver les liens inaltérables de l’agnation, si chers à la cosmologie chinoise. La famille, symbole de continuité, sert donc de lien entre le passé, le présent et l’avenir. Elle donne aussi une identité, une histoire et une raison d’être à chacun, quels que soient ses origines, son rang social ou l’endroit où il se retrouve.

La Poste française fête elle aussi le Nongli Xinnien

La Poste française fête elle aussi le Nongli Xinnien

Et elle continue à remplir son rôle en dépit de la propension de plus en plus de jeunes urbains à préférer aller ensemble à la plage ou à rester entre eux, à l’université ou sur leurs lieux de travail, plutôt que de rentrer chez eux fêter le Nian ye fan avec les ancêtres et la famille.

« Renouveau prononcé du religieux.. »

Cette évolution, liée à l’emprise galopante de l’économie de marché et de la mondialisation (internet, télévision par satellite, smartphone, tablette, etc.), est comparable à celle ayant  déjà eu lieu dans les pays de tradition chrétienne où la légende du père Noël s’est effritée au fil des années tout en transformant le réveillon en réunion familiale incontournable où ce sont les enfants, ou petits-enfants, qui offrent des cadeaux aux plus âgés…

« Beaucoup voient dans la modernité une tentative des êtres humains de se libérer de l’emprise des structures sociales du passé. Et si la modernité, plutôt urbaine que rurale et plutôt hétérogène qu’homogène, n’abolit pas les liens de parenté, ceux-ci cessent d’être la principale base des interactions économiques », explique Jean Debernardi dans une étude sur la communauté chinoise de Penang, en Malaisie.

Renouveau religieux au Japon

Renouveau religieux au Japon

Mais paradoxalement, et le Premier ministre malaisien de l’époque (1997) l’avait bien souligné, cette « globalisation, qui tend vers l’uniformité, se développe dans une époque de renouveau prononcé du religieux, de la résurgence du nationalisme et de l’intense affirmation de l’identité culturelle ».

Datuk Seri Anwar Ibrahim avait alors avancé une raison fondamentale : pour les Asiatiques, la religion leur fournit une « cotte de mailles » culturelle pour se protéger contre l’assaut des cultures globalisées. « Les Asiatiques ont peur d’être submergés par le déluge d’images en provenance de cultures ayant perdu le sens du sacré et (qui sont) marquées par la confusion des valeurs, de la décadence morale et de l’effondrement des institutions familiales », expliqua alors le Premier ministre malaisien lors de son discours d’ouverture de la conférence culturelle de la région Asie-Pacifique.

Supersitions

L’autre raison qui pousse la maisonnée à veiller tard est liée à la croyance, ou plutôt une superstition, selon laquelle si la famille accueille le Nouvel An unie et dans l’allégresse générale, elle restera soudée et heureuse pendant toute l’année qui arrive. L’ambiance générale du premier jour, les sourires, les éclats de rire, les bons mots, les chants, tout ce qui est auspicieux en somme, ainsi qu’une nourriture abondante et délicieuse, influent donc sur les autres jours de l’année nouvelle.

« Si tu pleures au Nouvel An, tu pleuras toute l’année. Si tu ris au Nouvel An, tu riras pendant les 364 jours à venir ! », clame d’ailleurs une sagesse populaire chinoise.

Puisqu'elles ont ri...

Puisqu’elles ont ri…

De même, la première personne rencontrée, les premiers mots prononcés ou entendus ont une influence sur ce qui va se passer au cours de l’année à venir. Ainsi, voir et/ou entendre chanter un oiseau, rouge de préférence, ou une hirondelle le matin du Nongli Xinnian constituent des présages heureux et auspicieux pour l’année nouvelle. D’ailleurs, si nous nous souhaitons Bonne année en nous faisant la bise à l’arrivée du nouvel an, c’est non seulement une tradition mais surtout parce qu’au plus fond de nous-mêmes nous espérons avec force que l’année sera bonne !

Le rituel de la petite enveloppe rouge, tout comme la prédominance du rouge –couleur du soleil et d’un avenir brillant-, participent bien évidemment à cette recherche des bons augures. « Provoquer la chance » serait alors le leitmotiv caché de tout le cérémonial du Nouvel An chinois et du nouvel an des autres peuples et des autres cultures.

Trois débuts

Les Chinois insistent lourdement,  pour leur part, sur la notion des « trois débuts » : premier jour de l’année, premier jour du mois, et le début de toute l’année Les personnes les plus superstitieuses consultent même un Almanach pour trouver le meilleur moment pour quitter la maison au premier matin du premier jour de l’année, pour aller présenter leurs vœux à la famille et aux amis, ainsi que de la meilleure direction à prendre !

Car, le premier jour de l’An, appelé aussi le début du premier matin, est consacré aux visites, aux temples (le plus tôt est censé apporté le plus de chance aux fidèles, certains pagodes ou monastères ouvrent donc leurs portes dès minuit –première heure du premier jour- ou même à 23h00), sur les tombes des ancêtres, aux parents, en commençant par les aînés et les supérieurs hiérarchiques… Cette activité sociale et sociétale s’appelle « saluer l’année » ou bainian. Ce rituel est aussi appelé « faire l’invité » ou zuo ke. Modernité et mondialisation obligent, de plus en plus de visites et de présentations des vœux se font par l’intermédiaire du téléphone ou du visiophone.

Hommage aux ancêtres, au Ciel et à la Terre...

Hommage aux ancêtres, au Ciel et à la Terre…

Au premier jour de l’An, et afin de faire régner dans le cœur, la tête, le corps et l’univers la parfaite harmonie et la joie contagieuse du renouveau, tout travail –y compris faire la cuisine- est interdit. Et à plus forte raison, il s’avérera inconcevable de faire le ménage : « Ils n’étaient pas censés balayer le plancher ni donner de l’argent. On ne s’attendait pas non plus à ce qu’ils se disputent et étalent au grand jour leurs opinions divergentes. Rien ne doit s’en aller et l’eau doit rester dans son puits. La poussière n’est certes pas propice, mais la balayer équivaudrait à jeter dehors toute la bonne fortune accumulée dans la maison ainsi que de chasser les ancêtres présents », explique Göran Aijmer en se référant aux Chinois de l’époque impériale.

Le jour de l’An, férié et chômé en Chine tout comme les six jours suivants de la première semaine de la première lune, reste évidemment une journée consacrée aux visites, aux retrouvailles –le plus souvent autour d’un repas- et au partage. Le plaisir de la bonne chère, les balades et l’oisiveté règnent toujours en maîtres, y compris dans des pays où résident une forte communauté chinoise ou d’origine chinoise.0805970001386707568

« Au Nouvel An, l’affinité est centrale à la célébration de la domesticité. Se laisser emporter par la colère ne perturbera pas seulement l’atmosphère heureuse, mais équivaudra aussi à perdre ‘l’essence de la vie’ ou la bonne fortune. Le tout et la substance même de la vie doivent être maintenus intacts et ‘à l’intérieur’ en cette occasion », ajoute encore Aijmer.

Danse du lion

Est-ce dans le but de chasser symboliquement, par le bruit (des tambours, cymbales et autres gongs) et l’éclat du rouge (vêtements, pétards), les esprits malfaisants, les mauvais augures et tout ce qui n’est pas auspicieux que certaines familles font appel à une troupe de danseurs du lion ? Mais dualité oblige, puisque le lion symbolise la noblesse, la bravoure et la chance, cette danse est aussi destinée à attirer la bonne fortune et la chance pour l’année qui démarre.

Danse du dragon revue, corrigée et remise au goût des jeunes générations

Danse du dragon revue, corrigée et remise au goût des jeunes générations

Selon la légende, la danse du lion était à l’origine destinée à faire fuir la bête féroce Nian Puisqu’elle avait une tête de lion, on avait alors construit un facsimilé en bambou,  peinte et décorée par la suite. Son corps de taureau avait été fabriqué avec des morceaux de drap recousus ensemble, le tout était tenu par deux personnes qui effectuent les mouvements de danse. Il existe des variantes entre les différentes régions de Chine (un couple de lions dont la tête est faite en bois dans le Nord, un lion avec une tête en papier mâché, dans le Sud), tout comme il y a des danses du lion au Vietnam (appelée Danse du gilin ou de la licorne –múa lân en vietnamien), au Japon (shishi-ma, les danseurs sont accompagnés par des flûtes et des tambours), en Corée (le saja-noreum, représentation théâtrale d’exorcisme, et sajach’um, en association avec des spectacles dramatiques masqués), en Indonésie, surtout à Bali et Java et appelée barongsai, ainsi qu’au Tibet (danse du Lion des neiges) ou senggeh garecham  au Népal et dans le Nord de l’Inde.

Sous la dynastie Tang, l’une des nombreuses versions de la danse du lion portait le nom très évocateur de la Danse des cinq directions, mettant en scène cinq lions de cinq couleurs et correspondant aux différentes émotions. Tenus en laisse chacun par deux personnes, ces lions étaient accompagnés par 140 chanteurs.

« Scènes de l’altérité »

Sur un plan rituel et structural, la danse du lion rappelle inévitablement celle du dragon, montée en spectacle de rue à Paris, Londres, Sydney, New York, San Francisco ou à Berlin, et à laquelle elle est intimement associée dans l’imaginaire occidental, en mal d’exotisme et d’inattendu. Ce sont, à n’en pas douter, des « scènes de l’altérité » (Wang Jin) qui ne se laissent domestiquer, courtiser mais sans être jamais complètement possédées, que par de fins connaisseurs ou ceux possédant les codes cultuels, culturels, sociétaux, esthétiques, religieux et politiques. Sinon, le spectateur ébloui, enfermé dans son terroir culturel propre, ne percevra que des apparences, des couleurs, des odeurs, du bruit. Et ce sera à peu près tout… A l’image, un peu, de la partie visible de l’iceberg, belle, mystérieuse, parfois inquiétante,  mais il ne s’agissait qu’une partie infime de la réalité!

Sur les scènes de l'altérité

Sur les scènes de l’altérité à Paris…

La danse du dragon et celle du lion cachent, donc, au-delà des apparences et du paraître culturel accessible au plus grand nombre, d’importantes fonctions rituelles : l’accueil des ancêtres et un combat sous-jacent –forcément invisible- entre ancêtres des différentes lignées agnatiques.

Göran Aijmer rappelle, en particulier, la fête du cinquième jour du cinquième mois lunaire ou Duan Wu qui correspond à l’arrivée de la chaleur et de l’humidité, c’est-à-dire le début de la saison des moussons et de repiquage des jeunes pousses de riz. Et le fait le plus marquant de cette fête est la course de bateaux effilés, équipés de la tête et de la queue du dragon, en référence à un long dragon, un animal mythique auspicieux qui revient, de manière persistante, dans le symbolisme chinois. Doté de force yang, il arpentait le ciel et pouvait aussi hiverner sous terre. Tous les rameurs de chaque embarcation sont constitués des hommes de la même et seule lignée agnatique, personnifiant ainsi leurs propres ancêtres morts.

« La course était un combat entre un nombre de lignées exogamiques locales, c’est-à-dire, et en termes d’imagerie culturelle, une lutte entre les aïeuls des constellations de parentés participant à cette compétition », détaille Aijmer.

Ou à Bangkok...

Ou à Bangkok…

En d’autres termes, la parade du Nouvel An –terme emprunté aux Américains par les Chinois de San Francisco au 19ème siècle parce qu’il s’agit de la manifestation populaire traditionnelle la plus célèbre aux Etats-Unis- met en scène une multitude de forces, et de formes, dont les plus importantes ne sont vues, ressenties et vécues que par les seuls initiés de la communauté. La parade est donc organisée autant pour les vivants que pour les morts, une dualité qui se retrouve également au niveau de la finalité proclamée : transmettre la tradition aux jeunes générations et montrer sa culture au pays-hôte et à la population autochtone.

« Séparations inévitables… »

Les deux jours suivants, réservés aux visites et aux retrouvailles, permettent à la femme mariée de retourner à son domicile, avec enfants et mari, afin de présenter ses meilleurs vœux –accompagnés de cadeaux les plus divers- à ses parents. Ce deuxième jour du nouvel an est appelé dans certaines régions jour du chien ou l’accueil du gendre.

Ce retour au domicile (et village) natal représente une symbolique forte avec le retour des ancêtres au foyer. A son mariage, la femme doit vivre une séparation physique tout comme celle, plus triste et plus douloureuse, subie par la famille lors du décès de l’un des membres de la lignée. Il y a, dans les deux cas, césure, il y a aussi perte et forcément espoir de nouveaux rendez-vous en perspective.

« En Chine, les interactions amicales et communautaires sont basées sur l’hypothèse que les relations humaines et spirituelles s’effectuent toujours selon un flux spécial. Par conséquent, les séparations deviennent inévitables », reconnaît Charles Stafford.

Buddar Luohan

Budar Luohan

Tout comme les retrouvailles qui sont, dès lors, programmées…

Lors de ces deux premières journées de l’année nouvelle, les gens consomment de préférence un repas végétarien avec un double objectif : se purifier, entre autres  des agapes du Nian Ye Fan, et rendre hommage au Budar Luohan pour les bouddhistes (en ne prenant aucune vie), ce premier jour de l’an étant l’anniversaire du Maitreya  Bodhisattva ou futur Bouddha à venir sur terre. L’interdiction du travail et de l’usage de tout ce qui est coupant explique sans doute aussi la préférence culinaire donnée au végétal et préparé à l’avance.

L’apothéose

Si tous les jours de la quinzaine du Nouvel An chinois possèdent leur spécificité et leur raison d’être : repas d’affaires (4e jour), anniversaire du dieu de la Fortune et où l’on consomme des jiaozi dans le Nord (5e), repas de famille (8e), offrandes à l’Empereur de Jade (9e), c’est la journée la plus importante pour les Hokkiens, journée du Dieu de la Guerre (13e), le 15e et dernier jour constitue l’apothéose avec la Fête des lanternes ou chap goh mei, ou yuan xiao.

Considéré comme le troisième Nouvel An, avec le petit Nouvel An et le Nouvel An lunaire (Capdeville-Zang), ou le Nouvel An des femmes (Aijmer), la Fête des lanternes clôture non seulement la période la plus festive et la plus joyeuse de l’année, elle célèbre également la clarté retrouvée dans la plénitude de la première pleine lune de l’année. Les lumières de lanternes apportent donc un éclat particulier à cette fête dans la mesure où la lune représente une divinité pour les Chinois.

Les lanternes chinoises de Paris

Les lanternes chinoises de Paris

Je me rappelle avec émotions de l’anecdote racontée par notre professeur de psychologie sociale à Strasbourg : lors d’un congrès international à Berlin au début des années 1970, plusieurs sommités chinoises avaient publiquement fait part de leur scepticisme sur la réalité de l’arrivée des Américains sur la lune. « Mais il y a des images, professeur », leur faisaient remarquer plusieurs participants. « Ils peuvent très bien les avoir tournées dans les Rocheuses ou ailleurs », rétorquaient alors, sans sourciller, les scientifiques de l’empire du Milieu.

Change E et son mari

Change E et son mari  Hou Yi

Les Américains semblent, eux, bien connaître la légende de Chang E, Chang O ou Chang Ngo comme en témoigne cette conversation entre Houston et les membres d’Apollo XI : « Parmi les gros titres de ce matin concernant Apollo, l’un vous demande de rechercher une charmante fille avec un lapin. Une légende ancienne dit qu’une belle Chinoise du nom de Chang O habite là-bas depuis 4000 ans, exilée sur la lune après avoir volé la pilule de l’immortalité de son mari. Vous pourriez aussi jeter un coup d’œil sur son compagnon, un grand lapin, qui reste debout sur ses pattes arrière à l’ombre d’un cannelier… » « OK. Nous allons surveiller de près la fille-lapin », répond l’astronaute Michael Collins.   

La lune et l’immortalité

La lune, associée à la douceur, à la clarté, à la fertilité et à la postérité, à la paix aussi, et surtout à la renaissance éternelle –donc l’immortalité-  dans l’imaginaire populaire, représente le symbole même de la perfection au féminin, à laquelle aspiraient (aspirent toujours ?) toutes les jeunes femmes chinoises. D’autant que dans les contes (de fée) et légendes, une dame, féerique forcément, Chang E, habitait la lune avec son lapin en jade, et un bûcheron. Et c’est cette même Chang E qui aurait sauvé l’Humanité et l’univers terrestre de la destruction.

Selon la légende, dix soleils brillaient et réchauffaient notre terre à tour de rôle au plus grand bonheur de tous les êtres. Mais un jour, les dix soleils se montraient en même temps, brûlant alors de leur terrifiante chaleur tout ce qui vivait sur notre planète bleue. Et c’est  Hou Yi, le mari de Chang E, qui a sauvé l’univers de la disparition.

Change E volant vers la lune

Change E volant vers la lune

Archer émérite, Hou Yi est présenté comme un méchant et tyrannique mari qui avait volé l’élixir de l’immortalité à une déesse. Pour sauver l’humanité de sa tyrannie, Chang E a volé l’élixir et l’a avalé, s’envolant presque instantanément vers la lune où elle résiderait toujours.

Selon d’autres versions de la légende, Hou Yi apparaît, au contraire, sous les traits d’un citoyen modèle (il tue les bêtes sauvages, punit les démons et terrasse les monstres afin de préserver l’harmonie et la paix sur terre), et d’un jeune homme charmant, romantique (il offre une peau de renard à Chang E) avant de devenir un mari aimant et fidèle  Ainsi, après avoir détruit neuf des dix soleils, à la demande du sage empereur de Chine (asianinspirations.com) ou de l’Empereur céleste (chineinformations.com), il a ramené l’élixir, reçu en récompense de sa bravoure, afin de partager l’immortalité avec Chang E, dans le but de rester éternellement avec sa bien-aimée.

Il en va de même pour le comportement de Chang E, tantôt traitée de voleuse et d’égoïste, mais parfois de protectrice des libertés individuelles et d’épouse fidèle. Dans l’une des versions de la légende, elle n’aurait avalé l’élixir que pour la préserver de la cupidité d’un discipline de Hou Yi ou d’un voisin qui voulait s’en emparer de force pendant l’absence du maître archer.

Hou Yi rend visite à Chang E

Toujours est-il que la nuit de pleine lune, et en particulier la nuit du 15e jour du huitième mois –jour de la Fête de la Lune-, l’astre nocturne se révèle particulièrement belle et brillante, formant un cercle parfait comme celui d’une famille. La légende dit que Hou Yi, qui habite sur le soleil, rend alors visite à son épouse Chang E…

Une pleine lune à Paris

Une pleine lune à Paris

La légende de Chang E et de son lapin de jade pilant continuellement l’élixir de l’immortalité – Chang E aurait laissé tomber sur le sol lunaire une pilule en toussant à son arrivée…- a tellement marqué des générations de Chinois qu’une majorité d’entre eux avaient voté pour donner le nom de Chang E, devenu Chang’e, aux trois sondes lunaires chinoises. Et la voiture tout terrain qui a exploré le sol lunaire s’appelle Yutu, c’est-à-dire lapin de jade.

Sonde lunaire Chang'e 3

Sonde lunaire Chang’e 3

La dimension légendaire de la lune apporte donc un éclairage particulièrement important, fondamental même, à la Fête des lanternes dans la mesure où celle-ci clôture la quinzaine du Nouvel An chinois, c’est-à-dire la période la plus propice aux retrouvailles et à la reconstruction –même momentanée- de la cellule familiale agnatique. Il n’est pas étonnant, par conséquent, que la Fête de la lune soit également une fête à caractère familial, y compris dans ses aspects sentimentaux et strictement individuels à caractère plus ou moins romantique.

Amour et parabole

Dans certaines régions de Chine, à Hong Kong, en Malaisie et à Singapour, cette journée ressemble un peu à la fête des amoureux ou Saint-Valentin au cours de laquelle les jeunes femmes célibataires écrivent leur numéro de téléphone sur une mandarine ou une orange avant de les lancer dans une rivière ou un lac. A charge pour les célibataires mâles d’aller les ramasser et de les manger. Le goût de ces fruits, symboles d’opulence et de chance, donnerait des indications sur leur futur amour, le sucré indiquerait une union harmonieuse et réussie, alors que l’acide serait synonyme des lendemains qui déchantent !

Les messagers de l'amour...

Les messagers de l’amour…

Il s’agit, bien entendu, d’une nouvelle parabole dont la culture chinoise est si friande. Depuis l’arrivée du téléphone portable, de l’internet et des messages instantanés, ces belles traditions d’un charme suranné ont de plus en plus tendance à disparaître au profit d’une communication plus directe, plus pratique, certes, mais dépourvue de tout romantisme …

Cette allégorie fait allusion à la légende d’une jeune servante au palais impérial. Afin de lui permettre d’aller voir sa famille (et/ou son amoureux ?) pour un soir, un conseiller au grand cœur inventa un canular en affirmant que la colère des Dieux allait provoquer un incendie au palais qui devait être, donc, évacué. Cette version constitue elle-même une variante de celle qui avait permis de sauver la capitale de la colère de l’Empereur du Ciel. Furieux par la mort de l’un de ses oiseaux sacrés, tombé par accident dans le monde des mortels, il ordonna à ses soldats  de tout brûler le soir du 15e jour du premier mois lunaire.

Mais sa fille, désireuse d’éviter la tragédie, descendit sur terre, déguisée, pour informer la population du projet funeste de son père. Un sage aurait eu l’idée de demander à toute la population de sortir dans la rue avec une lanterne, en en accrochant aussi aux portes et aux branches des arbres. L’empereur du ciel, voyant la ville déjà en flammes, aurait alors renoncé à sa punition.

Fête du Vesak 2009 et la réception des reliques de Bouddha à Paris

Fête du Vesak 2009 et la réception des reliques de Bouddha à Paris

Enfin, une énième variante rattache cette fête au bouddhisme. Sous la dynastie des Han (206 à 220 av. J.-C), l’empereur s’était rendu compte que les bonzes rendirent hommage aux reliques du Bouddha en allumant des cierges et des lampes le 15e jour de la première lune (les 15e jours de la lune croissante et décroissante, les bouddhistes rendent un hommage particulier aux statuettes de Bouddha). Il ordonna qu’on allume des lanternes et d’illuminer le palais pour rendre hommage aux dieux tout en tirant profit de l’influence du bouddhisme en Chine.

La lune brille d’un éclat particulier

La Fête, qui se termine en apothéose par l’envol des lanternes multicolores, annonce, d’une certaine manière, la prochaine étape incontournable des réunions familiales : la Fête de la lune. Et c’est sans doute pour encourager chacun des membres à  retourner au domicile ancestral que les lanternes ont été faites dans des formes variées, stylisées, et représentant diverses divinités. D’où l’importance de ce vers ancien : La lune brille d’un éclat exceptionnel au village natal… Et pour que tout soit réuni en vue d’une nouvelle rencontre, on consomme en ce jour de fête des dumplings, ronds comme la pleine lune, en signe d’unité et de perfection familiales !

La lune brille toujours d'un éclat particulier dans le coeur de chacun

La lune brille toujours d’un éclat particulier dans le coeur de chacun

En dehors de ces trois fondements, de ces trois dates incontournables de la quinzaine du Nouvel An chinois, deux autres jours méritent une attention particulière : les 9e et 13e jours et consacrés respectivement à l’Empereur de Jade ou Dieu du Ciel et au Dieu de la guerre.

Hommage des Hokkien

L’hommage au Dieu du Ciel revêt une importance toute particulière chez les Hokkien, des Chinois originaires de la région de Fujian qui peuplent Taïwan et les pays du Sud-Est asiatique. Les familles Hokkien se réunissent le 8e jour du Nouvel An pour un grand banquet familial, suivi des hommages à l’Empereur de Jade et à Zao Jun, le Dieu de la cuisine de retour. C’est aussi en ce 8e jour que les employés retrouvent leur travail où ils sont, en général, conviés à un repas par leurs patrons.

Après minuit, les familles allument bâtonnets d’encens et offrent de la nourriture –dont du sucre de canne- au Dieu du Ciel dont on fête l’anniversaire le 9e jour du Nongli Xiannian. Le Ti Kong Deng ou Pai Ti Kong se révèle même plus important que le jour de l’An pour les Hokkien qui font des offrandes de sucre de canne en signe de gratitude et parce que son nom kam chia est presque homophone de merci kam sia en dialecte hokkien.

Google, l'entreprise mondialisée par excellence, célèbre de Nongli Xinnian

Google, l’entreprise mondialisée par excellence, célèbre de Nongli Xinnian

Selon la légende, les Hokkien avaient été sauvés d’un massage perpétré par des pirates japonais en se réfugiant dans une plantation de canne à sucre. Une autre version ne spécifie pas l’identité des envahisseurs, tout en soulignant que  la communauté hokkienne avait été sauvée de l’extermination grâce à leurs prières au Ciel lors de leur séjour en cachette dans une plantation de canne à sucre : « Les ennemis passaient devant sans les voir au 9e jour de la première lune », précise un passage.

Cette fête aurait également des origines historiques et remonterait au temps de la dynastie Ming (1368-1644). Selon Jean Debernardi, le Prince Fu, de la maison impériale des Ming, s’était réfugié dans la province de Fujian après la prise de Pékin par les Mandchous. Ses supporteurs et la population prièrent le Ciel et lui firent des sacrifices pour qu’il les aide à renverser la dynastie Qing, instaurée par les Mandchous, et restaurer celle des Ming. Comme tous les Chinois étaient anti-Mandchous, le rituel a été pérennisé et est observé depuis lors afin de remercier le soutien divin dans l’expulsion des Mandchous.

Un poulet entier symbole de totalité et de complétude familiale

Un poulet entier symbole de totalité et de complétude familiale

Comme toujours dans la cosmologie chinoise, tout fait sens, tout a une signification. Le 9 n’a, donc, pas été choisi au hasard dans la mesure où il est le multiple de 3 et le chiffre 3 représente le Ciel. Par conséquent, le 9 constitue le chiffre yang parfait, associé à la puissance impériale : le 9e jour de la première lune s’avère donc le jour faste pour rendre hommage et témoigner sa reconnaissance au Dieu du Ciel.

Si les hommages au Ciel étaient une prérogative impériale dans les temps anciens, l‘empereur servant alors de médiateur entre ses sujets et les dieux, chaque famille Hokkien est, désormais, libre de pratiquer le rituel dont les tout premières manifestations remonteraient à 1644 dans la communauté Hokkien de Penang, en Malaisie.

A Penang, justement, les offrandes au Dieu du Ciel possèdent leur structure propre avec des assiettes de fruits, un poulet entier cuit, des morceaux bien gras de porc, des gâteaux sucrés ‘soulevés’, le tout destiné à une prière pour la croissance. Elles doivent aussi comporter trois ‘gâteaux doux du paradis’, six « tortues rouges » ainsi que 14 tasses de thé : 5 pour le Seigneur de la Terre, trois pour le Dieu de la Prospérité, et, enfin, six pour le Seigneur du Ciel.

Google fête le Nouvel An vietnamien 2014

Google fête le Nouvel An vietnamien 2014

Toujours à Penang, les hommes d’affaires ayant connu une année florissante offrent un porc laqué en entier ; tandis que ceux ayant connu moins de succès se contenteront de trois repas sacrificiels : un poulet et un canard entier cuits, et un morceau bien gras de porc.

Comme chez les Laotiens, le poulet –avec tête et pattes, symbole de totalité et de complétude- et le porc constituent les mets favoris des divinités et des génies protecteurs parce qu’ils représentent, sans doute, le mieux la richesse des villageois. L’autre raison serait d’ordre pratique dans la mesure où la volaille et le porc –élevés par la plupart des gens- sont des mets plus accessibles, financièrement parlant, qu’un bœuf, un buffle ou même un veau.

Enfin, on pourrait ajouter une raison plus philosophique ou religieuse : si la volaille et le porc ont pour fonction de servir de nourriture aux êtres humains, il en va autrement pour les animaux dits utiles, comme les buffles et les bœufs, dont le rôle premier est de participer aux travaux agricoles, et non d’être mangés. Dans tous les cas de figure, on demande toujours pardon aux animaux utilisés pour préparer le repas de fête –même quand la viande a été achetée chez un boucher ou au super marché-, on envoie une bénédiction à leurs âmes et on leur demande de contribuer à la réussite des festivités.

Un buffle de ma jeunesse

Un buffle de ma jeunesse

Je me rappelle encore des chaudes larmes versées à la vente d’un vieux buffle ayant servi notre maisonnée pendant près de dix ans… Il faisait partie intégrante de la famille et  avait même droit à un petit Baci –on lui nouait une cordelette de coton rituelle avec un cône en feuille de bananier à l’intérieur duquel on a placé du tabac à chiquer, du bétel, une paire de bougies et des fleurs- avant chaque saison de riziculture.

Le respect de tous les êtres vivants fait d’ailleurs partie des cinq préceptes de base, appelés Sine-ha en Lao, du Bouddhisme. Et chacun doit toujours essayer de les respecter, de les mettre en pratique et de s’en servir comme compagnons de vie afin de connaître une existence harmonieuse, remplie d’amour, de bonheur familial, de partage et de paix…

Une philosophie de vie qui semble en totale contradiction avec le leitmotiv des sociétés modernes où le chacun pour soi et le toujours plus ont transformé les êtres pensants, pourtant dotés d’une intelligence supérieure à celle des animaux, en de simples technocrates exécutant, jour après jour, encore et encore, les ordres du maître suprême : l’économie de marché et ses zélés adorateurs que constituent la cupidité, l’égoïsme et, parfois même, le fanatisme…

 « Le centre de la mémoire ethnique et de l’expérience du passé a quitté le temple et le clergé pour se retrouver à l’université », note avec justesse Anthony D. Smith.

Barrières ethniques et culturelles illustrées par la cérémonie de tak-bad, Luang Phrabang (2011)

Barrières ethniques et culturelles illustrées par la cérémonie de tak-bad, Luang Phrabang (2011)

Schmuel Eisenstadt et Wolfgang Schluchter ont cependant souligné que, dans les sociétés modernes, les gens parviennent, malgré tout, à se construire des frontières ethniques afin de mieux se protéger en se basant sur trois codes fondamentaux : l’originarité, qui inclut la langue et la race, la civilité, comprenant les traditions et les pratiques sociales coutumières, et enfin l’inviolabilité. « Ils définissent cette dernière comme la relation du sujet collectif à la transcendance, permettant de fixer une frontière solide entre nous et eux », expliquent les deux sociologues.

Est-ce cette barrière ethnique invisible qui pousse les Chinois de la diaspora à faire les affaires entre eux ou est-ce une question de culture, de sensibilité et, peut-être aussi, d’une philosophie de vie ? Toujours est-il que les affaires occupent une place centrale chez les Chinois et ont logiquement droit à une journée spéciale lors de la quinzaine du Nongli Xinnian.

Etrangement, la journée des affaires, le 13e jour, est consacrée au Dieu… de la guerre ! Le général Guan Yu, né sous la dynastie des Han, est considéré comme le plus grand dirigeant militaire de l’histoire de la Chine. Il représente à la fois la loyauté, la force, la vérité et la justice. Et comme il avait remporté une centaine de batailles dont plusieurs contre les troupes de Cao Cao, selon les annales, il possède toutes les qualités pour guider les hommes d’affaires vers la réussite.

Guan Yu dans le

Guan Yu dans le Roman des Trois Royaumes

Ayant fait le serment de servir jusqu’à la mort Liu Bei, fondateur du Royaume de Shu, dont il était devenu le frère d’armes avec Zhang Fei, Guan Yu avait quitté Cao Cao, qui lui avait pourtant octroyé le titre de lieutenant-général de son armée, puis de marquis, après l’avoir capturé. Commentaire de Cao Cao à l’annonce de son départ: « Servir son seigneur et ne pas oublier ses origines. Vraiment quel homme droit parmi tous ceux de l’empire ! »

En 219, Liu Bei bat une nouvelle fois les troupes de Cao Cao et est proclamé prince de Hanzhong, et nomme Guan Yu Général de l’avant-garde. Il volait de victoires en victoires et menaçait même la capitale du royaume de Cao Cao qui décida alors d’envoyer ses troupes d’élite le combattre. Capturé dans une embuscade en compagnie de l’un de ses fils Guan Ping et un aide de camps, Guan Yu fut exécuté et sa tête envoyée à Cao Cao. Ce dernier lui organisait alors des funérailles de nobles avant d’enterrer sa tête avec les honneurs.

Divinisé quelques siècles après sa mort sous le nom de Guanshengdijun ou Guandi, c’est-à-dire Saint empereur Guan, Guan Yu est vénéré à la fois par les Taoïstes, les Bouddhistes et les Confucianistes en Chine, mais aussi au Japon où il est appelé Kan’u Uncho ; en Corée (Gwan Unjang) et au Vietnam (Quan Vu Vàn Truong).

Considéré comme un guerrier loyal, droit, valeureux et honorable, capable d’exploits surhumains –en 208, il commanda au pied levé la flotte de la rivière Han, sortit victorieux de la bataille de Red Cliffs permettant alors la fondation des Trois Royaumes avec Liu Bei, roi de Shu- son personnage a atteint depuis longtemps une dimension mythique. Du coup, il est davantage vénéré comme le Dieu de la fortune ou du succès plutôt qu’un Dieu de la guerre.

Guan Yu

Guan Yu

Des livres, dont Le Roman des Trois Royaumes, des fictions, des films et des jeux vidéo ont magnifié ses exploits et son personnage. Il a droit aussi à de nombreuses statues en Chine et dans d’autres pays d’Asie.

Le Nouvel An chinois ou Nongli Xinnian, tout comme le Pimay lao, célèbre avant tout les symboles de la concorde familiale, des retrouvailles de la lignée agnatique, du partage de l’abondance et de la joie d’être tous ensemble, au moins une fois par an.

Au cours de cette première quinzaine de la première lune, les Chinois, quelles que soient leurs conditions sociales et où qu’ils se trouvent, fêtent donc autant la nouvelle année qu’une certaine idée de l’art de vivre à la chinoise où la famille et la lignée agnatique conservent une importance primordiale. Chacun sait, au fond de lui-même, que sans racine bien ancrée dans la terre ancestrale, il/elle est condamné à devenir rapidement un simple numéro, citoyen du monde certes, mais sans aucune identité culturelle propre. A l’image, un peu, du Voyageur sans bagage de Jean Anouilh…

Les quinze jours du Nongli Xinnian tirent aussi leur importance et leur statut particulier du fait qu’ils résument, en quelque sorte, les étapes les plus marquantes de l’année à venir en célébrant les divinités (Dieux du Ciel et de la Terre), génies tutélaires (dieux du Foyer et de la Fortune) et ancêtres, les animaux domestiques (coq, cochon, cheval, bœuf etc.), les mythes créateurs (nian, souris etc.) et bien sûr l’homme et la femme mariée ! Ils permettent également  aux Bouddhistes, Confucianistes et Taoïstes de rendre hommage à leurs maîtres, tout en réunissant les membres des lignées agnatiques autour de repas riches et variés.

Le repas de fête comme illustration de la reconstitution de la cellule familiale (Paris, 2012)

Le repas de fête, l’illustration de la reconstitution de la cellule familiale (Paris, 2012)

« Le festival du Nouvel An est une période d’intenses consommations et d’échanges, une réaffirmation annuelle des relations entre les gens, illustrée par le repas familial avec les ancêtres lors du réveillon du Nouvel An, chuxia. Il fait  donc partie d’un processus complexe d’apprentissage dans lequel les enfants (et les autres personnes) développent leurs propres rôles d’agents historiques, c’est-à-dire de personnes dans l’écoulement du temps familial et historique », explique Charles Stafford.

Mais la quinzaine du Nongli Xinnian a aussi démontré la permanence des symboles et la puissance des traditions en dépit des bouleversements socio-politiques (Chine communiste, révolution culturelle etc.). Certes, l’économie de marché et la mondialisation ont poussé beaucoup de Chinois travaillant loin de leur village ancestral à préférer passer leurs vacances en bord de mer ou à rester ensemble à l’université ou à l’usine plutôt que de retourner sur leurs terres d’origine.

Le Dieu de la Fortune (Paris, avril 2016)

Le Dieu de la Fortune (Paris, avril 2016)

Les réformes économiques des années 1978 ont cependant ravivé les fameux  quatre anciens (anciennes pensée, culture, traditions et mode de vie), interdits par la révolution culturelle, tout en contribuant à la renaissance, au renouveau et au développement des rituels anciens avec la reconstruction des temples et des monastères (Feuchtwang).

« Les prédictions selon lesquelles la modernisation provoquerait une convergence culturelle et une homogénéisation ne s’est pas produite et beaucoup d’universitaires en ont conclu que la modernité est un phénomène global mais qui possède des formes multiples », souligne Jean Debernardi en reconnaissant la permanence des cultures traditionnelles et de leur renouveau.

Et nous pouvons clamer, avec raison, cette vieille sagesse chinoise : La lune brille d’un éclat exceptionnel au village natal…

SOURCES

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Xinnian 2010

Nongli Xinnian 2010

 

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ເກີດຢຸ່ບ້ານມ່ວງສູມ ເມືອງທ່າແຂກ ແຂວງຄໍາມ່ວນ ໄດ້ປະລີນຍາ ຕຣີແລະໂທ ຈາກມະຫາວິທຍາໄລ Robert-Schumann (Strasbourg) ແລະ ປະລີນຍາເອກ ຈາກມະຫາວິທຍາໄລ Paris-Sorbonne, Paris IV Travaille à l'AFP Paris après une licence et une maîtrise à l'école de journalisme de Strasbourg (CUEJ - Robert-Schumann) et un doctorat au CELSA (Paris-Sorbonne)
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4 commentaires pour Nouvel An chinois-Pimay Lao : La fête des symboles

  1. Louise Dallaire dit :

    Que voilà un texte foisonnant d’informations riches et intéressantes. Les photos soutiennent si bien le propos….Certaines me parlent particulièrement… elles ravivent des émotions positives, symbolisent l’accueil, l’espoir et la joie et rappellent circonstances qui y présidaient! Ce volet sur le poisson koï et ses vertus me paraît si inspirant pour mille raisons. Khop tchay lay lay pour cette chronique nourrie.

    • laosmonamour dit :

      Merci Louise. Une longue route parsemée de découvertes et de connaissances. Du coup, je n’ai pas trop développé le riz qui mérite un texte à part. Suis en train de faire appel à la famille au Laos pour qu’ils m’envoient des histoires sur la déesse riz… C’est surtout en anglais que j’ai trouvé des textes fondamentaux d’une richesse inouïe, mais, malheureusement, ça demande beaucoup de temps et d’investissement! L’histoire du poisson m’a aussi apporté beaucoup de plaisirs: il symbolise à lui seul la dualité de l’existence. Tout est dans ce poisson. Extraordinaire, non?

  2. Louise Dallaire dit :

    Oui…d’accord avec vous quand vous dites que tout est dans ce poisson. C’est la première fois que je tombais sur la symbolique de ce poisson précis. Tout me parle, mais j’ai littéralement adoré ce volet si signifiant pour moi. Une très belle découverte. Puis….je me ferai patiente pour ce texte à venir sur le riz. Quel beau et grand sujet..ça me plaira assurément! Je serai au rendez-vous des lecteurs. Merci et que ce temps vous soit bon.

  3. laosmonamour dit :

    Encore merci de votre suivi Louise. Je vais essayer d’en faire aussi une version en anglais. Mais pour le moment, je dois m’atteler à faire une version en Lao de la naissance à la laotienne pour faire honneur à notre second petit neveu du Laos…

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