Laos : Baci, phoukkhène, soukhouane, origines, fonctions, explications (nouvelle version avec vécu d’une Québécoise, exemple de prière, Sout Kong Khao, Sout Khouane Luang))

« Le Baci est la cérémonie lao par excellence », écrit l’homme de lettres et poète lao Nhouy Abbhay alors que d’éminents orientalistes parlent de « retour aux sources »  (Zago), « d’insertion dans le Tout » (Cuisinier),  de « rite de passage et de guérison» (Rajadhon), ou encore  d’une « consécration d’une personne dans les principales époques de sa vie » (Pallegoix). L’Association Geza Roheim estime que «le baci est une cérémonie du rappel des âmes dont le sens ne peut être approché hors du système de représentation de la culture lao ».

Un Baci des noces à Paris (mai 2012)

Un Baci des noces à Paris (mai 2012)

Pour les ressortissant T’ai-Lao ou Ai-Lao, qu’ils vivent encore sur leurs terres ancestrales ou dans la diaspora, le Baci, appelé également soukhouane ou phoukkhène en Lao, fait désormais partie intégrante de la manière de vivre à la laotienne ou de l’art d’être Lao (Cf. https://laosmonamour.wordpress.com/2012/02/26/lart-detre-lao/) en compagnie du fait d’habiter une maison sur pilotis, de consommer du riz gluant et de jouer du khène (une orgue à bouche fabriquée avec des tiges d’un bambou particulier).

Fait social de première importance, le Baci est devenu au fil des bouleversements et des changements politiques, et surtout après le grand exode des années 1975-80, le symbole d’une certaine idée d’être Lao, faite de solidarité familiale, d’amitié vraie et sincère, d’entraide et de partage, de respect envers les aînés et les ancêtres, de fidélité et de gentillesse aussi, ainsi que d’une certaine insouciance inculquée par des siècles de laisser-faire et de tout pardonner, le fameux bo pen gnang dork (« ça ne fait rien ») (Cf . https://laosmonamour.wordpress.com/2012/02/21/bo-pen-gnang-dork/).

Pour les Lao de la diaspora, participer à un Baci représente une parenthèse conviviale et joyeuse, au cours de laquelle ils se sentent un peu comme s’ils se retrouvaient réellement sur leur terre natale, et une fois installés autour du phakhouane (plateau contenant une cône décorée de fleurs, de cordelettes rituelles, et contenant le repas des khouane), ils entrent en communion avec leurs racines culturelles et sociales.

Le Baci a pris une telle importance sociétale en Occident qu’aucun ressortissant lao ne peut décliner une invitation à cette cérémonie dont le rôle social a largement dépassé sa fonction cultuelle,  culturelle, familiale ou religieuse d’origine.

Un Baci familal à Paris (août 2014)

Un Baci familal à Paris (août 2014)

Sachant qu’un Baci, grâce à de nombreux articles déjà publiés ici et là, se déroule autour d’un phakhouane, en présence de la parenté et des amis et présidé par un morphone (officiant), cet article va s’attarder sur les origines mêmes du Baci, ses fonctions, ses significations et sa contribution à l’écologie territoriale de la culture lao, ou T’ai-lao, dans son ensemble.

Et pour commencer, nous allons tenter de comprendre et de cerner la notion du khouane dont la complexité n’a d’égale que son importance vitale à la bonne santé, et même à la survie, de son propriétaire. C’est-à-dire les êtres animés, qu’ils soient humains, animaux, ou végétaux.

 Khouane, esprit, âme etc…

Si l’on en croit les annales de l’histoire ancienne du Laos et les légendes rapportées de bouche à oreilles depuis toujours, l’être humain possède, dès sa naissance, des khouane qui sont au nombre de 32 pour les Lao, une influence du Bouddhisme selon les orientalistes et chercheurs occidentaux qui invoquent les 32 signes sur le corps de Bouddha lui-même. Le « 32 » étant le chiffre parfait. Ils avancent aussi comme arguments le fait qu’il existe davantage de khoaune, et jusqu’à 92, avec 36 khouane de devant et 56 khouane de derrière, chez des populations non touchées par le Bouddhisme, comme les T’ai Dam (Tai noirs), T’ai Deng (Tai rouges), T’ai Soung ou T’ai Lü etc. Selon eux, il n’y a donc que chez les Bouddhistes Theravada (petit véhicule) qu’on admet l’existence de 32 khouane et de 32 parties du corps.

Mais Okin Soumpholphakdy, un érudit de la culture et des traditions lao, n’est pas du tout d’accord. « Dans le Bouddhisme, on parle des signes (laksana) de Bouddha avec 32 signes de devant (Maha Laksana) et 90 signes de derrière (Anou Laksana) », explique-t-il.

Un Baci de noces à Oregon (USA, octobre 2012)

Un Baci de noces à Oregon (USA, octobre 2012)

Le Pr. Soulang Dejvongsa, ancien secrétaire perpétuel de l’Académie royale lao et ex-journaliste à RFI, parle lui de « 32 khouane luang (ou grands khouane) et de 90 khouane noy (ou petits khouane) » en faisant notamment référence à une prière des khouan (le père Marcello Zago l’appelle « invitation des khouane ») utilisée fréquemment de nos jours : « Que tes 30 khouane reviennent. Que tes 90 khouane se rassemblent ! »  Dans certaines formules, on parle de « 32 khouane de devant et de 50 khouane de derrière ».

Se référant aux travaux de Lebar, Hickey et Musgrave, Elena Gregoria Chai Chin Fern, de l’Université Malaysia Sarawak, explique que sur les 32 khouane, 20 proviennent du père et 12 de la mère. L’universitaire n’a cependant pas expliqué si nous possédons 20 khouane mâles et 12 khouane femelles. Bizarrement, je n’ai jamais entendu parler de cette distinction des origines des khouane au Laos.

Jeanne Cuisinier, citée par le père Zago, rapporte que les T’ai Muong, au Vietnam, font la distinction entre deux catégories de khouane : les premiers, appelés wai, remplissent les fonctions de protection, et les autres, dénommés bia, assurent l’animation et la force vitale de l’être. Pour les T’ai Dam, T’ai Lü ou T’ai Muong, une partie des khouane va au Ciel et l’autre reste sur la Terre après la mort de l’être porteur. « Il est intéressant de noter que Marini, se référant à Leria, attribue la même croyance aux Laos de Vientiane, au XVIème siècle », souligne le père Zago.

Mariage lao de Naliny et Kim-Bona 15-06-2013

Mariage lao de Naliny et Kim-Bona 15-06-2013

Toujours est-il que ces différentes pistes n’apportent guère d’explications aux origines paternelle et maternelle des khouane. Mais une chose est sûre et reconnue de tous : nous possédons des khouane dès notre naissance et sans lesquels notre existence sur terre en tant qu’être pensant cessera immédiatement. Il s’agit « d’êtres invisibles » (Okin), dotés de vie indépendante du corps porteur et qui ne rate aucune occasion de le quitter et d’aller faire un tour.

Selon nos croyances, ces khouane vagabonds, baladeurs et toujours prêts à aller faire la fête ailleurs peuvent très bien décider, pour des raisons diverses, de ne pas retourner à leur corps d’origine. Ce qui a pour conséquence de créer un vide, un déséquilibre ou une absence d’harmonie chez la personne victime de cet abandon qui pourrait même tomber malade et, dans les cas extrêmes, en mourir !

L’instabilité des khouane s’avère d’autant plus grande que la personne porteuse est jeune parce que les khouane et le corps ne se connaissent pas suffisamment. Et c’est l’une des raisons qui nous poussent à dire aux jeunes qui éternuent : Ma you heuane you sane (Restez donc chez vous, à la maison), ou Yai soung (Grandis bien) ; de peur de voir s’en aller l’un de ces précieux khouane. Parfois, on ajoute : Hiane nangsü kengkeng deur (Que tu réussisses dans tes études).

« Plus un enfant est jeune, plus ses khouan sont instables et vulnérables. Et il a tendance à perdre plus facilement ses khouane. Les khouane d’un enfant âgé de moins de 10 ans sont considérés comme très faibles », souligne Chai Chin Fern avant d’apporter un éclairage intéressant à un phénomène très courant au Laos, en particulier à l’époque où la médecine moderne ne s’était pas encore fait une place dans la campagne et les zones montagneuses : les bébés qui pleurent la nuit.

Baci de noces à Vientiane, Laos (mai 2014)

Baci de noces à Vientiane, Laos (mai 2014)

«Quand un enfant pleure pendant son sommeil, on croit que sa mère d’une précédente vie (Mae kao ou Mè-kao, littéralement ancienne maman) est revenue jouer avec lui. Si ses pleurs perdurent pendant plusieurs nuits, on dit que sa Mae kao l’a amené loin de chez lui et que certains de ses khouane se sont perdus et ne peuvent plus retrouver le chemin du retour. On lui organise alors un soukhouane », souligne l’universitaire.

Les orientalistes, les chercheurs ainsi que les érudits lao et thaï se retrouvent donc pour affirmer que khouane est l’un des composants les plus importants de notre corps, mais également de celui des animaux et de certains objets utilitaires, liés à la vie de l’être humain, comme une maison, une charrette, une pioche, un râteau, une charrue, un couteau, une casserole ainsi de suite.

Et c’est cette croyance que tout être animé ou inanimé peut avoir un khouan que les Lao procèdent à la cérémonie de demande de pardon (Phithi Sombad Somma) aux parents et à la famille proche lors du Baci de Pimay lao (Nouvel An lao) ainsi qu’à la maison, aux portes, à la cuisine, à la vaisselle, aux ustensiles et à tout ce qui participe à la vie quotidienne et la rend plus facile, plus agréable, après le petit baci des noces (Cf. https://laosmonamour.wordpress.com/page/3/?s=mariage+laotien). De même, les T’ai-Lao ont pour habitude de demander l’autorisation aux génies des lieux avant de couper un arbre ou des branches, avant de cueillir des fruits, des fleurs ou des légumes en forêt.

Un Baci familal à Paris (août 2014)

Un Baci familal à Paris (août 2014)

Selon Okin Soumpholphakdy, tout être animé (l’humain, l’animal et le végétal) et inanimé (des souliers, un verre d’eau, une bouteille d’alcool etc.) peut avoir un khouane ou khoane (nœud ou point d’attache) ou un vinnana  en Pali (vijnanâ en Sanskrit, une conscience). Avec deux catégories distinctes : une succession incessante de naissance et de disparition, nouvelle naissance et nouvelle disparition ainsi de suite, c’est le cycle de la métempsychose ; et celui de Phra Arahanta (ou arahant) dont la conscience éclairée ne contient plus de kilesa (défaut, impureté du mental), à sa mort, il entre au parinibbana (disparition définitive de toutes les consciences).

Dans le premier cas, c’est notre perception et notre cœur qui font naître et disparaître  les vinnana des objets et des êtres, renaissance et nouvelle disparition ainsi de suite continuellement. C’est le vinnana qui est encore régi, piloté ou dirigé par le trio infernal d’Anicca-Dukkha-Anatta (impermanence/insatisfaction, souffrance et douleur/non-Soi).

« C’est le vinnana que nous appelons couramment khouane dans la vie de tous les jours et le vinnana qui erre encore dans l’Univers, on l’appelle en Lao phi ou fantôme », explique M. Okin.

Max Weber, cité par Chai Chin Fern, va dans le même sens en affirmant que « ces esprits ou âmes peuvent rester de manière plus ou moins continue et exclusivement près de ou à l’intérieur d’un processus ou d’un objet concret ». « Ces esprits peuvent s’intégrer temporairement dans des choses, des plantes, des animaux ou des gens. C’est un stade plus avancé d’abstraction qui se maintient rarement de manière constante. Les esprits peuvent donc être considérés comme d’essences invisibles qui respectent leurs propres lois et qui peuvent être difficilement représentés par des objets concrets », ajoute Weber (The Religion of India, 1961).

Un Baci de noces à Thakhek, Laos (janvier 2013)

Un Baci de noces à Thakhek, Laos (janvier 2013)

Le vénérable Nyanadharo Maha Théra, fondateur du monastère Bodhinyanarama de la tradition des moines de la forêt à Tournon, en juillet 1977, estime que vinanna et phi ne constituent qu’une même et seule réalité. La seule différence réside dans la perception qu’ont les lettrés et le Sangha, qui l’appellent vinnana, et le commun des mortels pour lesquels il s’agit de phi.

Achanh Soulang partage le même avis : « Dans l’acception générale des Lao, khoune et vinnana sont deux entités différentes. Mais à leur origine et avant qu’ils n’aient été  enrichis d’explications et de développements, ces deux termes n’étaient pas du tout différents sinon que khouane est en langue lao et vinnana en Pali. Cependant, vinnana peut aussi vouloir dire phi ou phet (peta) ».

Pour illustrer la nature instable et vagabonde des khouane, nos aïeuls avaient l’habitude de nous raconter l’histoire de deux amis se promenant en forêt. Lorsque l’un d’eux se sentait envahi par la fatigue, il s’allongeait sous un arbre afin de reprendre un peu de force. Sitôt endormi, l’ami resté éveillé a vu sortir du sommet de la tête de l’endormi un grillon (parfois c’est un papillon). L’insecte, très gai et alerte, sauta de branches en branches, se promena sur les rives d’une rivière, s’y baigna avant de retourner dans son corps d’origine. A son réveil, l’ami bien reposé exprima alors son grand bonheur d’avoir effectué un merveilleux rêve : une balade en forêt, une baignade dans une rivière, etc.

Un Baci de noces à Thakhek, Laos (janvier 2013)

Un Baci de noces à Thakhek, Laos (janvier 2013)

Ruth-Inge Heinze, cité par Chai Chin Fern, fait appel à la psychologie et plus particulièrement à Sigmund Freud pour souligner que « les êtres humains possèdent des âmes qui peuvent quitter leur habitation et intégrer d’autres êtres ; ces âmes sont les porteurs d’activités spirituelles et sont, d’une certaine manière, indépendants de leurs ‘corps’ ».

Dork Daoheuang

Dork Daoheuang

« Originellement, les âmes étaient considérées comme très semblables aux individus. Mais au cours d’un long processus d’évolution, elles ont perdu leur caractère matériel et atteint un haut degré de ‘spiritualisation’ », ajoute Heinze. Ce que confirme Anuman Rajadhon, un érudit siamois spécialiste des rites et traditions de son pays : «Désignant originellement l’âme, le mot (khouane) n’a plus maintenant qu’une vague signification de quelque chose de mystérieux qui réside dans notre corps et qui donne la santé et la prospérité à son propriétaire. » Selon le père Marcello Zago, cette évolution de quelque chose de permanent à l’impermanence est liée à l’arrivée du bouddhisme et à son importance sans cesse croissante dans une zone autrefois dominée par l’animisme et l’hindouisme.

Les Khouane, invisibles à l’œil nu mais qui possèdent une existence et une vie propres, indépendantes de leur corps porteur, se révèlent donc comme une partie importante, indispensable et vitale d’un être vivant. Il est impossible de les distinguer, de les séparer de son habitation et ils existent depuis la naissance de leurs corps.

« Le corps ne serait pas vivant sans l’esprit ni l’esprit efficient sans le corps, car une étroite interdépendance les unit chez l’être vivant », explique d’ailleurs Philippe Cornu, spécialiste du bouddhisme et traducteur de textes tibétains. Il est aussi chargé de cours à l’Inalco et professeur à l’Université catholique de Louvain (Belgique).

Un Baci de bienvenue en l'honneur d'une parente du Québec à Thakhek (décembre 2014)

Un Baci de bienvenue en l’honneur d’une parente du Québec à Thakhek (décembre 2014) présidé par la matriarche de notre famille (au premier plan)

« Quand les khouane ou vinnana se trouvent dans notre corps, nous sommes en bonne santé », renchérit M. Okin.

Philippe Cornu, également président de l’Institut d’études bouddhiques et l’auteur notamment de Le bouddhisme, une philosophie du bonheur ? (Seuil, 2013) détaille ainsi la causalité entre corps et esprit :  « Cette relation se vit à travers les sensations (vedanâ en sanskrit) qui résulte du contact physique entre les sens (ex. la vue) et leurs objets, c’est-à-dire les phénomènes extérieurs (ex. les formes et les couleurs), les sensations étant la base des perceptions (samjnâ) où l’on se représente mentalement ce que sont les objets extérieurs. S’y ajoutent les conditionnements produits par les expériences passées (…) et enfin les six types de conscience (vijnâna), celles des cinq sens et la conscience mentale qui synthétise leurs informations. »

La difficulté réside dans notre incapacité de savoir si ces esprits ou khouane se trouvent ou non dans notre corps, comme en témoigne Okin Soumpholpakdy : « Nous ne pouvons pas voir si les khouane sont présents ou absents parce qu’ils existent et naissent selon l’influx de notre propre cœur ou de nos pensées. On dit aussi que les khouane ou vinnana habitant dans un corps humain aiment bien aller se balader partout ».

Baci de bienvenue à Thakhek (décembre 2014)

Baci de bienvenue à Thakhek (décembre 2014)

Alors, comment peut-on définir plus précisément les khouane ?

Pour le père Marcello Zago, citant des auteurs lao, « l’acception première dans l’emploi de ce terme est ‘réalité privée de corps, inhérente à la vie des hommes et des animaux dès leur naissance’. C’est une réalité qui fortifie, anime, détermine l’équilibre et est cause du succès et de la prospérité de cette partie». Il a ajouté ensuite son propre point de vue : « Les khouane sont la raison et la condition de progrès, de ce qui est bien et de ce qui est fortuit ».

Stanley Tambiah et Richard Davis, cités par Stephen Bailey, estiment qu’il s’agit respectivement « d’essence spirituelle » (spirit essence) et « d’éléments de l’énergie psychique » (psychic energy elements) alors que Georges Condaminas, reprenant sans doute la définition du dictionnaire du Comité littéraire de Vientiane, parle d’âme ou de vinnana.

Barend Terwiel, cité par Chai Chin Fern et Bailey, propose une variété de définitions : de l’ego à prospérité en passant par âme, morale et grâce. Charles F. Keyes et Sachchidanand Sahal, cités par Mayoury Ngaosyvathn et Bailey, parlent respectivement de “essence vitale” (vital essence) et de « force vitale de la vie » (vital force of life).

Il est vrai que les premiers occidentaux -des missionnaires- à s’aventurer dans ce que le père Zago qualifie de « forêt sans sentier » ont beaucoup influencé leurs successeurs.  Ainsi, Mgr Cuaz, dans son dictionnaire Français-Siamois (1903) et son Lexique Français-Laotien (1906) n’évoque le khouane que dans l’expression perdre la tête qu’il traduisit par Sia-Sati, Khouane Hai)  et compenser les dommages par Tham Khouan Sia. Deux termes plus siamois que lao d’ailleurs.

La matriarche de notre famille avec son premier arrière-petit-fils (décembre 2014)

La matriarche de notre famille avec son premier arrière-petit-fils (décembre 2014)

En 1854, le père Jean-Baptiste Pallegoix, l’un des tout premiers occidentaux à avoir écrit sur le Laos, traduit khouane par « sommet de la tête » ou « ange qui réside dans la tête » avant d’ajouter en 1896 deux autres définitions : « génie protecteur » et « objet d’affection ». En 1912, Pierre Guignard s’est rapproché un peu plus des significations communément acceptées de nos jours  avec esprit vital, et âme pour Khouane ; et calomnier pour Chom khouane.

En revanche, ses deux autres définitions -faire amende honorable pour tham khouane et faire un sacrifice pour la santé pour Soukhouane- posent problème.

Dork champa

Dork champa

Tham khouane ne peut signifier faire amende honorable que si l’auteur de la transgression des rites coutumières se trouve autour du Baci en compagnie de sa victime. En revanche, si c’est uniquement la famille et les proches de l’agressé(e) qui l’organisent, la cérémonie ne colle plus à cette définition, elle signifierait toujours Tham Khouane en thaïlandais, mais uniquement dans le sens de « raffermir » et de « rendre plus heureux » les khouane qui sont de retour dans le corps de la victime de l’agression coutumière afin qu’ils lui donnent de la joie, de l’harmonie, de la santé et de la réussite.

Concernant le Soukhouane, il ne peut en aucune circonstance signifier « faire un sacrifice pour la santé ». Les T’ai-Lao organisent un Baci afin de rappeler les âmes vagabondes pour qu’elles réintègrent notre corps. Il s’agit avant tout d’une fête familiale qui réunit non seulement la proche parenté mais également les habitants d’un village ou d’une ville, représentants de la solidarité sociale auprès de la personne honorée par le Baci. Quelles que soient les circonstances ayant présidé à l’organisation d’un Soukhouane, il n’existe nulle part l’idée de sacrifice !

L'un des deux phakhouanes en route pour la chambre nuptiale (Vientiane, décembre 2014)

L’un des deux phakhouanes en route pour la chambre nuptiale (Vientiane, mai 2014)

Et le père Zago, qui a cité ces auteurs, a volontiers reconnu que les traductions fournies « ne font guère avancer la recherche, soit à cause des difficultés d’interprétation, soit peut-être du manque de contact des auteurs avec les croyances populaires », mais il n’a pas pu (ou su) les corriger.

Ainsi, le père Zago a traduit « khong-khouane » par « chose-khouane » alors qu’il ne s’agit que de « cadeau », le terme lao étant un mot composé avec « khong » (chose) associé à « khouane ». Mais il ne faut, en aucun cas, séparer les deux éléments du même et seul mot (ຂອງຂັວນ) pour tenter de trouver une signification. De même, il serait tout aussi aberrant de séparer ca de deau  pour saisir le sens du mot cadeau.

L’erreur de l’ecclésiastique italien ainsi que celle des occidentaux en général réside dans leur volonté de « coller » au plus près au mot quitte à les décortiquer afin de comprendre sa signification. Mais dans la langue lao, la plupart des termes sont des mots formés avec deux ou plusieurs éléments qui, pris séparément, possèdent leur sens propre. Par exemple, kine-khao qu’on écrit ກີນເຂົ້າ et qui veut dire « manger » au sens général, comme dans « viens manger », « venez prendre le déjeuner ou le dîner » (ma kinekhao), mais aussi « manger du riz » puisque kine veut dire manger et khao riz.

Je me souviens encore de la grande fierté de notre professeur de français de quatrième qui croyait détenir le sens profond du mot merci en Lao (khobchay, ຂອບໃຈ) en nous expliquant que, selon un ami lao expert des subtilités de notre langue, il s’agit d’un sentiment d’une grande profondeur puisqu’il vient du cœur même. En élèves modèles et respectueux des maîtres, nous n’avions pas contredit notre professeur qui, comme beaucoup de chercheurs et d’orientalistes, avait tout simplement traduit le mot en séparant khob (bord) de chay (cœur), alors que khobchay n’est qu’un seul mot, inséparable, en Lao.

Un Baci familial avant un retour en France à Vientiane (2012)

Un Baci familial avant un retour en France à Vientiane (2012)

A la décharge du père Zago et des chercheurs occidentaux, qui ont osé s’engouffrer sur les chemins tortueux et glissants du Baci et des Khouane, les livres et documents en lao manquent aussi de précisions avec notamment beaucoup d’expressions difficiles à saisir pour les non-initiés. Ainsi, on dit et écrit look (ou mia) kèo look (ou mia) khouane à l’adresse de l’enfant ou de la femme chéris en un seul mot : ລູກແກ້ວລູກຂັວນ alors que les occidentaux ne retiennent que les deux derniers éléments du mot pour expliquer que l’enfant ou la femme adorés sont appelés look-khouane ou mia-khouane.

De plus, ces expressions ne sont pas d’un usage courant et l’on ne les rencontre que  dans des contes et légendes ou dans des prières des khouane où, justement, on exagère et magnifie ces êtres aimés pour que les âmes vagabondes retournent vite dans leur « habitation » d’origine.

Deux fins connaisseurs de la culture et des traditions asiatiques, la Malaisienne Chai Chin Fern et la Laotienne Mayoury Ngaosyvathn, ont aussi mal interprété la notion de chomkhouane (ຈອມຂັວນ), ou calomnier.

« Selon mes propres recherches, il existe en réalité deux types de khouane. L’un est le toupet appelé chom khouane par lequel sortent et entrent dans le corps les khouane. Et l’autre khouane est celui du corps, autrement connu comme khouane khing (ຂັວນຄີງ) qui serait au nombre de 32 au total », écrit ainsi Chai Chin Fern.

L’universitaire n’a pourtant pas mentionné la tête ni le chomkhouane dans sa liste personnelle des 32 khouane, la partie la plus proche étant les cheveux de la tête (head hair, pom tang lai ຜົມ ທັງຫລາຍ). En plus, si elle considère le chomkhouane comme l’autre catégorie des khouane, il ne peut donc pas être la porte d’entrée et de sortie -une entité matérielle, palpable et visible, donc- des khouane,  qui sont, par définition, des réalités privées de corps et donc invisibles à l’œil nu.

Baci de noces à Oregon, USA (ocotbre 2012)

Baci de noces à Oregon, USA (ocotbre 2012)

Mayoury Ngaosyvathn, ancienne directrice adjointe au ministère des Affaires étrangères et auteure notamment de Lao Women, Yesterday and Today (1993), affirme que « traditionnellement, il est interdit de toucher le centre de la tête d’un bébé, connu sous le nom de chom khamom, avant qu’il n’ait deux ans. La tête est sacrée parce qu’on croit que chom khouane (highest khuan) se trouve au-dessus de (above) chom khamom, ou le toupet, qui est également l’endroit où sortent et entrent dans le corps les khouane ».

L’erreur de Mayoury Ngaosyvathn se révèle d’autant plus perturbante qu’elle maîtrise parfaitement la langue lao et ses subtilités. Ecrire que chom khouane est le khouan le plus élevé revient tout simplement à traduire mot-à-mot le terme lao qui est, encore une fois, composé de deux éléments mais qui forme bien un seul et même mot : chom (sommet) + khouane.

Il en va de même pour celle commise par Chai Chin Fern qui possède une connaissance approfondie de la culture et des traditions lao.  Ainsi, elle a livré une approche originale sur la calvitie en affirmant que les chauves sont victimes du « mouvement incessant des khouane entrant dans le corps ou y sortant par la tête ». Elle suggère, peut-être, que les khouane des savants, artistes de renommée internationale, chercheurs émérites ou médecins-chirurgiens pionniers dans leur domaine de compétence, dont la plupart est chauve, sont plus turbulents –donc plus intelligents ?- que ceux d’une personne ordinaire ?

Baci familial et de bienvenue à Thakhek (décembre 2014)

Baci familial et de bienvenue à Thakhek (décembre 2014)

Etrangement, elle laisse aussi de côté les femmes parce qu’elle est, sans doute, persuadée que les khouane ne quittent jamais celles qui sont à l’origine de la création de l’Humanité et à qui les êtres célestes ont confié le grand honneur de procréer. Niels Mulder, cité par Stephen Bailey, a d’ailleurs reconnu la place particulière de la femme dans la cosmologie t’ai-lao : « Les Thaïs placent  l’ordre de la moralité fiable et de la bonté dans la communauté du temple bouddhiste, à la maison, chez la mère et les symboles féminins de la mère Terre et de la mère Riz. »

S’il avait effectué ses recherches au Laos, qui partage de très nombreuses similitudes avec la  région d’Isane, Mulder serait parvenu à la même conclusion sur la place des femmes.

Chai Chin Fern a également relevé une particularité bien lao, à la limite de la misogynie : pourquoi ne dit-on pas qu’une femme avec un double chomkhouane aura deux maris à l’instar de la gente masculine qui, dit-on, aura deux femmes s’il possède deux toupets ? Dans la société lao, il n’est pas interdit à un homme d’avoir plusieurs femmes dans la mesure où ses moyens financiers le lui permettent alors qu’une femme est condamnée à rester fidèle à son premier et seul mari. D’ailleurs, beaucoup de veuves, même encore assez jeunes, ne se sont jamais remariées tandis que les veufs ont systématiquement refait leur vie amoureuse, la plupart du temps avec une épouse plus jeune. Lorsqu’un homme est marié à plusieurs femmes, l’épouse N.1 est appelée Mia Ngay, littéralement « grande épouse » ou épouse principale et à qui reviennent tous les droits, et les autres mia noy (petite épouse, épouse secondaire).DSC03990

La difficulté à cerner la notion des khouane, leurs origines, leurs fonctions et leur place dans la vie d’un être humain, et qui concerne pourtant toute la région de la vallée du Mékong, du Yunnan et Sipsongpanna jusqu’au Cambodge et au Vietnam, l’île de Borneo (les Iban, Dayak et Berawan), la péninsule de Malaisie (les Toba-Batak), Malacca (les Kelenen) et les peuples de Mélanésie (Chai Chin Fern, Zago), réside dans la tradition orale de ces populations.

D’ailleurs, les Lao, qui vivent au quotidien les rituels du Baci, n’ont jamais cherché à théoriser sur la nature des khouane. Mais contrairement à M. Jourdain, qui faisait de la prose sans le savoir, les ressortissants du Pays des Dork champa sentent confusément qu’ils ont besoin des khouane pour leur bien-être et leur bonheur et, sachant que de par leur nature très instable, ils doivent tout faire pour les attirer et les encourager à retourner à leur corps d’origine en organisant notamment un Baci.

En novembre 2012, je me suis surpris à réclamer un petit Baci à ma famille après un grave accident de la circulation. Je ressentais alors qu’au fond de moi-même l’harmonie avait été rompue, qu’il me manquait quelque chose d’indicible mais d’essentiel et qu’il fallait procéder à l’appel des khouane, mes khouanes, une partie importante de moi-même ! «Ce qu’il y a de plus profond dans l’homme, sa vie, sa vitalité et son bien-être », comme a d’ailleurs relevé le père Zago.???????????????????????????????

Okin Soumpholphakdy a expliqué ainsi l’importance primordiale des khouane et des khouan ou khod (ຂ້ວນ, ຂອດ, nœud ou point d’attache) : « Dans la nature, tout ou presque possède un khouan, comme le nœud des fruits de Jack, des mangues, longanes (…) Si ces points d’attache venaient à disparaître, ces fruits tombent et meurent. Il en est de même dans notre corps. A l’intérieur, nous avons des nœuds du gros intestin, d’intestins grêles, de l’œsophage etc. Et c’est dans ces nœuds où se cachent les chit (citta ou conscience ou vinnana). Si ces nœuds, ces points d’appui sont rompus, nous pouvons tomber malades et même mourir en cas de rupture des nerfs cervicaux… »

 Aux origines du Baci…

Selon les récits faits depuis toujours par nos aïeuls et en nous basant sur la pratique courante observée depuis cinq-six générations, le Baci ou Soukhouane ou Phoukkhène avait dû être pratiqué pour la toute première fois du temps où les T’ai-Lao résidaient le long du cours supérieur du Mékong, entre sa source au Tibet, et le Sud de la Chine, le Yunnan plus précisément. C’est d’ailleurs la proximité avec le peuple chinois qui nous aurait donné le terme khouane, qui se dit Hwun​ en mandarin et possède exactement les mêmes significations que chez les T’ai-Lao.

Mais selon d’autres sources et surtout la légende de Khun Borom ou Khun Bulom, le Baci daterait de la création du monde humain par, justement, Khun Borom maharaj. Un vers d’une des poésies épiques clame en effet : « Khun Bulom pountèng lève hai look kèo ork kine muong ; Khun Chuong pong penh sok » (Khun Bulom a tout organisé pour que le fils chéri aille conquérir la ville ; Et Khun Chuong apportera la chance). Cette phrase a été reprise dans plusieurs invitations aux khouane à laquelle on ajoute régulièrement : « Tock bay ni mène tock maichanh ; khanh anh ni mène khanh maikèo ; Phor mè pound tèng lève chung dai gnor ma… » (Ce plateau est en bois rare de mai chanh ; Cette coupe est en bois d’émeraude ; Les parents les ont préparés avec amour avant de les installer ici…).

L'officiant présente ses voeux aux nouveaux mariés

L’officiant présente ses voeux aux nouveaux mariés

Le maichanh est un bois parfumé dont on se servait pour parfumer l’eau destinée à une cérémonie bouddhique. On frottait une pierre ponce sur un morceau de maichanh et l’on obtenait une fine poudre qui donnait alors à l’eau un parfum très subtil. Dans notre famille, on s’en servait jusqu’au début des années 1970 et l’arrivée de l‘eau de Cologne d’importation. De nos jours, il est quasiment impossible de trouver ce bois rare.

Quant au bois d’émeraude, il appartient à la légende et n’existerait qu’au Ciel.

Selon Barend Terwiel, les rituels du hwun ont été pratiqués par les Chinois pendant des milliers d’années et le sont encore de nos jours. Et on organise un Zhao Hwun –presque le même son que Soukhouane en Lao- pour rappeler les hwun ou khouane vagabonds ou en cas de maladie.

Dans The Songs of the South : An Anthology of Ancient Chinese Poems (Zhu Ci), traduit en anglais par David Hawkes, deux poèmes furent écrits au IIIème siècle avant Jésus Christ sur la cérémonie des khouane : Zhao Hun (Summons of the Soul) et Da Zhao (The Great Summons).

Zhao Hun, un poème en quatre parties, raconte la genèse du rituel des hwun avec l’envoi par Dieu d’un ancêtre sur terre afin de procéder au rappel des âmes errantes en cas de besoin. La prière des khouane proprement dite occupe la troisième partie du poème. Comme chez les T’ai-Lao, l’invitation contient des mises en garde contre des rencontres inamicales, dangereuses ou néfastes suivies d’une liste de magnificences en amour et victuailles attendant les khouane à leur habitation d’origine. L’autre poème, Da Zhao, également inspiré par les traditions chamaniques, suit la même construction que Zhao Hun, mais est beaucoup plus court.

Tableau d'hommage au Ciel et à la Terre lors d'un mariage chinois à Paris

Table d’hommage au Ciel et à la Terre lors d’un mariage chinois à Paris

Ces deux poèmes, les rares documents anciens connus sur les rituels des âmes ou khouane ou hwun, démontrent de manière incontestable leurs origines chinoises et les T’ai-Lao qui les avaient pratiqués (ou adoptés ?) à la même époque les ont ensuite embellis en ajoutant des références au bouddhisme notamment (Cf. Infra).

Ces deux précieux documents rendent caduques l’affirmation de Phya Anuman Rajadhon, selon laquelle le mot « khouane est un terme thaï, identique en son et en signification au mot chinois âme». Sachant que le peuple thaï faisait partie de la même communauté des T’ai-Lao vivant le long du cours supérieur du Mékong en Chine du Sud –qui a ensuite peuplé une partie de la Birmanie, le Yunnan, le Laos, le Vietnam, et bien entendu le Siam devenu Thaïlande-, le terme khouane ne peut être que T’ai ou Ai-Lao, et est commun à tous ces peuples.

Mariage chinois à Paris

Mariage chinois à Paris

D’ailleurs, le royaume du Siam fut fondé en 1350 par le roi Ramathibodi 1er, bien des siècles après la pratique du rituel des khouane par les T’ai-Lao en Chine du Sud et la plus vieille mention du peuple thaï (siam ou syâma en sanscrit) datait du 12ème siècle, sur une inscription trouvée dans le complexe d’Angkor Wat, au Cambodge.

En Chine, c’est la mère de l’enfant malade qui se charge du rituel de rappel des khouane ou Zhao Hwun. Jan Jakob Maria De Groot, cité par Chai Chin Fern, relate ainsi la cérémonie :

« Tenant une perche en bambou, au bout de laquelle est accroché un vêtement de son enfant malade, la maman se rue sur le toit de sa demeure. Faisant tournoyer la perche, elle s’exclame plusieurs fois : ‘Mon enfant… (son nom), reviens, rentre à la maison !’ Au même moment, la parenté restée à l’intérieur de la maison fait retentir bruyamment le gong pour susciter l’attention des âmes. Après un moment, les hwun égarés étant supposés avoir reconnu et réintégré le vêtement, la maman rentre chez elle avec le vêtement de son enfant qu’elle place au-dessus de sa tête ou sur le côté de son lit » (The Religious System of China. 1892).

Cette cérémonie de Zhao Hwun ressemble à s’y méprendre à celle du Sonekhouane (ສ້ອນຂັວນ), Wankhouane (ວານຂັວນ) ou Eunekhouane (ເອີ້ນຂັວນ) chez les Lao qui pratiquent ce rituel après la blessure (avec saignement) d’un membre de la famille dans une chute, un accident de la circulation. En général, c’est la grand-mère ou la tante du blessé qui se charge d’aller à la pêche des khouane dispersés ou égarés.

Un kheung pour pêcher les khouane

Un kheun pour pêcher les khouane

Munie d’un kheun (ເຂີງ, une sorte d’épuisette en rotin ou en bambou avec des mailles très serrées, ronde et pouvant avoir 50 ou 80 cm de diamètre) et d’un khong (ຂ້ອງໃສ່ປາ), comme pour la pêche aux petits poissons et crevettes, elle se rend à l’endroit de la chute ou de l’accident, avec une paire de coton rituel, des fleurs, du riz gluant, un œuf dur, une banane, des biscuits et une paire de bougie. Dès son arrivée, elle se met à faire les mêmes gestes qu’à la pêche en clamant : « Mayeur khouane yeur… Que les Khouane de… (nom de l’intéressé) tombés, blessés, égarés, rentrent aujourd’hui même. Grand-mère est venue vous accueillir avec du riz, de la nourriture pour vous ramener à la maison… »

Tout en répétant son harangue, elle effectue aussi le geste de mettre les khouane dans le khong et une fois que tout est revenu, elle enveloppe le khong d’un tissu blanc ou d’une écharpe avant de reprendre, chargée de khouane, le chemin de la maison où elle est accueillie, à l’entrée, par des parents qui clameront : « Les khouane sont arrivés. Mayeur khouane yeur… ». Tout le monde accompagnera ensuite la grand-mère pour rendre les khouane à son propriétaire en lui nouant les cordelettes rituelles autour des poignets et en lui offrant les aliments des khouane.

Des khong ou paniers à poissons

Des khong ou paniers à poissons

C’est toujours une grand-mère ou une tante, rarement un parent masculin, qui assume la fonction lors d’un wanekhouane. La principale différence avec le​ sonekhouane réside dans l’usage d’un hoat (sorte de couscoussier en bambou servant à faire cuire à la vapeur le riz gluant) et d’une buche de bois dont l’extrémité brûle encore. Au lieu de faire le geste de la pêche aux écrevisses, la personne en charge du rituel fera faire des va-et-vient à la bûche en prononçant les mêmes prières.

ຕີບເຂົ້າ ຫລາຍໆ ປະເພດ

ຕີບເຂົ້າ ຫລາຍໆ ປະເພດ

Une autre variante du Baci est le Sout khouane kong (ສູດຂັວນກ່ອງ) qui peut être traduit de manière imparfaite par prière des khouane autour d’un panier à riz. Ce rituel, qui consiste à confier à une pagode un kong khao (ກ່ອງເຂົ້າ) à l’intérieur duquel on a préalablement placé un œuf dur, une boule de riz gluant, une paire de bougies, des fleurs, une banane, un morceau de canne à sucre et, bien sûr, une paire de cordelettes de coton ainsi que les vêtements du (ou de la) malade. Après trois nuits de bénédictions et de prières faites par des bonzes, le kong khao  est ramené au domicile de la personne propriétaire des khouane. On lui fait ensuite le phouk khène pour lui souhaite une guérison rapide.

Enfin, le Sout Khouane Luang ou prière capitale aux khouane est destiné à aider à la guérison des chefs de famille ou personnes âgées tombés malades et dont le traitement médical traditionnel ou moderne n’a pas eu d’effet escompté. On dressera un phakhouane avec tous ses éléments constitutifs habituels avec en plus du riz gluant non cuit, des bougies et des bâtons d’encens dont le nombre correspond à l’âge de la personne honorée. De plus, deux bougies de la longueur du tour de sa tête, dont l’une d’un poids de trois bath (ou 45,7 g) est destinée à orner le haut du makbeng, une autre de la longueur de son tronc ainsi qu’un khanh-hâ –cinq paires de bougies et cinq de fleurs destinées à rendre hommage aux cinq préceptes de Bouddha (Cf. Infra)- font aussi partie du dispositif. Tout comme un cône en feuille de bananier –ou une enveloppe- contenant de l’argent destiné à l’officiant. Des vêtements de/de la malade, du parfum, des bijoux etc. sont aussi déposés sur le plateau des khouane.

Le soir venu –entre 21h00 et 22h00-, et pendant trois soirs d’affilée, le morphone va rappeler les âmes errantes du/de la malade, la nuit étant le moment le plus propice pour entrer en contact avec des êtres invisibles, les mortels étant déjà dans les bras de Morphée. A l’issue de ce rituel exceptionnel, on fait le Baci au propriétaire des khouane qui pourrait alors profiter de tous ses bienfaits et guérir rapidement. Le riz gluant est préparé et cuit à la vapeur pour que le/la malade aille faire des offrandes aux bonzes avec. Cette action de grâce conclut ce rituel très particulier, réservé uniquement aux chefs  de famille et aux personnes âgées respectées. Elle représente, avec le khanh-hâ, les aspects bouddhistes de cette cérémonie des khouane.

Même si nous ne disposons d’aucune preuve écrite, notre famille a toujours organisé le Baci au cours des six dernières générations, ce qui rend tout à fait probable l’observation du même rite avant au sein de notre famille et dans la société lao dans son ensemble.

La raison originelle du Baci est la nature joyeuse des T’ai–Lao pour qui tout est prétexte à un boun ou fête, associée à un sens très développé de l’hospitalité (« Bien recevoir un étranger permet d’en faire un ami ou un allié s’il avait des intentions belliqueuses », a-t-on l’habitude de répéter) et une solidarité à toute épreuve. Ces peuples savaient aussi tirer un profit raisonné de la nature et de leur environnement et, bien évidemment, ne manquaient aucune occasion de se partager un verre ou un repas. Et de prendre du plaisir !

Des khong en gros plan

Des khong en gros plan

« Nous, les Lao, nous avons de bons caractère en raison des nombreuses rencontres et échanges avec d’autres peuples mais aussi à cause des difficultés naturelles rencontrées tout au long de notre périple avant de nous installer sur nos terres actuelles. C’est pourquoi, pour exprimer notre joie d’être arrivé sain et sauf à un endroit, nous remercions par des paroles les génies de lieux, nous leur offrons également des fleurs en signe de bonne volonté et de bienveillance. Nous procédons de même avant de quitter un endroit pour un autre. Par la même occasion, nous offrons des fleurs ou des épis de riz mûr aux parents et aux aînés pour leur rendre hommage, leur demander le pardon et la bénédiction », explique Okin Soumpholphakdy.

Et après ces rituels, nous avons dû partager un repas en commun, chanter, danser, nous amuser comme nous le faisons de nos jours. De fil en aiguille, quelqu’un avait dû avoir l’idée de structurer la rencontre autour d’une cérémonie plus formelle, le Baci, afin de lui donner encore plus d’importance et resserrer davantage encore les liens familiaux.

C’est certainement dans ces circonstances qu’avaient dû naître les premiers Baci ou soukhouane même si, pour nos ancêtres, le Baci prenait sa source au Ciel, appelé Muong Thène, car, chaque couple de mari et femme était attaché ensemble par un fil au niveau du poignet avant d’être envoyé naître sur terre. Mais ils avaient été séparés lors de leur voyage par des vents violents et des tempêtes, symboles des difficultés et des épreuves les attendant dans le monde des mortels. Dispersés de par le vaste monde, ils sont ensuite obligés d’aller à la recherche de leur autre moitié, désignée depuis le Ciel. On dit en Lao khad tè thène, nène tè far. Et une fois retrouvés, les deux êtres s’unissent de nouveau devant un Baci pour former un couple, appelé à perpétuer l’espèce humaine. La symbolique de la ligature des poignets lors d’un Baci prend toute sa signification et son importance dans l’optique de cette légende.

Statue du Roi Fa Ngum à Vientiane. Tourné vers le Nord, son index pointe en direction de Sipsongphanna en signe d'ouverture envers la communauté lao vivant dans cette région

Statue du Roi Fa Ngum à Vientiane. Tourné vers le Nord, son index pointe en direction de Sipsongphanna en signe d’ouverture envers la communauté lao vivant dans cette région

Selon Okin Soumpholphady, le rituel du Baci ou Soukhouane tel que nous le pratiquons de nos jours ; avec un phakhouane et ses éléments constitutifs, un morphone (officiant chargé de la prière des khouane) et une assistance, le tout suivi d’un repas pris en commun ; remonterait au règne du roi Visounnarath, arrière-petit-fils du roi Fa Ngum, entre 1501 et 1520.

Pour sa part, Fa Ngum, l’unificateur des principautés lao en un seul et unique royaume, Anachack Lanxang Homkhao (Royaume du million d’éléphants et du parasol blanc), en 1354, a introduit au Laos le bouddhisme, proclamé alors religion d’Etat, et une civilisation khméro-indienne (des maîtres bouddhistes, des savants, des artisans etc.) avec notamment l’art floral. Le Phra Bang, cadeau de son beau-père, le roi du Cambodge, est devenu le palladium du Lanxang et Luang Prabang, l’ancienne capitale royale, aurait été nommé ainsi en hommage au Phra Bang.

(Khamphao Phonekeo, ancien haut fonctionnaire et auteur notamment de Pavatsat Lao Doi Yo (ປະຫວັດສາດລາວ ໂດຍຫຍໍ້ A Lao History In Brief), a expliqué que le terme Lanxang proviendrait du nom en chinois du Mékong, Lancang, et ne signifierait pas qu’il y avait un million d’éléphants sur les terres de l’ancien pays lao.)

Marié à la princesse Kèo Kèngkanya, Fa Ngum, élevé depuis sa tendre enfance à la cour royale d’Angkor après un exil forcé en compagnie de son père, avait aussi apporté le mot Baisi au Lane Xang comme l’explique M. Okin : « Les Lao ont dû commencer à utiliser le terme Baci depuis le règne de Fa Ngum. Baci n’est pas un mot issu du Pali ou de la langue Tham, mais c’est du vrai Lao. Le même mot existe en khmer, Baisi, qui veut dire ‘offrir des fleurs en cadeau’. Avec l’influence du bouddhisme dans la vie quotidienne, on a alors apporté des embellissements à la cérémonie du Baci et commencé à écrire des prières de khouane qu’on répète de génération en génération. Tout comme le roi Fa Ngum qui s’est uni à la princesse Kanya, Baisi et Baci sont également devenus une seule et même entité. »

Il est à noter qu’un érudit thaï ainsi que Chai Chin Fern, le père Zago et Stephan Bailey ont traduit Baisi par « riz de la prospérité ». Tous les quatre ont sans doute repris la traduction littérale, du mot-à-mot de Bai-sri : bai, du riz cuit, ajouté à sri, le diminutif de sriri ou sirimongul, c’est-à-dire nettoyer pour que ça brille, que ça soit propre, que ça soit vivant, selon les explications fournies par M. Okin qui a ensuite détaillé les significations profondes du mot Baci.

Deux jeunes mariés en tenue traditionnelle lao (Paris, mai 2012)

Deux jeunes mariés en tenue traditionnelle lao (Paris, mai 2012)

« Ba ou Bakhane veut dire l’homme ou thao (monsieur) ou encore la décoration. Baci signifie donc laver, nettoyer les personnes qu’on respecte, leur offrir des fleurs, afin de les rendre plus belles, en meilleure forme, de leur offrir plus de chance, de santé et de bien-être. C’est donc une manière d’accorder de la valeur et du respect à la personne honorée par le Baci », dit-il.

Ensuite, lors du règne du roi Visounnarath, on a encore poussé plus en avant la structure du Baci avec désormais un phakhouane et tous ses éléments constitutifs, dont les indispensables cordelettes de coton rituelles, un officiant, une assistance et un repas etc. Visounnarath était un roi très pieux et doté d’une grande intelligence : on lui doit, entre autres, les plans du Vat Visoun et des prières de khouane. La légende du Pimay lao, avec les sept Nang Sangkhane et Thao Thammaban Khoummane, ainsi que celle des Pou-Ngeu, Nga-Gneu (Cf : https://laosmonamour.wordpress.com/page/2/?s=pimay) auraient aussi été écrites lors du règne du roi Visounnarath.

Comme nous venons de le voir, le mot Baci est un terme typique lao et n’est donc pas réservé au rituel des khouane organisé en l’honneur des personnages importants ou des membres de la famille royale. Par conséquent, on peut utiliser indifféremment Baci, Soukhouane ou Phoukkhène pour parler de ce symbole fort de l’art d’être Lao.

 Phakhouane, centre momentané de l’Univers

Le plateau des khouane ou phakhouane en Lao se révèle d’une importance capitale pour la cérémonie du Baci dans la mesure où c’est lui qui est chargé d’attirer les khouane vagabonds à réintégrer leur habitation d’origine grâce à l’abondance de la nourriture des khouane (poulet, œuf dur, riz gluant, fruits, gâteaux) et des boissons (alcool, eau, jus de fruit, soda), mais aussi aux fleurs multicolores qui ornent le markbéng et à la lumière éclairant le chemin du retour qui brille au-dessus de l’ensemble, considéré comme le centre momentané de l’Univers, ici et maintenant.

Deux phakhouane de noces lao à Paris avec deux cierges chacun (mai 2012)

Deux phakhouane de noces lao à Paris avec deux cierges chacun (mai 2012)

Le phakhouane tire aussi une partie de sa grande force d’attraction de la solidarité et de l’amitié exprimées au même moment et envers une même et seule personne par la famille et les invités : l’hôte du Baci. Tout au long de l’appel aux khouane, il se trouve, en effet, au centre de toutes les attentions et en communion avec l’ensemble des personnes qui l’entourent par l’intermédiaire du fil de coton blanc, tenu entre les mains par tous, qui le relie au phakhouane, à l’officiant et au reste de la communauté de circonstance. Mains jointes au niveau du cœur –symbole de la profondeur de ses sentiments-, le propriétaire des khouane est aussi en fusion totale avec les génies tutélaires, les êtres célestes et les esprits, invités par le morphone à présider la cérémonie qui est, elle-même, placée sous la protection des Trois Joyaux : Bouddha, le Dharma et le Sangha.

Des markbeng en billets de banque...

Des markbeng en billets de banque…

Centre momentané de l’Univers, le phakhouane devient aussi le lieu de rencontre et de coopération entre êtres invisibles et représentants des humains qui peuvent ainsi  mettre en commun leur force pour créer un univers nouveau, fait d’éléments fastes (le jour, le moment, les objets, les êtres etc.), et à même de faciliter la communication entre les personnes réunies par une communauté de destin et les khouane en balade.

Un phakhouane d'un mariage lao à Paris (mai 2012)

Un phakhouane d’un mariage lao à Paris (mai 2012)

La présence du marbéng au centre du phakhouane, une influence directe du bouddhisme selon les orientalistes et les érudits lao et thaï, rappelle le Mont Meru de la mythologie bouddhique, persane, jaïne et indoue. Centre de l’Univers et à l’origine de tout, il correspondrait au mont Kailash, situé au Tibet, et dont le nom en sanscrit est Meru ou Sumeru. Comme les abords de ce mont sacré et où, croit-on, les « pierres prient », tout autour du marbéng sont disposés des bols –toujours en nombre impair- remplis de la nourriture des khouane. Il s’agit donc d’un espace de médiation et de rencontre entre le monde invisible et celui des mortels. On offrira ensuite le contenu de ces bols à la personne (ou aux personnes) honorée(s) par le Baci qui, en mangeant ces aliments, retrouvera tous ses khouane, son harmonie et son bien-être.

L’architecture du  markbéng, un cône avec au moins cinq étages tournés vers le ciel, est un autre hommage au bouddhisme : le chiffre cinq correspond, en effet, aux cinq préceptes de Bouddha (ne pas tuer, ne pas voler, s’abstenir de comportements sexuels nuisibles et de tromperie, ne pas mentir, et ne pas boire d’alcool). De plus, ils représentent les cinq étages du monde humain qui forment avec les six étages du paradis le kamaloka, ou l’Univers des plaisirs sensoriels.

Fabrication de petits markbeng à Bang Mouangsoum (Laos)

Fabrication de petits markbeng à Bang Mouangsoum (Laos)

Le cierge, placé au sommet du markbéng et dont la longueur correspond au tour de tête de la personne honorée par le Baci, symbolise la lumière éclairante du Dharma pour aider l’espèce humaine à suivre le chemin de la Connaissance afin de quitter l’obscurité et les souffrances qui en résultent. La lumière de la bougie indique en même temps le chemin du retour aux khouane dispersés dans l’univers. Enfin, la lumière comme symbole de la vie a été obtenue par l’heureuse rencontre de trois mondes : l’humain (son intelligence, son savoir-faire, son labeur), le végétal (le coton) et l’animal (l’abeille à l’origine du miel et de la cire). Le trois est un autre chiffre important dans la cosmologie bouddhiste. Outre Bouddha, le dharma et le sangha, il représente aussi l’équilibre parfait et l’harmonie idéale entre le corps, l’esprit et les êtres invisibles protecteurs. Quel beau symbole de la vie dans une simple bougie !

Les fleurs assurent plusieurs fonctions tout en transformant les lieux du Baci en un jardin féérique, cher aux contes et légendes du pays lao, et qu’on appelle Soane ad outiyan (ສວນອາດອຸດທິຍານ) avec fleurs multicolores, personnes heureuses, cris et chants, une profusion de nourriture et de boisson etc…

Même si elles sont avant tout destinées à embellir le phakhouane et à rendre l’atmosphère faste à la fois pour l’assistance et les khouane, les fleurs donnent aussi de la vie au markbéng tout comme les cristaux de neige transforment le mont kailash en un être pourvu d’âme, de magie et de beauté. De plus, elles sont porteuses de symboles forts. Ainsi, le blanc indique la pureté des sentiments, l’innocence des cœurs et la perfection du tout (assistance, jour, moment, lieu, cérémonie etc.).

Dork Daohuong

Dork Daohuong

S’il s’agit de roses d’Inde orange ou jaunes, c’est un hommage à Bouddha, au dharma et au sangha, ces deux couleurs étant celles des habits des moines et de tous leurs équipements (sac, protection du bad, récipient rond destiné à la quête de la nourriture des bonzes, bonnet etc.). Appelées Dork Daohuong en langue lao (ດອກດາວເຮືອງ), elles sont censées apporter vitalité, richesse, progrès et bien-être à tous, les personnes honorées par le Baci plus particulièrement.

Enfin, les Dork Champi, une variété de dork champa ou plumeria, elles sont appelées à apporter la longévité.

Pour le Baci de noces, le makbéng sera agrémenté de trois ou cinq « bras », toujours en feuilles de bananier, et symboles de nombreux enfants à venir dans la famille. La fleur de l’amour, Dork Hak en Lao, a la préférence des maîtresses de cérémonie puisqu’elle est synonyme d’amour éternel. A l’étranger, les roses rouge ou fuchsia orneront les deux markbéng, rappel lointain des palais célestes du couple originel du temps de son séjour au Ciel, des dork Hak en plastique –un clin d’œil nostalgique- agrémenteront aussi l’ensemble

Contrairement à certaines civilisations qui recherchent l’esthétique pour l’esthétique, tout est signe, symbole, message ou hommage chez les Lao qui ne négligent pas non plus la beauté et le raffinement…

Dork Hak ou fleur de l'amour

Dork Hak ou fleur de l’amour

Du riz et de l’œuf rituels

Le riz gluant, base de l’alimentation des Lao mais qui est aussi consommé par des Chinois et des Japonais notamment, occupe bien évidemment une place spéciale dans un Baci en compagnie de l’œuf avec lequel il constitue la nourriture préférée des khouane.

« Le riz, aliment de base en Asie de l’Est, du Sud et du Sud-Est, n’est pas seulement un article alimentaire mais s’avère également riche en symboles. Il est considéré comme un donneur de vie de Dieu et une force inséparable de la vie. Le riz symbolise la survie et la subsistance et est, par conséquent, vénéré et glorifié dans beaucoup de pays producteurs de riz. Et le riz gluant (khao niew) occupe une place spéciale au-dessus du riz normal (khao chao) », explique Chai Chin Fern.

Pour les Lao, le riz gluant est la base de tout ce qu’ils consomment au quotidien. Il accompagne bien évidemment tous les mets et à tous les repas, y compris au petit-déjeuner. De plus, on s’en sert pour fabriquer des khaotom khaonhom (gâteau de riz à la vapeur ou cuit dans de l’eau bouillante), de l’alcool blanc très fort, du choum (à base de paddy et fermenté dans une jarre en terre cuite, lào-haï ເຫລົ້າໄຫ. Il se boit grâce à une tige d’une variété de bambou, qui n’existe que dans la région de Khammouane (centre) et en rajoutant de l’eau), de l’alcool non encore distillé  (lào-thô ເຫລົ້າໂທ), on l’utilise comme ferment pour les saucisses laotiennes à base de poisson, de viande de bœuf ou de porc (som ສົມປາ ສົ້ມຊີ້ນ ສົ້ມໝູ) ou les légumes aigres ou fermentés (somfak ສົ້ມຝັກ). Il est également utilisé comme liant dans la soupe de pousses de bambou, les orc (ເອາະ), les plats à l’étouffée (mock ມົກ) –c’est notre fécule de pomme de terre-, tout en étant la base de plusieurs desserts dont le fameux khao lam.

Takbad à Ban Mouangsoum (septembre 2011)

Takbad à Ban Mouangsoum (septembre 2011)

Ce dessert, vendu sous forme de petits troncs de bambou blanc le long des routes ou pendant les fêtes (on en trouve en surgelé en Occident), est à base du riz, mélangé avec du tarot, parfois des haricots noirs, du sucre et macéré dans du lait de coco à l’intérieur d’un jeune tronc de bambou avant d’être cuit à la flamme. Une fois nettoyé et ouvert (on épluche la dernière couche de protection comme une banane), la préparation est enveloppée dans une membrane de bambou qui lui donne un parfum délicat et une belle présentation ! A consommer (sans modération) avec un pingkaï (poulet rôti à la braise).

Des Khao-lam

Des Khao-lam

Mais la fonction la plus importante du riz gluant est d’être le don préféré des Bouddhistes lors du rituel de takbad qu’on traduit de manière très impropre en français et en anglais par faire l’aumône aux bonzes (alms giving). Il s’agit, en fait, de l’action de piété et de générosité suprême pour tout Bouddhiste puisqu’il pratique le dana, don ou offrande en Pali, un acte permettant d’accroître l’esprit de générosité et de désintéressement. Le dana est d’ailleurs la base des kusala (bonne action ou bienfait en Pali) avec le sila (vertu, moralité) et le bhavana (progression, développement). La pratique du bhavana ou méditation est destinée à fortifier la concentration et le détachement.

Un panir à riz gluant

Un panir à riz gluant

Pour en revenir au takbad, la place prédominante du riz gluant et son importance ont été illustrées par l’histoire d’une Indienne âgée qui, au passage de Bouddha, n’avait rien d’autre qu’un pain de riz qu’elle venait de cuire pour accomplir son dana. Mais une fois Bouddha parti, elle était rongée de remords : ne serait-elle pas touchée par le bab-kam ou péché pour avoir faire don d’un aliment chaud qu’elle gardait dans sa jupe ? Dès qu’il se rendit compte du désarroi de la vieille dame, Bouddha était revenu sur ses pas pour lui expliquer que faire don de ce qu’il y a de plus vital pour un être, de bon cœur et avec une pureté dans le geste et l’intention, apportera beaucoup de boun (ou mérite) à son auteur.

Le riz gluant est, évidemment, utilisé de manière très abondante dans tous les rituels, qu’ils soient bouddhistes, animistes et hindous comme Phonhhakeo, la pluie miraculeuse lors d’un Baci ou le départ du cercueil de la maison, la prêche d’un sermon particulier appelé Thibphamonh. On utilise aussi le paddy pour fabriquer du riz éclaté utilisé lors du phonhhakèo tout au long du cortège funèbre jusqu’au lieu de crémation  (Cf. https://laosmonamour.wordpress.com/2014/03/03/laos-mort-obseques-esprits-passage-renaissance/).

Le riz, représenté par la mère Phosop dans la mythologie asiatique et auquel on organise un Baci annuel, est si respecté par les T’ai-Lao que personne ne s’avisera à marcher dessus ou à le battre (pour le faire sortir de ses épis) sans lui avoir demandé pardon ou l’autorisation auparavant. De même, on lui présente des excuses si l’on devait en jeter après un repas en clamant : « Je sais que vous êtes la mère de la nourriture, pardonnez-nous d’avoir à vous jeter et ne vous fâchez pas en nous privant de riz à l’avenir ».

Gateau de riz "khao tom" à base de riz gluant

Gateau de riz « khao tom » à base de riz gluant

Selon Chai Chin Fern, outre les Lao, les Chinois et les Japonais se servent aussi du riz gluant –de première qualité- dans des rituels religieux ou cultuels. Les Nippons fabriquent des mochi qu’ils accrochent à la porte d’entrée de leur demeure en l’honneur du génie protecteur le jour du Nouvel An. Puis, au 11ème jour de l’an neuf, connu sous le nom du jour de Kagami Biraki, le mochi est ouvert, cuisiné et consommé par chacun des membres de la famille. Chez les Chinois, c’est au 24ème jour du 12ème mois lunaire que chaque foyer prépare un gâteau sucré à base de riz gluant (Nouk Mi en Chinois) et de sucre qui est ensuite offert au génie de la cuisine avant sa montée au Ciel pour faire un rapport annuel sur les faits et gestes de chaque famille à l’Empereur du ciel. Chacun espère ainsi que le génie de la cuisine se montrerait plus indulgent concernant ses actions les moins avouables.

En plus de sa fonction d’aliment de base pour un certain nombre de populations en Asie, le riz gluant remplit donc une fonction importante de médiation entre le monde invisible et celui des mortels, en quête de toujours davantage de contacts et d’échanges avec l’indicible au fur et à mesure que le développement technologique réduise l’espace de la spiritualité.

Une autre variété de gâteau de riz "khao nom"

Une autre variété de gâteau de riz « khao nom »

Outre le riz gluant, l’autre nourriture indispensable des khouane lors d’un Baci est, bien sûr, l’œuf dur. En cas de nécessité, on peut se contenter d’un œuf et du riz pour organiser un soukhouane familial dans l’attente d’une grande cérémonie avec un phakhouane et des invités. Ils représentent, en tout cas,  deux des trois éléments incontournables de tout rituel des khouane, que ce soit un Baci, un Sonekhouane ou Wankhouane (Cf. supra), l’autre étant les cordelettes de coton (Cf. infra).

Selon des chercheurs occidentaux et asiatiques, l’œuf est le symbole du fœtus et sa présence dans un Baci a pour fonction de rappeler les khouane en balade de réintégrer leur corps d’origine, celui de l’enfant qui vient de naître et qu’ils avaient contribué à transformer en être humain et dont les 32 parties sont pourvues d’un khouane. Khay-khouane, que la plupart d’Orientalistes ont traduit littéralement par œuf des khouane, assume un rôle primordial d’alerte et de mise en garde envers les khouane vagabonds : s’ils ne retournent pas aujourd’hui même, ici et maintenant, dans leur habitation, l’être humain propriétaire des khouane risquerait d’en pâtir, de tomber malade et même de mourir. Par conséquent, ils sont, eux-aussi, responsables de la bonne santé et du bien-être de l’être vivant qu’ils ont contribué à devenir une personne et un être pensant.

Jeanne Cuisinier, citée par le père Zago, considère l’œuf du Baci comme « le substitut des victimes animales » (Sumangat, l’âme et son culte en Indochine et en Indonésie, 1951). En raison, sans doute, des origines animistes et hindouistes du Baci, l’œuf est le seul aliment d’origine animale à faire partie de la nourriture incontournable des khouane avec le riz gluant. Même si l’on consomme bien de la viande par la suite, au repas pris en commun ou au banquet du mariage, elle n’a jamais eu l’honneur de faire partie d’un phakhouane. Très exceptionnellement, une tête de porc peut prendre place à côté du poulet des khouane.

Un oeuf dur, l'aliment préféré des khouane au Baci de noces à Paris (Mai 2012)

Un oeuf dur, l’aliment préféré des khouane au Baci de noces à Paris (Mai 2012)

Le père Zago estime que « l’œuf est le signe de la vie en germe, de la fécondité. Il rappelle peut-être l’œuf cosmique. »

Lors du Baci de mariage, c’est le partage d’un œuf, les jeunes époux se donnant mutuellement la moitié d’un œuf dur, qui symbolise de manière officielle l’union entre ces deux personnes auxquelles la société doit solidarité, respect et considération (Cf. Le mariage laotien).

Etrangement, le poulet -avec la tête et les pattes-, qui a pourtant droit à une appellation khouane tout comme le riz et l’œuf, n’occupe qu’une place secondaire dans un Baci. Sa présence, non indispensable, répond probablement à une préoccupation d’ordre animiste : l’officiant observe ses pattes et l’os du sternum pour effectuer des présages ou des divinations. A la campagne où l’on ne croule pas sous l’abondance de nourriture, on profite souvent du Baci pour abattre un ou plusieurs poulets que l’on consomme ensuite lors du repas pris en commun. Un Baci est avant tout une fête, un partage et une communion.

Un pouet avec la tête et les pattes

Un pouet avec la tête et les pattes

Cordelettes rituelles

Le phaï-phoukkhène, autrement dit les cordelettes de coton servant à nouer les poignets des personnes honorées par un Baci, est l’élément clé, indispensable à tout rituel des khouane, sans lequel il s’avère tout simplement impossible de pratiquer le Soukhouane ou Phoukkhène qui signifie, justement, « lier les bras ».

Le Dr Thongrith Phoumirath a ainsi expliqué leur caractère magique : « Les cordelettes de coton, avec des nœuds en leur milieu destinés à conserver les souhaits prononcés par le morphone, apparaissent comme le réceptacle de la puissance magique venue de l’extérieur, ce qui les rend différentes des cordelettes normales, leur donne une signification et une valeur acceptées, respectées et comprises par les participants au rituel. »

Normalement, une cordelette rituelle est composée de trois fils de coton blanc, le blanc étant le symbole de la pureté, de la solidarité et de l’amitié vraie et sincère entre des frères et sœurs de mêmes parents. Il est aussi synonyme de paix, de chance, de l’innocence ainsi que de la bonne santé et de la concorde familiale et sociétale, tout en symbolisant la permanence d’une société.

Au cours des dix dernières années, l’afflux de touristes étrangers a fait du Baci ou Soukhouane l’un des centres d’intérêts de tout premier ordre de leur visite en compagnie notamment de la cérémonie d’offrandes aux bonzes au lever du jour et des différentes fêtes bouddhiques. La plupart des pagodes s’est alors lancée dans la fabrication et la bénédiction plusieurs types de phaï-phoukkhène afin de répondre aux demandes croissantes des Lao de la diaspora et des touristes.

Des cordelettes de coton rituel de toutes les couleurs

Des cordelettes de coton rituel de toutes les couleurs

C’est ainsi que sont nées des cordelettes de couleurs variées (orange, jaune, bordeaux, vert etc.), des tressées comme des gourmettes ou des élastiques que l’on glissera autour des poignets en tirant dessus. Elles ont, par conséquent, changé de statut : de simples gardiennes des vœux et des souhaits, elles sont aussi devenues des cadeaux, des souvenirs ou des objets de propagation et de développement d’une vieille coutume du pays lao. Pour les ressortissants lao de par le monde, le phaï-phoukkhène est la matérialisation de leur amour commun, de leur attachement à la terre ancestrale mais aussi de leur fierté d’être les dépositaires d’une si belle culture.

Dans certaines régions du pays, le nombre de fils de coton peut se monter à cinq, sept ou même neuf fils, chacun des nombres ayant sa signification et sa fonction propres. Nous avons déjà vu l’importance du chiffre trois dans la cosmologie bouddhique. Les autres nombres devraient répondre à des préoccupations d’ordre animistes ou en relation avec l’hindouisme, précurseurs du bouddhisme et dont l’influence reste encore très vivace sans qu’il y ait confrontation avec la religion principale.

Sur les blanches, des noeuds ont été fait au milieu de chaque phaiphoukkhène

Sur les blanches, des noeuds ont été fait au milieu de chaque phaiphoukkhène

Martin Stuart-Fox, cité par Chai Chin Fern et Stephen Bailey, a bien saisi la parfaite symbiose de ces différentes philosophies : « Au Laos, l’obéissance au monde des esprits, d’un niveau jamais atteint dans les autres pays du Sud-Est asiatique de religion bouddhiste Theravadine, n’entre jamais en conflit avec la quête individuelle de spiritualité en vue de l’accumulation des mérites. » (Politicization of the Buddhist Sangha, 1982).

Le père Zago partage le même point de vue tout en spécifiant le rôle de chacun  des deux courants de pensée : « L’animisme et le bouddhisme forment une unité religieuse structurale et apparaissent comme deux éléments ou sous-systèmes d’une même religion du Laos. Les Lao recherchent le bien-être et la protection terrestres dans l’animisme, tandis que le passage au bouddhisme répond aux problèmes essentiels de la vie, une sorte de salut extra temporel. »???????????????????????????????

Les cordelettes à cinq fils sont réservées au Baci organisé en l’honneur des soldats ou de la milice avant leur départ au front afin de leur apporter protection, chance et victoire. Parfois, ce rituel des khouane a lieu au retour de missions des mêmes personnages pour leur témoigner la reconnaissance de la population. On utilise les sept fils pour présenter ses vœux de réussite et d’accomplissement aux étudiants en partance pour l’étranger ou une autre ville poursuivre leurs études supérieures ou avant un examen important. Il en va de même pour un Baci de remerciements envers les infirmières ou médecins ayant soigné et guéri un malade.

Enfin, on noue des cordelettes de coton rituel à neuf fils aux personnalités régionales (maire, gouverneur), nationales (ministre, général) ou internationales (ambassadeurs, envoyés spéciaux, ministres étrangers etc.) de passage afin de leur souhaiter la bienvenue tout en leur exprimant la joie et l’honneur de les accueillir ainsi que la reconnaissance de la population envers les réalisations d’utilité publique de grande ampleur. Les fonctionnaires qui ont obtenu une promotion ou une médaille honorifique reçoivent le même traitement rituel.

Des noeuds au milieu des phaiphoukkhène blancs

Des noeuds au milieu des phaiphoukkhène blancs

 » Ce rite fait aux visiteurs n’est pas seulement un honneur qui leur est rendu, mais également une véritable acceptation dans la communauté sociale ; ils sont acceptés comme membres. C’est encore une protection de la société contre ce qui est étranger, et donc inconnu et donc dangereux. C’est aussi une protection pour la personne qui le reçoit », a d’ailleurs souligné le père Zago.

Traditionnellement, il est recommandé de garder ces cordelettes porte-bonheur pendant trois jours afin que les khouane ayant réintégré le corps ne s’échappent pas de nouveau, le trois étant synonyme d’équilibre, d’harmonie et de permanence, à l’image des Trois Joyaux (Bouddha, le Dharma, le Sangha). D’aucuns disent qu’il faut les garder jusqu’à ce qu’elles tombent d’elles-mêmes. Si l’on devait les enlever, il est préférable de les déchirer avec ses dents, de ne pas les dénouer –défaire les nœuds pourra laisser repartir des khouane qui sont retenus symboliquement par ces mêmes noeuds- ou de les couper avec un objet tranchant (couteau, ciseaux…) de peur d’effrayer ou de perturber les khouane de retour à leur habitation.

En conclusion, le phai-phoukkhène se révèle d’une importance capitale, fondamentale dans le rituel des khouane. Ils constituent, non seulement, l’élément matérielle, palpable et la réalité d’une cérémonie où règnent des êtres invisibles, venus de différentes cosmologies du monde t’ai-lao, mais elles servent également de symbole visible de liens très forts entre les membres de la même communauté.

Pour le mariage, on peut enrouler un billet de banque et l'accorcher à un phaiphoukkhène

Pour le mariage, on peut enrouler un billet de banque et l’accorcher à un phaiphoukkhène

Un phai-phoukkhène aux poignets se révèle même comme un signe de ralliement à une culture, à une terre et à un pays. Il indique que puisque je t’ai présenté des vœux en nouant des cordelettes de coton rituel autour de tes poignets, et que tu les as acceptés, je suis devenu membre de ton clan, intégré à ta famille de l’amitié, du partage et de la solidarité. Notre cœur bat désormais au même rythme et avec ce sentiment indicible qui vient du plus profond de nous-mêmes : nous sommes unis pour la vie, nous ne formons plus qu’un, une seule et même personne spirituelle, insaisissable certes mais dont la réalité a été matérialisée par ton salut à la laotienne -mains jointes levées au niveau de ta tête.

Et c’est justement la force de cette amitié et la puissance de cette solidarité, manifestées publiquement devant la famille et la société et avec la bénédiction des êtres invisibles, à la fois témoins et protecteurs, qu’un Baci, matérialisé par le phai-phoukkhène, crée un étrange sentiment de bien-être et de félicité, une sorte de contentement et de paix intérieurs, dans le cœur de tous ceux qui ont participé à ce qui est devenu le meilleur symbole de l’art d’être Lao.

Louise Dallaire, la plus Laotienne des Québécois tombée amoureuse du Laos et de sa culture, a reconnu, elle aussi, la magie de ces cordelettes porte-bonheur. Elle avait été l’hôte de son tout premier Baci à Paris en 2012, avant d’être honorée, une nouvelle fois, deux ans plus tard, à Thakhek, sur les terres mêmes de cette cérémonie symbole de l’amitié et de l’hospitalité.

« Mes bracelets ouvrent plus grandes les portes. Dans une réunion de travail pour le prochain chantier, la directrice demandait en Lao où j’avais eu mes bracelets. Souk (sa logeuse à Vientiane) expliquait. Cela avait beaucoup d’importance pour elle. La réunion de travail était si marquée par l’ouverture. Je suis si bien avec les Lao, tellement heureuse aussi… J’ai encore tous mes bracelets aux poignets. Cela stupéfie tout le monde (…). Je suis encore incapable de m’en séparer, c’est ma protection dans l’adversité (…). On regarde d’abord mes bracelets qui intriguent. Je suis consciente du grand cadeau dont on m’a gratifiée et fière plus que si j’avais le plus beau bijou au monde (…). Dans la rue, une vieille dame a vu mes bracelets de Baci et me parlait. A Savannakhet, je demandais le chemin du Mékong à deux jeunes qui, voyant mes bracelets, me souriaient, me tapaient sur le bras… », témoigne Mme Dallaire.

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Grâce à son importance considérable et sa place incontournable dans le rituel des khouane, le phai-phoukkhène peut suffire à lui seul pour assurer un Baci familial en cas de nécessité. C’est peut-être aussi parce qu’il représente le mieux cette simplicité et cette profondeur de l’âme des T’ai-Lao tout en étant en même temps le moyen de médiation entre le monde invisible des Sinsaksit (puissances célestes) et celui des mortels. Enfin, il possède le pouvoir de retenir les 32 khouane dans les 32 parties du corps, en même temps qu’il empêche l’entrée dans ce même corps des forces malveillantes ou néfastes. Le phai-phoukkhène symbolise le Tout de l’être : ses éléments invisibles et ses parties matérielles.

 Prières ou invitation des khouane

Selon Okin Soumpholphakdy, le peuple lao avait dû commencer à écrire des textes destinés au rituel des khouane, connus de nos jours sous le nom de prière ou invitation des khouane (ຄໍາສູ່ຂວັນ kham soukhouane), sous le règne du roi Fa Ngum avant d’être améliorés, développés et codifiés –avec des rimes et des structures bien précises pour chacun des Baci-, lors de l’époque dorée sur le plan culturel du roi Visounnarath (Cf. infra).

Et parce qu’elles s’adressent directement au monde invisible constitué de génies tutélaires, d’anges (Thévaboot, Thévada), de puissances célestes (dieux, Pagna Thène, Phragna Inn ou Indra) et bien sûr des khouane, les prières ou invitations commencent toujours par fixer le jour faste, le moment faste parce que toutes ces puissances non humaines ne sauraient manifester leur présence dans le monde des mortels que dans l’harmonie des sentiments et la perfection des astres. De plus, ces êtres invisibles étaient contactés en Pali ou en Sanskrit à l’origine. C’est pourquoi, les prières des khouane démarrent systématiquement par des phrases en Pali qui constituent le condensé de la partie d’invitation des khouane proprement dite.

En voici un exemple :

   « Sackhé kamé jaroupé khiri sikhàrà tàté jantà rickhé vimané thipé ratthéjà khamé tàrù vànà khàhàné khéhà vatthoumhi khetté phoumma jayantu théva sàlàthàlà visané yakkhà khanthab phànakha titthanta santiké yanmùnivàrà vajanan sathàvomé sùnanthù… »

(O très respectés Thévada résidant au Paradis dans les six étages du kamaloka –Cf. supra Phakhouane et Makbéng- ou dans les 16 étages des Brahmans, ou au sommet des montages, dans les fleuves et rivières, dans l’air ou dans n’importe quel continent, celui d’Oudone en particulier. Que vous vous trouvez sur la terre du Lao Lanexang, dans un village, une forêt, dans des rizières ou encore dans des maisons ou n’importe quel champ, ou qui résidez dans la Terre, à commencer par Nang Mè Thoranie (Cf. https://laosmonamour.wordpress.com/2014/05/23/laos-naissance-a-la-laotienne-en-lhonneur-de-notre-petit-neveu-passaya/), ou encore dans les océans. Nous sollicitons  de votre bienveillance pour inviter Phra Vetsouvanh, le roi du Gnak (géant) Khonthanh et le roi Naga, proches ou lointains, dès que vous entendez ma prière, veuillez tous venir ici et maintenant accorder votre bénédictions et vos vœux sacrés à notre enfant/petit enfant…, honoré par le Baci aujourd’hui, ainsi que toute la communauté réunie autour de lui/d’elle pour qu’ils trouvent la santé, la prospérité, la joie, le bonheur jusqu’à la fin de leur existence. Et qu’ils vivent cent ans…)

Un Morphone invitant les khouane à un Baci de noces à Paris (Mai, 2012)

Un Morphone invitant les khouane à un Baci de noces à Paris (Mai, 2012)

Pour bien montrer que tout est faste, que toute la communauté de circonstance est prête à accueillir les khouane et les puissances invisibles, les personnes honorées par un Baci ainsi que l’ensemble des participants portent de beaux vêtements, agrémentés de bijoux pour la gente féminine, et expriment sur leur visage la joie de vivre et le bonheur de se retrouver ensemble.

Un spécialiste lao du bouddhisme (le vénérable Khamphoun Philavong) a expliqué ainsi l’importance des prières des khouane au père Zago : « Le rite est efficace. Il manifeste ce qui se réalise. Pourquoi ? Parce que Bouddha et les divinités obtiennent et donnent ce qui est demandé, ils ont pouvoir sur les khouane, peuvent les rappeler et les reconduire, même s’ils résistent (…) Le désir du spécialiste, de l’assistance et de la personne fêtée a son efficacité, comme la médiation ; la pensée et le désir sont en quelque sorte créateurs. Parce que les khouane ne sont insensibles ni aux invitations, ni aux offrandes, ni aux soins des amis. »

Un morphone entre les deux phakhouane d'un mariage lao à Paris (mai 2012)

Un morphone entre les deux phakhouane d’un mariage lao à Paris (mai 2012)

Dans son livre Vatthanatham lè Papheni Bouhane lao (ວັດທະນະທໍາ ແລະ ປະເພນີບູຮານລາວ 1967), Achanh Philavong distingue l’invitation des khouane (kane xeun khouane ການເຊີນຂັວນ) de la prière proprement dite qu’il qualifie de sood khouane (ສູດຂັວນ).

« L’invitation des khouane, avant chaque sood khouane quand l’on a le temps, est une bonne cérémonie pour demander la réussite et l’efficacité supranaturelle (khuam saksit ຄວາມສັກສິດ) à Bouddha, au Dharma et au Sangha, au Thévada, à Phragna Inn et Brahma, qui ont le pouvoir de nous accorder leur bénédiction afin que notre parole (celle du morphone et des invités présentant ensuite leurs vœux) devienne saksit. »

Le terme saksit, que l’on peut retrouver en langue lao dans plusieurs expressions : sing ou khong-saksit, khuam-saksit et bone-saksit notamment pour les objets, les paroles et les lieux sacrés, ne possède pas vraiment d’équivalent en français ou en anglais en raison sans doute de l’absence d’êtres ou de puissances invisibles non liés directement à Dieu dans la cosmologie chrétienne. Le mot le plus proche étant sacré ou sacred dans son origine ethnique ou mythologique.

Gros plan des Lao-haï ou choum

Gros plan des Lao-haï ou choum

Les T’ai-Lao croient, au contraire, que ces puissances méritent le plus grand respect et les hommages appuyés puisqu’elles peuvent contribuer à la solution d’un problème inextricable ou, au contraire, nuire à quelqu’un leur manquant de respect ou de reconnaissance. Par conséquent, nous avons une double idée dans saksit : c’est quelque chose d’éminemment puissante, d’invisible, capable de provoquer le bien et le mal et qui commande le respect et, parfois même, la vénération. Il s’agirait, peut-être, d’une parabole de l’être humain lui-même, capable du meilleur comme du pire…

Dans son nouveau dictionnaire Français-Thai (New French-Thai Dictionary. 1977), Sri Pongsathat a d’ailleurs traduit sacré par saksit, qui mérite le respect, inquiétant tandis que Khampheng Sengphachanh a aussi parlé de saksit et impossible de violer pour sacred (New Version English-Lao Dictionary. 2011).

L’invitation des khouane ressemble à bien des égards aux prières faites dans les églises, à la seule différence près que l’on s’adresse directement à la personne honorée par le Baci et à ses khouane et non à Jésus Christ et à Dieu. Et c’est sans doute la raison pour laquelle que l’on n’a pas besoin de bonze pour présider un rituel des khouane comme dans la liturgie chrétienne où la présence d’un prêtre s’avère incontournable pour qu’une messe puisse avoir lieu. « On s’adresse en même temps aux khouane se trouvant déjà dans notre corps pour qu’ils restent en bonne santé et en pleine forme, non touchés par l’inquiétude ou la maladie », explique M. Okin.

Un morphone présente ses voeux de bonheur aux nouveaux mariés (Oregon, octobre 2012)

Un morphone présente ses voeux de bonheur aux nouveaux mariés (Oregon, octobre 2012)

Comme lors d’une messe, où les participants chantent ou récitent des poèmes ou des passages de la Bible, la communauté de circonstance réunie autour d’un Baci apporte lui aussi sa contribution verbale en répétant Mayeur khouane yeur (Revenez les khouane) une fois la phrase magique prononcée par l’officiant.

Le père Zago s’est, d’ailleurs, félicité de voir des chrétiens d’un village de la région de Parsane (au sud de Vientiane) comparer le Baci à une messe et en en pratiquant et l’une et l’autre lors du coup d’Etat militaire en 1960 : « Après la messe, le chef du village chrétien décida d’un Baci auquel participèrent tous les chefs de famille ; ce fut l’occasion pour se retrouver ensemble, discuter et rechercher la paix (…) Ainsi, dans le Soukhouane, l’on prie ensemble pour la paix. Il est intéressant de noter ce rapprochement du Baci avec la messe, soit par l’aspect communautaire de la prière, soit pour le banquet-communion de la conclusion. »

On peut évidemment organiser une version plus religieuse du Baci. Dans ce cas, on convie au moins cinq bonzes à son domicile pour effectuer le Sood nam monh, littéralement « sermonner l’eau des prières » (eau bénite), cette eau sera ensuite dispersée à l’aide d’une branche ou des fleurs sur les personnes réunies dans la maisonnée afin d’apporter santé, joie de vivre et prospérité à tous. En général, les hôtes font don du repas de midi aux bonzes qui peuvent, si leurs hôtes le souhaitent, nouer des cordelettes de coton rituels autour des poignets afin de présenter individuellement leurs vœux aux membres de la famille.

Un morphone adjuste les fils lors d'un Baci de noces à Thakhek (janvier 2013)

Un morphone adjuste les fils lors d’un Baci de noces à Thakhek (janvier 2013)

Je me souviens d’avoir eu droit aux souhaits de santé, de réussite et de bien-être des chefs (Chao Athikane Vat) de neuf pagodes invités à la fête à la mémoire de notre père en août 2013. Un plateau des khouane, avec tous ses attributs habituels, avait été installé dans la salle et avait donc été béni en même temps que le nam monh, qui était, en l’occurrence, le résultat d’un souat-lot-nam ou prière de purification à l’eau lustrale effectuée par les neuf Chao Athikane Vat, appelée prière Sayamoungkhoune (ໄຊຍະມົງຄຸນ) (Cf. Aspects religieux in https://laosmonamour.wordpress.com/page/3/?s=mariage+laotien).

Dans le livre Vatthanatham Bouhane Lao (Les cultures ancestrales lao, 1996), il est expliqué que « le sood nam monh, avec lequel on s’aspergera et on se lavera, est une manière de se débarrasser des malheurs, des mauvais augures, des cauchemars et autres méfaits. Il est aussi destiné à rassembler les khouane en même temps. »

Contrairement à un Baci laïc ou civil, les trois, cinq, neuf ou onze bonzes invités ne s’adressent pas directement aux khouane, mais effectueront la prière de Sayamoungkhoune en brûlant des cierges en cire d’abeille, spécialement conçues et fabriquées pour la (ou les) personne(s) honorée(s) : son tour de tête, la longueur de son avant-bras (du coude jusqu’à l’extrémité de l’index) et la hauteur de son tronc (du nombril au cou) au-dessus d’un grand récipient d’eau. Des cordelettes de coton rituel sont déposées dans l’assiette aux cinq paires de bougies et fleurs, appelée Khan-hâ (ຂັນຫ້າ), puisqu’il n’y a pas de Phakhouane ou plateau de repas des âmes.

Un phakhouane béni par des bonzes apres les obsèques de notre père (Laos, août 2013)

Un phakhouane béni par des bonzes apres les obsèques de notre père (Laos, août 2013)

En 2013, nous avons ensuite eu droit à un Baci civil, traditionnel, suivi du partage d’un repas pris en commun, en compagnie des membres de la parenté, des gens du village, des amis proches et des invités, conviés initialement au Boun à la mémoire de notre père. Dans ces circonstances, un ou une officiant(e) s’est contenté(e) de clamer que le jour, le moment et l’instant sont fastes pour nous présenter les souhaits, nos khouane en balade étant supposés rentrer à leur habitation d’origine. La perte d’un père provoque, en effet, un déséquilibre physique et psychologique et une cérémonie de soukhouane clôture toujours l’ensemble du rituel de la mort pour signifier aux vivants et aux disparus qu’une nouvelle ère commence. Et c’est ainsi que l’harmonie corps-esprit et celle entre le monde visible et le monde invisible a été rétablie, retrouvée.

Les ressortissants lao de la diaspora ont aussi apporté leur contribution aux prières des khouane en écrivant des textes plus proches de leurs réalités quotidiennes, avec des anecdotes, des histoires drôles et du vécu, donnant ainsi au Baci une atmosphère plus décontractée, plus conviviale et plus chaleureuse aussi. Si le propriétaire des khouane est Français ou Anglais, la plus grande partie de l’invitation sera écrite dans la langue de Molière ou celle de Shakespeare juste après l’introduction, qui sert d’appel aux divinités et aux khouane, et la conclusion, composée de souhaits de réussite et de bonheur, qui restent en Lao avec des phrases en Pali.

Un exemple de prière des khouane écrite à Paris, avant le départ de notre nièce et de son chéri pour six mois de Trip Gourmand (Cf. www.trip-gourmand.com):

Que tes âmes errantes rentrent aujourd’hui même, ici et maintenant

Et qu’elles restent dans ton corps pour toujours, pour l’éternité

Pour veiller sur toi, pour veiller sur ta vie et ta santé

Afin de te guider sur le chemin de ta quête de la vérité

Pour la réussite de ta recherche d’identité

Tout au long de ces six mois de voyage enchanté

A découvrir des peuples, à te découvrir sans obstacle ni filets

A vivre simplement pour apprendre la sincérité

Connaître les vrais gens, la vraie authenticité

A dénicher aussi des recettes de cuisine variées

 (…)

Et ces six mois de voyage, de partage, d’interactivités est une épreuve

Un test grandeur nature pour être sûrs de ce que dit votre cœur

Car une vie à deux est une nouvelle vie, une vie à bâtir, à chérir à deux

Une vie à responsabilités, puisque vous serez liés pour la vie

Par des liens sacrés de l’amour et du sacrifice de soi

Alors pour toi aussi, la famille proclame tout en chœur

Mayeur Khouane Yeur !

Des khao_lam à base de riz blanc et de riz noir

Des khao_lam à base de riz blanc et de riz noir

En dépit de l’évolution des mœurs, avec l’égalité hommes-femmes inscrite dans la Constitution de la République Démocratique Populaire Lao, la gente masculine continue à monopoliser la fonction d’officiant ou morphone lors d’un Baci en bonne et due forme : avec un phakhouane et ses attributs, avec la participation de la famille, du village ou de la ville et se terminant par un banquet ou un repas pris en commun. Les grand-mères et les tantes s’occupent, comme depuis la nuit des temps, du soukhouane familial,  du sonekhouane ou du wankhouane.

Cet état de fait est sans aucun doute le résultat de l’influence du bouddhisme chez les T’ai-Lao qui croient que seuls les représentants du sexe masculin, les seuls à pouvoir suivre le chemin tracé par Bouddha (devenir bonze) et, par conséquent, à même de pouvoir entrer en contact avec les êtres invisibles et le monde du saksit.

Stephen Bailey a également reconnu cette situation particulière en soulignant que « les paroles rituelles jouent un rôle crucial dans tous les rituels des Lao ». « Les plus puissantes de ces paroles rituelles sont des textes en Pali chantés par des bonzes. La plus importante qualification d’un morphone, qui surpasse même le fait d’avoir été un bonze, est sa capacité à bien parler (to speak) ces mots et de manière créative afin de les rendre effectifs à chaque occasion », affirme-t-il.

Mais il est aussi à noter que de plus en plus de femmes, au Laos et à l’étranger, assument le rôle d’officiante lors des cérémonies religieuses bouddhiques, ce qui laisse à penser que dans un avenir plus ou moins proche elles franchiront la barrière invisible qui les sépare encore de la fonction de morphone. D’autant qu’elles occupent depuis toujours un rôle important dans la communication avec le monde invisible des sing saksit en assumant la fonction de Nang Thiem ou Mè Thiem. « Dans la vie quotidienne, des femmes médiums connues couramment sous le nom de Nang Thiem (Lady in trance) ou Mère Thiem (Mother in transe) assurent un rôle important d’intermédiaire entre  le monde des êtres humains et celui des esprits », assure Mayoury Ngaosyvathn (1993) qui a aussi insisté sur l’importance des femmes dans l’histoire et la légende lao.

Encore un officiant à un mariage de noces à Thakhek (Janvier 2013)

Encore un officiant à un mariage de noces à Thakhek (Janvier 2013)

Elle a, notamment, fait référence au couple des temps anciens, Pou Gneu-Gna Gneu, qui se porta volontaire pour aller couper une liane géante obstruant le ciel et privant les êtres humains de la lumière du soleil, et forcément de la vie, et qui fut tué par la chute des branches (Cf : https://laosmonamour.wordpress.com/page/2/?s=pimay).

L’universitaire a également rappelé les hauts faits de Nang Tantay et de Nang Sida. La première s’était portée volontaire pour être sacrifiée à la place des jeunes filles du pays, dont le roi –son père- avait menacé d’exécuter en représailles à l’infidélité de son épouse, la reine. La seconde s’est donné en sacrifice aux esprits en lieu et place de son père, le roi de Champa, édificateur du Vat Phu, dans le sud du Laos. Comme dans les Contes de fées, elles furent sauvées toutes les deux. Une autre femme légendaire dirigeait le royaume de son mari, le père de Sinxay, lorsque celui-ci se faisait bonze. Enfin, tous les T’ai-Lao, et même de plus en plus de touristes étrangers, connaissent la légende de Yamè Simuong, à l’origine de la célèbre pagode du même nom au centre de Vientiane, et qui, enceinte, s’était jetée dans le trou du Lakmuong (pilier de la ville) et fut enterrée avec au moment de son édification. Un sacrifice personnel suprême selon certains récits, un sacrifice rituel organisé –donc forcé- selon d’autres.

 Un Baci : des finalités multiples

L’importance et l’utilité de la cérémonie du Baci dans le bien-être des Lao ont été reconnues par des spécialistes occidentaux et régionaux qui ont tous souligné que la solidarité, l’amitié et la fraternité exprimées avec tant de chaleur et tant de sincérité aux propriétaires des khouane par des représentants de la société et en prenant à témoin le monde de l’invisible produisaient un influx positif et créait une ambiance constructive à la réalisation des souhaits et des vœux.

Un jeune marié allumant les cierges du Phakhouane avec la lumière qu'il a apportée

Un jeune marié allumant les cierges du Phakhouane avec la lumière qu’il a apportée

Le Baci se révèle, en effet, comme l’unique occasion dans une vie d’homme ou de femme où le « tout » a été atteint et formé avec la présence des gens d’un même village ou d’une même ville, représentant donc la société dans son ensemble, le dharma et les sin saksit, l’environnement proche, les anges (Thévabut-Thévada), les génies tutélaires, Mè Thoranie ainsi que les khouane. Le « tout », ainsi constitué, contribue alors à mettre en place le moment faste, l’instant ici et maintenant faste ainsi qu’une atmosphère faste pour permettre la symbiose entre le monde humain et l’univers invisible. Donc propice au retour des khouane et du bien-être non seulement des personnes honorées par un Baci mais également de toute la communauté rassemblée autour d’elles.

Et c’est sans doute pour se mettre au diapason du faste ambiant que les propriétaires des khouane, habillés avec élégance et sobriété –corsage blanc et sinh pour les dames, chemise blanche et pantalon noir pour les messieurs-, restent assis avec calme et sérénité, souriant aux salutations de la famille et des amis. Traditionnellement, ils n’ont même pas le droit d’exprimer leur douleur quand ils sont pincés par leurs invités lors d’un Baci de noces. Les amis indélicats expliquent leur geste (de jalousie ?) par leur volonté de « bien faire entrer les khouane dans le corps ». Seule occasion de la vie sociale où le contact physique entre hommes et femmes est toléré, le soukhouane supprime aussi momentanément les hiérarchies sociétales et transforme tout en joie de vivre et un indicible sentiment de félicité.

Une mariée et sa famille portent des vêtements d'apparat

Une mariée et sa famille portent des vêtements d’apparat

« C’est vrai que du point de vue théologique, les Lao croient que le bonheur suprême se réalise au nirvana. Mais en réalité, peu d’entre eux croient pouvoir y parvenir. Le rituel des khouane représente donc le stade ultime de bien-être que les villageois puissent atteindre dans cette vie. »

De leur côté, le père Zago et Georges Condominas croient aux vertus thérapeutiques du Baci en créant une atmosphère favorable au niveau psychologique et mental de la personne honorée si elle était souffrante, les participants au rituel des khouane étant les représentants de la société, leur soutien et leur solidarité représentent donc toute la force communautaire. Le fait que le phakhouane est devenu le centre momentané de l’univers indique au propriétaire des khouane qu’il est, ici et maintenant, la personne la plus importante, et la plus aimée aussi. C’est pour cela que dans les prières des khouane, l’on parle toujours de « jour faste » et de « jour approprié » (musanh vanhsob ມື້ສັນ ວັນຊອບ).

« Le soukhouane produit donc une hygiène spirituelle plus que thérapeutique, parce qu’il rétablit de fait un équilibre psychologique au sein et par l’intermédiaire de la société familiale, parce qu’il procure l’acceptation et le respect de la personne en question. Au fond, il y a une intuition foncière dans cette manière de traiter, celle qu’il faut soigner l’âme (les khouane) pour soigner le corps, qu’il faut renouveler les profondeurs de la personne pour rétablir sa santé physique », explique le père Zago.

Un petit orchestre accompagne le futur marié en apportant de la joie et du bonheur à tous (Paris mai 2012)

Un petit orchestre accompagne le futur marié en apportant de la joie et du bonheur à tous (Paris mai 2012)

Il est bien connu et admis que le bien-être psychologique, l’absence de soucis et de tracas, la joie de vivre et l’harmonie familiale contribuent à mettre notre corps dans des dispositions favorables à même de fabriquer des substances chimiques bénéfiques à notre santé. Il a été, d’ailleurs, démontré scientifiquement que les pleurs, par exemple, libèrent le corps de ses tensions et du stress de la vie quotidienne. « Pleurer évite la spirale infernale des angoisses et de la dépression », a clamé le Dr Alexandre Lowen, fondateur de la thérapie bioénergétique.

L’Association Geza Roheim a reconnu que « le Baci, et surtout sa représentation culturelle sur lesquelles il est fondé, illustrent des conceptions étiologiques et thérapeutiques présentant des décalages manifestes d’avec nos conceptions médicales et psychologiques occidentales. »

Gros plan d'un Dork Hak ou fleur de l'amour

Gros plan d’un Dork Hak ou fleur de l’amour

« Le Baci montre la prépondérance d’une structure soustractive (la perte de quelque chose, les Khouane en l’occurence) alors que la plupart de ‘nos maladies’ sont comprises dans une structure additive (…). Le Baci lao ‘ferme les ouvertures’ aux malveillances possibles des phi et autres invisibles (…). Partout, les hommes entretiennent des rapports singuliers avec des entités non humaines, plus ou moins terrestres, plus ou moins divines, presque toujours invisibles. Dans tous les cas, ces relations particulières ont parmi de nombreuses fonctions celles de soigner et pour le moins de soulager les maux et les infortunes qui font souffrir les êtres humains », a détaillé l’Association.

Ce qui rejoint ce que Claude Lévi-Strauss a qualifié d’efficacité symbolique.

La grande joie d'une jeune mariée à son Baci de noces (Paris, mai 2012)

La grande joie d’une jeune mariée à son Baci de noces (Paris, mai 2012)

L’anthropologue et l’ethnologue français, cité par l’Association Geza Roheim, avait écrit L’efficacité symbolique à partir de l’analyse d’une longue incantation publiée par Nils Holmer et Henry Wassen (Mu-Igala or the Way of Muu, a Medecine Song from the Cunas of Panama) qu’un chaman utilisait pour aider une maman en proie à un accouchement difficile. Après une comparaison systématique entre chamanisme et psychanalyse, il conclut à l’exacte équivalence entre les deux cures.

   « L’efficacité symbolique consisterait précisément dans cette ‘propriété inductrice’ que posséderaient, les unes par rapport aux autres, des structures formellement homologues pouvant s’édifier, avec des matériaux différents, aux différents étages du vivant : processus organique, psychisme inconscient, pensée réfléchie », explique Claude Lévi-Strauss.

Le rapprochement entre psychanalyse et Baci se révèle d’autant moins surprenant que dans les deux cas un ‘docteur’ (ຫມໍ en Lao) est en charge du processus : l’officiant présidant un Baci se nomme morphone, c’est-à-dire le docteur des souhaits ou des vœux, ou « spirit doctor » (Mulder). Dans les deux cas, le praticien s’occupe d’un mal ou plutôt de quelque chose d’impalpable mais qui perturbe et bouleverse réellement l’harmonie corps-esprit d’un être.

Stanley Tambiah a lui aussi reconnu au rituel des khouanes des fonctions prophylactiques et thérapeutiques : « Ces rituels ne sont pas spécialement organisés pour guérir une maladie organique ou mentale (la folie) mais pour recharger ou restaurer le moral en particulier lors des rites de passage ou des situations de transition. Dans ces situations, la société attribue à la personne honorée un état d’esprit approprié et le rituel est destiné à lui dire quelque chose afin qu’il se produise des effets dans son esprit. » (Buddhism and the Spirit Cults in North-East Thailand. 1970).

Des khao-lam pas encore épluchés

Des khao-lam pas encore épluchés

En plus de ses attributs thérapeutiques, le Baci contribue également à raffermir, à rendre plus heureux les khouane se trouvant déjà dans notre corps afin qu’ils participent au bien-être, à la bonne santé et au bonheur de leur propriétaire (Zago, Okin). C’est sa fonction sociale la plus importante : réunir la parenté et les amis pour se retrouver ensemble !

La présence de la parenté, des amis, des invités et des villageois contribue, elle aussi, à rendre ce moment faste si spécial et empli d’ondes positives à la fois pour les personnes honorées par le Baci et la communauté de circonstance. Parce que participer à un Baci signifie que toi et moi ainsi que toute la parenté et les participants s’aiment toujours autant que par le passé et comptent réaliser à l’avenir, et ensemble, de grands projets de vie. Que nous formions ensemble une grande famille pour toujours…

Un phakhouane ou Plateau de repas des âmes (Ban Moungsoum, septembre 2011)

Un phakhouane ou Plateau de repas des âmes (Ban Moungsoum, septembre 2011)

Le Baci peut évidemment jouer le rôle de médiateur et de conciliateur en cas de disputes dans une famille ou de transgressions des règles coutumières sans oublier sa fonction d’hommage et de demande de pardon aux parents, aux aînés, aux génies tutélaires et autres puissances invisibles. Il assure en même temps le retour du fautif à son statut d’homme (ou de femme) aimé et respecté, de citoyen responsable et d’être humain avec lequel la famille et la société dans son ensemble entendent collaborer et réussir.

Le rituel des khouane participe activement à reconstituer en un « tout » inséparable les 32 parties du corps et leurs 32 khouane, en particulier après un accident, une grave maladie, une naissance aussi (Cf. https://laosmonamour.wordpress.com/2014/05/23/laos-naissance-a-la-laotienne-en-lhonneur-de-notre-petit-neveu-passaya/) ou tout autre événement ayant perturbé l’équilibre et l’harmonie vitale d’une personne.

Le père Zago avait bien saisi la portée sociétale et socio-psychologique de l’acte de réparation : « Cette réparation doit se comprendre avant tout non comme une demande de pardon, mais comme le rétablissement d’un ordre voulu (…). Offenser quelqu’un, l’insulter, lui ‘faire perdre la face’ ou la réputation, n’atteint pas seulement l’extérieur, comme nous Occidentaux ; l’offense détruit quasiment la personne, touche à ce qu’il a de plus profond en elle, ses khouane. C’est pourquoi se doit une réhabilitation non seulement juridique mais existentielle ; il faut réintégrer la personne offensée en la totalité de l’ordre dans la considération des parents et des ancêtres, en l’honorant. »

On voit donc que le Baci peut apporter réparation à une personne bafouée dans son honneur et ses coutumes tout en l’emmenant à occuper, de nouveau et pleinement, sa place dans la société, récréant alors l’harmonie au sein de la famille, du village, de la ville et de la société dans son ensemble. La concorde, l’entraide et le partage tout comme la pleine confiance et l’harmonie retrouvées contribuent au bien-être et au bonheur non seulement des personnes honorées par le Baci mais également de l’ensemble de la communauté.

La famille entoure les nouveaux mariés (Oregon, octobre 2012)

La famille entoure les nouveaux mariés (Oregon, octobre 2012)

Et à chaque fois qu’un événement imprévu ou même prévu survient dans une famille, un village, une ville ou une société, l’harmonie et l’équilibre sont rompus puisqu’il y a nouveauté, puisqu’il y a changement. Par exemple, une naissance apporte de grands bouleversements à l’ordre familial établi. Non seulement il y a un membre de plus dans la famille, la fonction de la femme, qui était jusque-là l’épouse, la fille ou la nièce, change aussi puisqu’elle devient par la magie de cette naissance mère et génitrice d’une descendance, c’est-à-dire un membre dont l’importance a décuplé au sein du clan auquel elle a donné un héritier ! Sur le plan purement technique et matériel, l’arrivée d’un bébé transforme le train-train de la vie quotidienne en une atmosphère de grande joie, de grand bonheur, mais avec son lot de servitudes inexistantes avant : les cris et les pleurs du bébé, les réveils intempestifs la nuit etc.

Un salut à la laotienne dans sa version la plus respectueuse (Paris, mai 2012)

Un salut à la laotienne dans sa version la plus respectueuse (Paris, mai 2012)

Alors, certains khouane peuvent effectivement être tentés par le départ vers un ailleurs qu’ils espèrent plus calme, plus reposant ou plus satisfaisant à leur nature vagabonde et joyeuse. L’organisation d’un Baci s’impose d’autant plus que la famille agrandie doit présenter à la société son nouveau membre. Ce rituel possède donc au moins trois fonctions importantes :

  1. Présenter et introduire le nouveau-né au sein de la société pour qu’il soit accepté en tant que membre à part entière ; un nouveau membre avec tous les droits et les devoirs ;
  2. Reconnaître le nouveau statut de l’épouse devenue mère, c’est-à-dire celle qui a eu la chance de donner la vie, celle qui a eu l’insigne honneur de procréer et de donner une descendance à sa famille ;

Et 3. Ramener l’équilibre et l’harmonie, momentanément rompus, au sein de la famille, du village et de la société pour le bien-être et le bonheur de tous.

Unis par les liens sacrés du mariage et du Baci, les jeunes mariés effectuent la cérémonie de somma (Oregon, octobre 2012)I

Unis par les liens sacrés du mariage et du Baci, les jeunes mariés effectuent la cérémonie de somma (Oregon, octobre 2012)I

L’importance particulière d’un Baci de sortie de couches est magnifiée par le fait que les invités ne peuvent pas, à moins d’un empêchement d’une gravité extrême, refuser d’honorer l’invitation à un Baci d’un nouveau-né parce que chacun sait, au plus profond de lui-même, que s’il a été convié c’est parce qu’il fait partie intégrante de cette famille que ce soit par les liens de sang, de mariage ou d’amitié. Ne pas y participer équivaudrait à s’exclure de cette grande famille, un acte que très peu de personnes osent accomplir parce qu’elles savent que cela équivaudrait à une excommunication volontaire, à un bannissement de sa communauté de destin. Ce qui serait non seulement la pire des condamnations pour quelqu’un obligé, déjà, de vivre loin de sa terre ancestrale, mais surtout la privation de toutes ses racines socio-culturelles et cultuelles.

En dehors du Baci de sortie de couches, l’autre soukhouane incontournable est celui du mariage. Etrangement, d’ailleurs, ces deux événements concernent le début d’une nouvelle existence : celui du bébé et de la femme devenue maman, ainsi que celui du nouveau couple qui clame, par l’intermédiaire du Baci et de manière officielle, qu’il a changé de statut, passant de célibataires à celui de mari et femme et qu’ils méritent désormais considération et respect dus à leur rang. C’est pour ces raisons que les Lao se font un devoir d’assister à un Baci de noces parce qu’ils savent aussi qu’ils auront, eux aussi, besoin de l’aide et de la solidarité de la communauté lorsqu’ils convoleront, eux ou leurs enfants, en justes noces. Mais aussi parce qu’ils ont conscience de l’importance particulière de participer à la construction d’un nouveau foyer, d’une nouvelle famille, tout en étant les témoins privilégiés de l’un des événements les plus heureux sur terre.

Partage de l'oeuf rituel scellant officiellement le mariage lao (Paris, mai 2012)

Partage de l’oeuf rituel scellant officiellement le mariage lao (Paris, mai 2012)

Par conséquent, les cadeaux offerts au jeune couple, que ce soit de l’argent ou des objets de valeur, prennent un poids social particulier. Les invités savent que leur contribution représ ente non seulement le témoignage d’une grande amitié et d’une solidarité coutumière, mais également la constitution –matérielle ou financière- de la base même de leur communauté, à savoir l’entraide et le partage. Ils sentent confusément que la réussite –ou l’échec- du nouveau couple dépend également d’eux et de leur présence. Ils sont à la fois témoins (de leur union) et garants du contrat passé entre les deux êtres.

Les premiers T’ai-Lao à avoir mis en place un Baci en bonne et due forme n’auraient sans doute jamais imaginé autant de répercussions sociales et psychologiques de cette petite réunion familiale, ni autant de responsabilité qui incomberaient à toute la communauté de circonstance d’un soukhouane ou d’un phoukkhène.

Un Baci familial pour bien marquer la rupture entre la mort et la vie (Thakhek, août 2013)

Un Baci familial pour bien marquer la rupture entre la mort et la vie (Thakhek, août 2013)

Le summum de la culture lao

Le Baci, qui aurait pris sa forme actuelle au début du XVIème siècle sous le règne du roi Visounnarath, fait non seulement partie intégrante des symboles de l’art d’être lao, mais il s’impose de plus en plus comme l’image même d’une philosophie de vie à la laotienne, faite de sincérité des sentiments, de douceur de vivre, d’hospitalité et de partage. Placé sous la protection des Trois Joyaux et en présence d’êtres célestes, forcément invisibles, il crée par la magie d’un communautarisme complexe où s’entremêlent le monde invisible des sin saksit, les humains et la représentation du Mont Méru, à l’origine de toutes choses, un univers nouveau, momentané certes, mais capable de permettre la médiation entre les êtres invisibles, les khouane notamment, et les êtres humains.

Des khao-lam non épluchés et des prêts à être consommés

Des khao-lam non épluchés et des prêts à être consommés

En quête d’un bonheur absolu qu’il sait pourtant illusoire, ce qui représente déjà le début de la sagesse, le ressortissant lao sait qu’il peut obtenir et retirer la quintessence de  la vie du rituel des khouane. Le Baci ou soukhouane lui apporte du réconfort, de l’équilibre, de l’harmonie, de la joie et du bonheur, contribuant ainsi à lui donner son tout existentiel sans lequel il ne saurait trouver ni bien-être et encore moins de paix intérieure.

Mayoury Ngaosyvathn a d’ailleurs souligné la contribution essentielle du rituel des khouane à l’équilibre psychologique des personnes honorées et de la communauté de circonstance : « Le soukhouane est un rituel qui rétablit l’équilibre psychologique d’un individu, de sa famille ainsi que des membres de la communauté. Le Soukhouane entraîne l’acceptation sociale et le respect pour la (les) personne(s) honorée(s). Prendre soin des khouane remplit, en effet, une fonction psychologique parce que le rituel affirme la solidarité des participants. Par conséquent, le rituel renforce l’âme ou les âmes de l’individu contre les dangers parce qu’il lui redonne de la force et de la joie. »

Cordelletes de coton rituel portant une plaque avec le kata (prière en Pali de protection et de bonheur)

Cordelletes de coton rituel portant une plaque avec le kata (prière en Pali de protection et de bonheur)

Nous pouvons donc en conclure que le Baci apporte de la joie, du bonheur, de la concorde et de la solidarité à tous. Il renforce en même temps les liens d’amitié existants qui sont ainsi magnifiés publiquement et en présence d’êtres invisible des Saksit. Par extension, le village, la ville, la communauté dans son ensemble peuvent profiter pleinement de ces influx positifs afin de consolider les sentiments d’entraide, de solidarité et de respect.

Depuis la fin des années 1980 et l’ouverture socio-économique du Laos, le Baci fait désormais partie des symboles forts de l’art d’être Lao, devenant même une institution nationale incontournable. Il est désormais organisé de manière officielle pour l’accueil de dignitaires étrangers ou pour marquer les événements importants de la nation, une manière de « légitimiser » le nouveau régime, selon Grant Evans, cité par Chai Chin Fern, Stephan Bailey et Mayoury Ngaosyvathn.

Et Chai Chin Fern a, elle-même, fait remarquer que « la pratique des croyances traditionnelles fait partie intégrante de la vie quotidienne des Lao (…). De nos jours, le soukhouane est identifié au peuple lao (…). Et comme les gens d’autres confessions peuvent y participer, il devient un bon fédérateur. C’est ainsi qu’une vieille tradition a été ressuscitée pour servir un nouvel objectif : façonner une identité nationale lao. »

Si elle a noté que le rituel originel des khouane avait subi des changements au contact du brahmanisme et du bouddhisme, Ruth-Inge Heinze, cité par Stephen Bailey, voit toujours quatre fonctions principales à cette cérémonie si chère aux peuples T’ai. Il s’agit de la restauration et du raffermissement de l’harmonie entre l’individu et son psyché, entre l’individu et sa société, entre l’individu et le surnaturel, et enfin, entre l’individu et l’Univers (Tham Khwan : How to Contain the Essence of Life. 1982).

Le Baci permet donc à chacun de retrouver son tout existentiel quel que soient sa religion, ses origines ou son statut social. Chaque ressortissant lao et ses amis ou proches ont eu ou auront l’honneur d’un Baci au moins une fois dans leur existence parce qu’il s’agit du summum de l’art d’être Lao, la meilleure expression de la vie à la laotienne, faite d’amitié vraie, fière et sincère, de partage et d’entraide, avec en prime une certaine idée de l’hospitalité.

Joie et bonheur après un Baci (Thakhek, août 2013)

Joie et bonheur après un Baci (Thakhek, août 2013)

Inexplicablement, je ressentais un bien-être impalpable et une paix intérieure m’envahir après chacun des nombreux Baci auxquels j’ai eu la chance et l’honneur d’assister, que ce soit en tant que  simple participant, de propriétaire des khouane ou d’officiant.

Comme Sarah Shaw, une touriste américaine, je ne sais pas comment expliquer d’où me vient ce sentiment si joyeux et si communicatif procuré par le Baci.

Voici le témoignage de Sarah Shaw: Baci Ceremony Calls My Soul in Laos, in http://wanderlustandlipstick.com/blogs/wandershopper/2013/08/19/baci-ceremony-calls-my-soul-in-laos/)

Comme l’a noté « le soukhouane, mot-clé de la culture lao, connote et dénote l’attitude, la pensée et la perception du monde du peuple lao. Pour beaucoup de Lao, il est le véritable marqueur de l’identité lao. »

Pour Louise Dallaire,  le Baci est « un instant sacré ».  Après avoir été honorée par son tout premier Soukhouane, à Paris, elle a avoué « avoir reçu un cadeau inouï, une marque d’amitié à laquelle je n’aurais jamais osé prétendre ».

« Ces instants se muent en une sorte de mariage, de lien définitif avec la communauté qui m’accueille, m’enveloppe, m’accepte et me porte. Par le Baci, j’ai trouvé la forme de rituel qui m’est naturelle et j’ai senti le bonheur me gagner sans que je comprenne d’abord pourquoi. C’est un état d’abdication, sans résistance où on laisse les tristesses derrière soi, c’est entrer dans une zone de foi, d’espérance, c’est assister à la mutation d’un état d’esprit néfaste en un autre plus positif. C’est assister à la naissance d’un amour fou et de la joie, parce que l’impression d’être profondément aimée jaillit en nous. Etre ainsi entourée crée une énergie, un enveloppement extraordinaire et fait naître un sentiment d’amour inégalé», a expliqué Mme Dallaire.

Si le Dr Thongrith Phoumirath a souligné que « le soukhouane est, pour beaucoup de Lao, le véritable marqueur de l’identité lao parce qu’il est le mot-clé de la culture lao, connote et dénote l’attitude, la pensée et la perception du monde du peuple lao.», il peut aussi se révéler comme un exceptionnel moyen de médiation entre la culture lao et les non-Lao, tombés sous son charme.

Le Baci, soukhouane ou phoukkhène, que nous organisons également pour accueillir une nouvelle voiture –à l’instar du baptême d’un bateau ou d’un voilier en Occident-, pour faire honneur au riz nouvellement récolté et installé dans la grange, au buffle qui a aidé aux travaux et à tout être ou objet qui participe directement à notre vie de tous les jours, remplit donc de multiples fonctions. S’il est devenu le symbole le plus important, le plus marquant aussi, de l’art d’être Lao, il permet également aux ressortissants lao de la diaspora de se rassembler et de se sentir toujours sur leur terre ancestrale même si, en réalité, ils se trouvent à des dizaines de milliers de kilomètres de là.

Le Baci comme symbole de la représentation matérielle du pays lao, c’est sans aucun doute l’un de ses plus grands bienfaits.

    C’est le miracle de la vie en quelque sorte…

Des khao-lam, un dessert très apprécié ou l'une des facettes de l'utilisation du riz gluant

Des khao-lam, un dessert très apprécié ou l’une des facettes de l’utilisation du riz gluant

Sources

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Baci, What is it? What is it for? How is it done?, in http://www.laos-guide-999.com/baci.htm

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Baci Lao, in http://patrick.fermi.free.fr/baci.htm

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Chai Chin Fern, Elena Gegoria – Of Soukhuan and Laos. Faculty of Social Sciences. Universiti Malaysia Sarawak, in http://www.researchgate.net/profile/Elena_Chai_caijingfen/publication/236177240_Of_Soukhuan_and_Laos/links/00463516e35a761c3b000000.

Chanmy Sitthimanotham – Vatthanatham Bouhane Lao (1996-1999)

Cornu, Philippe – Mais où sont donc passées les émotions?. Regard bouddhiste, N.3, Févier-mars 2014. Paris : pp.8-11

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Pom Outama Khampradith, Bounheng Inversi, and Tiao Nithakhong Somsanit – The Baci Ceremony, in http://www.laoheritagefoundation.org/ceremonies/baci.jsp

Pourquoi les larmes font du bien. In http://www.psychologies.com/Moi/Se-connaitre/Emotions/Articles-et-Dossiers/Pourquoi-les-larmes-font-du-bien

Soulang Dejvongsa – Communication personnelle, avril 2014

Sri Pongsathat – New French-Thai Dictionary. 1977

Syncrétisme : Baci et nouvel an chinois, in http://vientiane-laos.blogspot.fr/2007/02/syncretisme-baci-et-nouvel-an-chinois.htm

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Thongvan Phangphilavong – Baci Ceremony Strenghtens Ties of Friendship, in http://www.accent.ac.nz/elto/articles/baci-ceremony-strenghtens-ties-friendship

Thongrith Phoumirath, Dr – The Soukhouane and the Lao People, in http://www.laopress.com/news/Custom/soukhouane/index.htm

Zago, Marcello – Rites et cérémonies en milieu bouddhiste lao. Roma, Università gregoriana editrice, 1972.

A propos laosmonamour

ເກີດຢຸ່ບ້ານມ່ວງສູມ ເມືອງທ່າແຂກ ແຂວງຄໍາມ່ວນ ໄດ້ປະລີນຍາ ຕຣີແລະໂທ ຈາກມະຫາວິທຍາໄລ Robert-Schumann (Strasbourg) ແລະ ປະລີນຍາເອກ ຈາກມະຫາວິທຍາໄລ Paris-Sorbonne, Paris IV Travaille à l'AFP Paris après une licence et une maîtrise à l'école de journalisme de Strasbourg (CUEJ - Robert-Schumann) et un doctorat au CELSA (Paris-Sorbonne)
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2 commentaires pour Laos : Baci, phoukkhène, soukhouane, origines, fonctions, explications (nouvelle version avec vécu d’une Québécoise, exemple de prière, Sout Kong Khao, Sout Khouane Luang))

  1. Phayboun Phitthayaphone dit :

    Sabaydi Souli,
    Moi qui croyais tout savoir sur le Baci, je me sens moins idiot après avoir lu ton texte, si bien écrit et bien documenté.
    Bravo !
    Hakphènng
    Phayboun

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