Catherine Piquemal: un sourire inoubliable

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Cathy, chère Cathy

J’ignore si vous avez internet au paradis. Ou des calendriers, ou des journaux.

Si oui, tu sauras que la Route du Rhum s’apprête à s’élancer de St-Malo dans quelques semaines, cette fameuse Route du Rhum qui t’avait donné tant de fil à retordre, et que tu avais couverte de façon si professionnelle, si magistrale malgré ton jeune âge. Ignare ou presque en matière de voile peu avant, tu étais devenue incollable sur les marins, leur palmarès, les bateaux, la technique, en quelques semaines, ce qui impressionnait jusqu’aux voileux les plus chevronnés du bureau de Rennes.

Si oui, tu sauras que ça fait 15 ans presque jour pour jour que tu nous manques. 15 ans déjà que tu as décidé que ce monde était trop lourd à porter, malgré ton énergie, malgré ton sourire, malgré cette force de travail et cette intelligente vive grâce auxquelles on te prédisait tous un bel avenir à l’AFP en particulier, et dans la vie en général.

Laurent Bourgnon, vainqueur de la Route du Rhum 1998, couverte avec maestria par Cathy

Laurent Bourgnon, vainqueur de la Route du Rhum 1998, couverte avec maestria par Cathy

En 15 ans, le monde a un peu bougé, mais il n’est pas vraiment plus rassurant. Journalistes ou touristes se font décapiter parce qu’ils sont américains, britanniques ou français. Ebola décime les plus pauvres, la guerre fait rage dans l’est de l’Europe, en Syrie, en Irak, la crise frappe durement les sans-grades et les sans-dents. Notre président, François Hollande (si, si), à défaut de redresser l’économie, multiplie les conquêtes féminines (si, si), ça te ferait bien rire.

Je t’imagine parfois, observant tout cela de très haut, avec la distance et l’humour qui te caractérisent. Je suis certain qu’ils doivent bien se marrer, ceux qui au paradis ont la chance de te côtoyer.  Je me demande certains jours ce que tu serais devenue si tu avais choisi, comme on t’en suppliait tous, de rester sur notre rive, de t’accrocher en attendant des jours meilleurs. Zébulon serait aujourd’hui une femme mûrie et apaisée, tu aurais sans doute vadrouillé ici et là pour l’agence, la curiosité toujours aux aguets, le regard perçant et lucide.

Elle est peut-être là, la source de ce sentiment d’injustice, de gâchis immense, qui nous a tant hantés quand tu es partie. La certitude qu’un avenir radieux t’attendait si tu passais le cap, si tu surmontais tes appréhensions et tes fantômes. Mais après tout, cette décision t’appartient, aussi douloureuse soit-elle pour tous ceux qui t’aimaient, pour tout ceux qui croyaient en toi, qui tentaient désespérément, en vain hélas, de t’empêcher de changer de camp. Qui sommes-nous pour te juger ?

Alors un petit grief, quand même, si tu me permets. Depuis que tu es partie, je n’écoute plus le deuxième mouvement du concerto pour piano de Ravel de la même façon (à écouter à la fin du texte). Il m’émouvait déjà avant de te connaître, depuis cette triste journée grise où il est devenu la bande son de ton départ prématuré, il me bouleverse à chaque fois que je l’écoute. Je repense à cette sinistre matinée où j’ai appris la nouvelle, je rentrais d’une conférence de presse à St-Malo. Ce jour est resté gravé dans ma chair à jamais, il est entré dans ces moments dont on se souvient tous, comme ce qu’on faisait quand on a appris les attentats du 11-Septembre ou la mort de Diana.

Cathy aux Services des Sports avant son départ à Rennes

Cathy aux Services des Sports avant son départ à Rennes

Tu nous aurais sans doute houspillés, je t’entends presque, goguenarde et un peu triste malgré tout: « Eh les gars, vous n’allez pas chialer comme des mauviettes juste parce que je suis partie quand même, la vie continue, profitez-en, moi je me retire et je vais me marrer là-haut, ce sera plus tranquille, ne vous inquiétez par pour moi« .

Alors, partons du principe que vous avez internet au paradis. Partons du principe que tu liras ce blog. Partons du principe qu’on te manque un peu aussi, et que tu seras heureuse d’apprendre qu’on ne t’a pas oubliée, comment pourrait-on t’oublier. Partons du principe que ton cher Woody Allen se trompait un peu quand il disait: « L’éternité, c’est long, surtout vers la fin« . Partons du principe que tu t’amuses bien mieux dans ta nouvelle incarnation.
Partons du principe que tu nous raconteras tout ça, autour d’un bon verre et dans de grands éclats de rire, quand on viendra te rejoindre.

On t’embrasse comme on t’aime, Cathy.
Eric

Cathy avec Pablo du Desk espagnol

Cathy avec Pablo du Desk espagnol

Ah dearest Cathy,

I remember well the first day I met her and I thought she was a member of the English desk as I was accosted by this attractive bubbly blonde with crystal cut glass English accent….that was the first time of many we laughed as she registered quite how unobservant I was.

Mind you she had no trouble discerning I was not French when I tried to speak in her native tongue….even when I protested and said I had specifically learnt French at the place with the purest French accent Tours. ‘You’re having a laugh aren’t ya’ came her riposte making me think we were now in an episode of Eastenders. She was the most delightful, intelligent, engaging and amusing company, a life enhancer but as a rule with funny people there were the blacker moments and I sat with her for a week trying to turn her mood around as she battled with it and tried to explain to me what was bugging her.

I thought things were indeed better and then she went to Rennes and we rather lost touch, email was really a twinkle in most people’s eyes in those days. God if it had been as it is today then one would never have had the old chatterbox off Cisco or the email!! In a way maybe that would have been a help to her.

However, it is useless to theorize about such things and best to remember her as she was one of the most sensitive and kind humans one would wish to meet, testified to the fact of the turnout for her funeral one crisp morning 15 years ago in Rennes….but one is left with the feeling that one would like to yell out whenever one thinks of her the title of a Ken Loach film ‘Cathy Come Home’…..the fire will always be light for you at AFP and in my heart and mind too.

Pirate

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Cathy,

Le 19 mars 1999, on m’a ouvert le cœur pour en retirer un corps étranger. Quatre heures d’opération. La peur de ma vie. La veille, en raccompagnant les miens à l’ascenseur de l’hôpital, je me disais que je les voyais sans doute pour la dernière fois. Que j’allais quitter la scène. Six mois plus tard, c’était toi qui la quittais. Qui nous quittais. Trop tôt. Pas juste. Pas comme ça. Refus. Révolte.

Incompréhension. Tristesse.

Tristesse infinie. Alors, quinze ans après ? Alors un sourire. Alors un regard. Alors, plein de petites choses qui resteront enfermées bien au chaud dans un petit coin de ce cœur ouvert le 19 mars 1999 et que j’entrouvre un instant aujourd’hui. Le temps d’un souvenir partagé avec ceux qui ne t’ont pas oubliée.

Alain

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Chère Cathy,

12 septembre 1999, 12 septembre 2014.

Cela fait 15 ans déjà. Une éternité pour certains, juste hier pour celles et pour ceux qui t’aiment d’un tendre amour. Puisque pour celles et ceux-là, tu restes toujours  dans leur cœur et dans leur amour.

Débordante de vie et d’humanisme –d’aucun disait que tu étais le symbole et l’expression même de la vie vraie, joyeuse, conviviale- tu avais décidé que ce monde pourri, que cette terre encombrée de trop de guerres et d’injustices ne méritait plus de profiter de ton sourire si doux et si plein de vie. Tu te disais alors qu’il ne correspondait plus à ta vision d’une existence épanouie, ni à ta conception d’un monde convivial et fraternel !

Te voilà, donc, partie en nous laissant dans une tristesse infinie, chacun de tes ami(e)s se faisant le reproche de ne pas t’avoir montré suffisamment d’écoute ou d’attention. Certains s’en voulaient, se lamentant qu’ils auraient pu et dû « faire ceci ou cela ». Pour ton plus grand plaisir  et t’avais dû éclater de rire en les voyant s’apitoyer sur leur triste sort alors que tu avais consciencieusement et méticuleusement préparé ton départ.

Ne nous reste plus que ton sourire sublime, irradié de vie, débordant de bonheur et d’une énergie contagieuse. Un sourire qui cachait bien ton mystère, ton jardin secret.

Te voilà, donc, partie après être venue me dire au-revoir à ta manière. Même dans un rêve, tu ne pouvais pas faire les choses comme tout le monde ! Dans ta robe rouge écarlate, tu traversais une rue sans jamais te retourner alors que je te criais : « Cathy, Cathy ! » Mais même de dos, je devinais très distinctement ton sourire si doux et si plein de vie…

Tu m’en avais sans doute voulu de n’avoir pas pu te rappeler en cette soirée de foot et de rugby, sport d’équipe par excellence mais qui manque cruellement d’esprit d’équipe quand il s’agit de partage ou d’entraides envers les plus faibles, les plus démunis.

On en était donc resté à ce « au-revoir » aussi imparfait qu’impoli de ma part.scan050211_0136ter

« Désolé Cathy, je dois te laisser. Je te rappellerai tout à l’heure… »

– Je t’en prie. Fais d’abord ton boulot…

Et t’étais partie dans un éclat de rire. Je n’avais alors pas compris que tu te moquais de mon ignorance, de mon incapacité à déceler que ce fut notre dernière conversation.

Oui, chère Cathy, je sais que tu m’en voulais de t’avoir laissée en tête-à-tête avec le chef du Desk d’alors quand tu te retrouvais aux Antilles pour ton premier reportage de voile.

« Je n’y connais rien à la Route du Rhum. Je t’appellerai pour l’urgent d’arrivée. Je compte sur toi ! »

–  Ok, ne t’inquiète pas Cathy. Ca se passera bien.

« Oui, si tu es là (à Paris), je serai moins inquiète. »

Hélas, un record du monde d’athlé, un Grand Prix de Formule 1 et une descente de ski alpin à couvrir à partir de la télé, entre autres, m’avaient alors empêché d’être ton correspondant parisien. Et je comprends fort bien ta colère. Bien malgré moi, j’avais provoqué ton inconfort et ta peur de ne pas bien faire ton travail. De ne pas être à la hauteur de ton exigence de la perfection. Mais comme tu étais plus belle quand tu étais rouge de rage envers nous, on se plaisait même, parfois, à provoquer ton ire !

– Cathy était parfaite. On devra l’envoyer plus souvent couvrir la voile, résuma le chef.

« Tu ne peux pas savoir combien je déteste la voile et c’était une horreur que de travailler avec Jean-Pierre. Il me stressait, il m’enlevait toute mon énergie vitale. J’étais morte de trouille. Tu m’as lâchement abandonnée ! »

Abandonné, oui, tu nous a tous abandonnés en partant ce 12 septembre 1999. Si je t’avais donné un autre équipier, par la force des choses, sur la Route du Rhum, toi, tu nous a laissés orphelins sur la route de la Vie. Comme d’ailleurs le jour où tu partais pour ton nouveau poste à Rennes et de nouvelles aventures.

– Prend bien soin de Pierre, d’Eric et d’Olivier. Je te les confie, me disais-tu lors de ton pot de départ. Un au-revoir, un adieu, un testament d’amour, un héritage en amitié. Et ton bilan, forcément globalement positif.

Certes, je t’avais ensuite retrouvée, à Rennes, dans ton nid douillet où tout respirait la joie de vivre, lorsque tu nous avais invités, ma petite famille et moi-même, à séjourner chez toi sur la route des côtes bretonne et normande. Mes fistons n’avaient jamais autant mangé de crêpes au petit déj que ce matin-là.

« Elle est vraiment trop gentille, Cathy », me disaient-ils au moment de reprendre la route.

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Après ton départ programmé et choisi, j’avais évité de passer par Rennes, et ce durant plusieurs années, afin que mes deux enfants ne me demandent de tes nouvelles. Je me savais alors incapable de leur expliquer les raisons de ton départ alors qu’à leurs yeux, tu symbolisais la vie, tu étais l’expression même de la joie de vivre.

Chère Cathy,

15 ans plus tard, rien ou presque n’a changé dans notre cœur et dans notre amour. T’es toujours avec nous et parmi nous. Tu faisais tellement partie de ma famille que je mentionne, machinalement, ton nom, en compagnie de mon petit frère, parti dans son sommeil alors qu’il n’avait pas encore 36 ans, à chaque fois que je participe à une cérémonie bouddhiste de dédicace de dons aux disparus.

15 ans après ton départ, je me souviens encore comme si c’était hier l’après-midi passé –à cinq ou six- dans ton appart Porte de Versailles, à Paris, à préparer des rouleaux impériaux et à les manger dans la joie et la bonne humeur.scan050211_AFP0102

15 ans jour pour jour depuis ton départ, j’ai, enfin, réussi à écouter de nouveau Sad Lisa, de Cats Steven, sans verser de larmes. Mais dès les premières notes, je revois tes parents, ton mari, tes amis, tes collègues, dont plusieurs venaient exprès de Paris comme le fameux Jean-Pierre qui t’avait tant terrorisée lors de la Route du Rhum, dans la salle d’un cimetière de Rennes où tu nous réunissais pour la dernière fois.

Il y avait, bien sûr, Ouerdya, ta presque jumelle, Eric le Rennais et ex-doyen des CDD, Eric mon petit-frère, Alain, Pirate, Jean-Pierre le directeur à qui revenait la douloureuse mission de distribuer tes lettres d’adieu, confectionnées avec amour, avec des fleurs et plastifiées,  tes parents, ta famille, tes collègues et amis. Et il y avait surtout ces notes lancinantes de Cats Steven…

15 ans après, rien n’a changé ou presque même si la famille d’Ouerdya s’est agrandie et que Pirate s’est marié, tandis qu’Alain est devenu grand-père. Quant à Pierre, il est parti à la retraite, mon petit-frère Eric s’est un peu plus rapproché, lui, de la grande Asie !

Salut Cathy, on t’aime si fort et merci pour ta joie de vivre!

 

A propos laosmonamour

ເກີດຢຸ່ບ້ານມ່ວງສູມ ເມືອງທ່າແຂກ ແຂວງຄໍາມ່ວນ ໄດ້ປະລີນຍາ ຕຣີແລະໂທ ຈາກມະຫາວິທຍາໄລ Robert-Schumann (Strasbourg) ແລະ ປະລີນຍາເອກ ຈາກມະຫາວິທຍາໄລ Paris-Sorbonne, Paris IV Travaille à l'AFP Paris après une licence et une maîtrise à l'école de journalisme de Strasbourg (CUEJ - Robert-Schumann) et un doctorat au CELSA (Paris-Sorbonne)
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2 commentaires pour Catherine Piquemal: un sourire inoubliable

  1. Louise Dallaire dit :

    Je vous lisais à l’instant. Je ne peux que dire que je suis totalement bouleversée par ce récit d’une amitié abruptement interrompue. Totalement chavirée pour elle, dans ce qui devait être ses derniers jours, ses tentatives maladroites de signifier qu’elle achevait sa vie et de dire un dernier au revoir, mais tout autant en me mettant à votre place et à celle de ceux qui restent.
    Votre sensibilité m’émeut toujours.

    Même des années plus tard, il est toujours temps de témoigner d’un lien qui fut important dans notre existence, quand l’âme y vient et le désire. Ce qui reste dans l’absence, des images qui affluent à l’esprit, donne la mesure de la part de lumière diffusée par la personne, cette parcelle d’éternité dans nos existences.

    Votre récit me chamboule, m’émeut. Il traite aussi de l!intériorité de chacun, de l’autre devant nous, dont on ne connaît pas ce qu’il vit au-dedans de lui, comment il le vit, au moment où il le vit. La vie intérieure qui n’a souvent pas toujours un rapport, dans l’instant, avec la vie concrète et ses exigences triviales, pour chacun de nous.

    Merci d’aborder ce sujet avec autant de délicatesse dans l’écrit et avec cette tendresse pour l’amie, laquelle a su traverser les ans et nous être livrée ainsi!

  2. laosmonamour dit :

    Ecrit avec le coeur et guidé par le souvenir toujours vivant, et toujours plein de vie, de notre amie Cathy, cet hommage touchant, émouvant parfois, ne reflète pourtant qu’une des facettes de cette amie si pleine de joie de vivre. Et qui nous manque si cruellement. Je pense que vous allez aussi apprécier le témoignage d’Eric qui avait travaillé à Rennes avec Cathy. Là encore, sous d’apparentes banalités de la vie normale d’un(e) journaliste se cache un amour immense et un énorme vide laissé dans le coeur de toutes celles et de tous ceux qui l’ont connue et aimée. Forcément…

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