Laos: Naissance à la laotienne (en l’honneur de notre petit neveu Passaya)

Passaya Keochanthala Né le 17 mai 2014

Passaya Keochanthala
Né le 17 mai 2014

ລຸງປ້າ ແລະ ຍາດຕິພີ່ນ້ອງ ໃນ ຝຣັ່ງເສດ ການາດາ ເຢີລະມັນ ແລະ ອາເມລິກາ ຂໍສະແດງຄວາມດີໃຈ ອັນສຸດພັນລະນາ ຕ້ອນຮັບຫລານຊາຍນ້ອຍ ຜູ່ທໍາອິດ ຂອງ ຄອບຄົວ ຂອງພວກເຮົາ ຄື ທ້າວ ປັດຊະຍາ ແກ້ວຈັນທະລາ ທີ່ ໄດ້ເກີດຂື້ນມາ ໃນວັນທີ່ 17 ພືສພາ 2014 ພ້ອມທັງພາກັນ ສັນລະເສີນ ຊົມເຊີຍ ຜູ່ເປັນ ພໍ່ແລະແມ່ ຄື ສຸພາສິດ ພົນລັດ ແລະ  ວິພາລັດ ແກ້ວຈັນທະລາ.​ ຂໍ ໃຫ້ ຫລານຊາຍ ນ້ອຍ ຈົ່ງໃຫຍ່ພຽງລຸງ ສຸງພຽງປ້າ ເປັນ ຄົນຮູ້ຜູ່ດີ ເປັນຜູ່ສືບຕໍ່ ມູນມໍລະດົກ ຂອງ ຄວາມຮັກແພງ ສາມັກຄີ ກົມກຽວ ຊ່ວຍເຫລືອ ຊື່ງກັນແລະກັນ ຮູ້ຈັກພີ່ຈັກນ້ອງ ທີ່ ພໍ່ເຖົ້າ ບຸນຊູ ແກ້ວຈັນທະລາ ໄດ້ປະໄວ້ ໃຫ້ ພວກເຮົາ ໝົດທຸກໆຄົນ. ຂໍໂທດເດີ້ ທີ່ ມີ ແຕ່ ພາສາຝຣັ່ງເສດ. ຮັກ ແລະ ຄິດເຖີງ ຍາດຕິພີ່ນ້ອງ ຂອງ ພວກເຮົາ ທຸກຖ້ວນໜ້າ.

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Nous, les tontons et tatas ainsi que l’ensemble de notre famille en France, au Canada, en Allemagne et aux Etats-Unis, unissons notre amour pour souhaiter la bienvenue au premier représentant de notre famille de la quatrième génération (des vivants), le jeune Passaya Keochanthala, né le 17 mai 2014. Nous envoyons aussi nos félicitations et notre amour au père et à la mère du nouveau-né, Souphasith Phonlath et Viphalath Keochanthala. Nous formulons le voeu  que le petit Passaya devienne l’égal de ses tantes et de ses oncles, qu’il soit doté d’une intelligence à même de lui permettre de  reconnaître l’importance fondamentale de l’amour et de l’entraide familiaux pour qu’il devienne le digne dépositaire de l’héritage laissé par son arrière-grand-père Bounxou Keochanthala.

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We, aunties and uncles and all our families in France, Canada, Germany and the US, are so glad and happy to welcome the first member of our family of the 4th generation, Passaya Keochanthala, born on May 17, 2014. We also extend our warmest love and joyful congratulations to his father Souphasith Phonlath and his mother Viphalath Keochantala. We all joint our prayers to help the new borned Passaya to become as strong as his uncles and as clever as his aunties so he can carry on our familial heritage, made of love, generosity, help and care of  each other, and respect. We are sure that Passaya will be the proud heir of his late great-grandfather Bounxou Keochanthala.

So sorry that we only have a French version for the moment.

First physical contact between the son and his mom

First physical contact between the son and his mom

La naissance au Laos, pays des traditions et des êtres invisibles, est une affaire très sérieuse et commence en général bien avant la conception qui revêt une importance primordiale, quasi sacrée, non seulement pour la femme et le couple, mais surtout pour la famille et la dynastie. Ah qu’ils sont doux et harmonieux les premiers cris d’un bébé qui vient de naître !

Le bébé, un don du Ciel

Non encore atteinte, contaminée diront les naturalistes purs et durs, par la civilisation technicienne très médicalisée, les sociétés asiatiques en général, et la laotienne en particulier, considèrent le bébé à naître comme  un don du Ciel.  En conséquence, cet être magique (Cf. les histoires de la cigogne, Jésus, ou les mythologies bouddhistes), dont nous datons l’apparition de la vie à partir du moment présumé de la conception, sera accepté, accueilli et traité avec le plus grand amour, avec aussi infiniment de déférence, empreinte d’une sorte de crainte inconsciente vis-à-vis de la chose divine.

La cinglante défaite électorale du Premier ministre indien, Indira Gandhi, en 1977, à la suite d’une campagne de stérilisation forcée destinée à contrôler une naissance galopante menée par son fils cadet, illustre à quel point la divinisation de la procréation en Asie est ancrée dans sa culture et ses gènes. Puisque l’Etre suprême l’a choisie pour « donner la vie », la femme, l’heureuse élue, ne peut que s’incliner devant la volonté –la bonté ?- céleste. Même si elle a déjà accouché à cinq ou six reprises, voire davantage encore.

ສຸພາສິດ ຕັກບາດ ຍາດນໍ້າ ອະທິຖານ ຢາກໄດ້ລູກ ຜູ່ງາມ

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Car, il s’agit d’un suprême honneur qu’elle n’a ni le droit ni la force de contrarier. Sous peine d’être impitoyablement punie… en devenant stérile  ou en perdant son mari, ses enfants etc. C’est son destin de donner la vie et c’est également un honneur auquel elle ne peut échapper.

Un enfant quand je veux, si je veux. Sans doute en Occident, mais certainement pas en Asie et a fortiori au Laos où l’enfant est Roi. Et il arrive quand Paya-In (Indra) ou  Thévada  (Devatà) –des êtres célestes- le décident.

La divinisation qui entoure, au Laos, la conception, la grossesse et la naissance d’un enfant imposent aux personnes qui désirent avoir de beaux bébés un certain nombre de règles coutumières plus ou moins contraignantes. Et les devoirs incombent  principalement à la future maman.

Bouddhisme et naissance

La femme ne peut, en effet, espérer être récompensée et avoir le suprême honneur de donner la vie que si elle consent à suivre les croyances ancestrales. Comme la règle non écrite de ne jamais prendre l’initiative afin de ne pas devancer son mari… Elle laissera, ainsi, l’homme avaler trois bouchées de riz avant d’entamer son repas. Elle ne parlera qu’avec l’accord ou le consentement tacite de son mari ou une fois qu’il a entamé la conversation. Elle se mettra aussi au lit après avoir rendu hommage aux pieds de l’homme de sa vie qui y est déjà confortablement installé, etc.

ວີພາລັດ ແລະ ລູກຊາຍ

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Le couple doit aussi éviter d’avoir des relations sexuelles les jours dits religieux ou Vanhsinh, jours de prière et de méditation. Ainsi le coït est formellement interdit les 8ème, 14ème ou 15ème jours de la lune croissante et décroissante.

Ces jours sacrés permettent aux croyants de rendre hommage aux Trois Joyaux : Bouddha, son enseignement et le sangha, ses disciples. On allume des bougies et des bâtons d’encens, on dépose des fleurs sur l’autel réservé aux statuettes de Bouddha, et on récite le Namo et le Tissarana ainsi que les formules sacrées en pali.

Les personnes âgées –les sages du village- se retirent à la pagode pour y passer la nuit à prier et à pratiquer la méditation. Selon nos croyances, les enfants conçus les jours sacrés deviendront des êtres du sacrilège. Et la croyance populaire veut que ces êtres du péché seront difficiles à élever (maladies, malformation etc.) et des personnes têtues, retardées mentales et ne respecteront ni parents, ni famille, ni Bouddha, à savoir les trois piliers du bonheur familial laotien…

Comme l’a noté le Dr Maurice Titran, les Orientaux intègrent les neuf mois de la vie prénatale dans la vie. Les Laotiens disent d’ailleurs mi-look (avoir un enfant) pour signifier être enceinte.

ວິພາລັດ ກ່ອນ ອອກລູກ

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 Ceci montre bien que la chose qui est en train de se constituer dans le ventre de la mère représente déjà quelqu’un, est une âme, une personne et une vie, porteur de l’espoir et du bonheur du couple.

 « Au fond, remarque le Dr Titran, le prénatal ce n’est pas du passé, c’est aussi, sur le plan sensoriel, du toujours présent. »

L’homme ou la femme, dont la vie a démarré un jour interdit, portera en lui une cicatrice indélébile tout au long de son existence. Il (ou elle) aura perdu, dès sa conception, l’harmonie vitale entre le corps et l’esprit, le visible et l’invisible. Un tel déséquilibre entre éléments yin et yang peut se révéler des plus néfastes pour la santé et l’épanouissement futur de l’être à naître.

Si la femme reste infertile après une ou deux années de vie conjugale, sa belle-famille lui conseillera vivement et inlassablement d’aller implorer  les Phi-bane/Phi-muong (génie tutélaire du village ou de la ville), les Phraya-In (Indra) et Thévada pour espérer avoir l’insigne honneur de procréer.  Car, il en va de l’honneur de son mari qu’il convient de préserver des mauvaises langues et des insinuations fâcheuses qui risqueraient de ruiner sa réputation et lui coûter sa place et parfois même son rang social.

ຜູກແຂນ ປີໄໝ່ລາວ ໃຫ້ ວິພາລັດ ໄດ້ລູກຜູ່ຈົບຜູ່ດີ

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Prier les génies protecteurs

Pour conjurer le mauvais sort, la bru se rendra seule à la maisonnette réservée aux génies tutélaires, située généralement à l’entrée du village. Après avoir allumé une paire de bougie et des bâtonnets d’encens posés sur un petit plateau dans lequel elle avait placé du tabac à chiquer, du bétel et des fleurs, elle se prosternera trois fois avant de solliciter la mansuétude des génies.

 « O génies, faites que dans votre grande bonté, je sois enceinte d’un fils. J’implore votre pitié, vous tout puissants, généreux et miséricordieux, donnez-moi la grande joie d’avoir un enfant. O génies, immense est votre pouvoir, aidez-moi à donner la vie. Si mes vœux sont exaucés, ô grands génies, je vous offrirais un panier rempli de fruits, de l’alcool, des gâteaux, un poulet ou un cochon de lait… »

Si la femme devient effectivement enceinte et donne naissance à un beau bébé, elle ira le présenter aux génies protecteurs en même temps que les dons promis. Elle sera alors accompagnée de son mari, de ses parents et des membres de sa famille qui se régaleront ensuite des  mets offerts aux génies une fois que ces derniers les auront acceptés et consommés symboliquement.1376351_659562084112767_5367488633276606904_n

Si elle éprouve une grande foi dans le bouddhisme, la jeune femme ira dans un wat offrir des bougies en cire d’abeille qu’elle aura fabriquées de ses propres mains. Elle présentera alors un assortiment varié de bougies à la mesure de son débordant désir de procréer. Avec deux cierges de trente à cinquante centimètres de long destinés à être brûlées la nuit durant devant la plus grande statue de Bouddha ; huit paires de bougies de la longueur de son poignet jusqu’à l’extrémité du majeur (en hommage aux huit préceptes de Bouddha) ainsi que six autres bougies. Deux représentant le tour de tête ; deux de la longueur du coude à l’extrémité du majeur et, enfin, deux de la hauteur du torse (du nombril au sternum) des deux époux.  Ces dernières bougies symbolisent l’investissement physique du couple qui offre ainsi leur corps à brûler sur l’autel du sacrifice afin d’obtenir l’honneur de procréer.

Un boun pour remercier Bouddha

Contrairement aux génies tutélaires auxquels on promet quelque chose, en cas de réussite, l’offrande au Bouddha –par l’intermédiaire de ses statues et de ses disciples- et accompagnée de prière et de vœux illustrent surtout les bonnes dispositions morales et matérielles de la famille, prête à accueillir de nouveaux membres.

ເຮັດບູນບ້ານ

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Libre, bien sûr, à la future maman de retourner à la pagode afin de dédier de nouvelles offrandes. Elle pourra alors témoigner sa gratitude en organisant une petit boun (fête) avec repas, habits et matériels de la vie quotidienne pour bonzes, suivi d’un Thetsana (sermon) par les vénérables de la pagode.

D’autres femmes préfèrent s’adresser aux sorciers ou aux astrologues qu’elles estiment plus aptes à les secourir dans leur détresse.

La grossesse

Dès le début de la grossesse, la femme lao fait l’objet de toutes les attentions et devient le centre des préoccupations familiales. La famille et la société lui témoignent une amitié nouvelle teintée de respect dû à quelqu’un qui a du boun (des mérites) de porter un enfant, une vie nouvelle.

On considère, en effet, que toute l’existence de l’être humain se construit autour de l’équation boun-kousol/bâb-kam (mérites-chance/fautes-tares). Celui ou celle qui a accompli de bonnes actions dans cette vie, ou les précédentes, vivra dans la joie et le bonheur ; aura de beaux enfants, intelligents, sociables et respectueux de ses parents auxquels ils témoigneront une reconnaissance filiale. On dit alors qu’il (ou qu’elle) a beaucoup de boun.

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Au contraire, celui (ou celle) dont l’existence –présente ou passée- est parsemée d’actions illicites ou interdites sera puni avec une vie remplie de difficultés les plus diverses, aura une descendance qui reniera ses parents ou qui flirtera avec la délinquance et la criminalité. On dit alors qu’il a beaucoup de bâb.

La représentante du Ciel

 Même si elle continue à s’occuper, comme par le passé, des affaires familiales –cuisine, jardinage, travail au champ etc.-, on lui épargne désormais les tâches les plus pénibles comme aller chercher de l’eau au puits, décortiquer le paddy au mortier pilon etc.

La bru, par le miracle de la vie qu’elle porte dans son ventre, devient membre de sang de sa belle-famille et est liée désormais par le sang au clan auquel le mariage lui donnait un droit légal et coutumier. De l’étrangère qu’on accueillait parfois à contre cœur pour diverses raisons, la future mère entre de plain-pied dans la dynastie pour occuper le même rang dans l’échelle familial que son mari.

Dorénavant, on lui réservera les meilleurs morceaux, elle pourra manger avant les autres membres de la famille si elle le désire, elle aura droit à des cadeaux et ses désirs sont autant d’impératifs à satisfaire. Parce qu’elle porte en elle un nouveau membre de la famille !

ຄອບຄົວໄປຜູກແຂນ ຫລານຊາຍ ນ້ອຍ

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La tradition, étroitement liée à la divinisation de la procréation au Laos, impose à tous de ne pas contrarier la volonté céleste manifestée par l’intermédiaire de la femme enceinte.

Afin qu’elle se trouve dans les meilleures dispositions physiques et psychologiques –conditions d’un beau bébé robuste et sain à naître- il lui est interdit de consommer des mets par trop épicés (paderk, piment) ou à base de viande crue. Une indigestion alimentaire risquerait notamment de rompre le nécessaire équilibre, l’indispensable harmonie, entre l’être-porteur (la mère) et l’enfant à naître.

ຂອງກີນແຊບ ແລະ ມັກ ຂອງ ວິພາລັດ

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Une femme qui a été choisie par les puissances divines pour donner la vie ne pourrait ni boire de l’alcool, ni fumer, et encore moins tuer des  poulets, des grenouilles ou des poissons pour le repas familial. Le bébé, don du Ciel, ne saurait végéter et naître dans un environnement pollué et imprégné de violence.

Pour les mêmes raisons, elle ne pourra pas passer sous les échelles (risques d’accident ?), les fils à étendre le linge, ou assister aux obsèques ou se trouver parmi les ivrognes et les gens mal famés. Le bébé risque, en effet, de subir les influences néfastes et d’en porter les séquelles pour tout le restant de sa vie.

ປັດສະຍານອນຢູ່ເຮືອນ

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La tradition assistante de la médecine

On voit ici l’utilité des croyances populaires au service de l’hygiène générale. Autant les Laotiens se plient volontiers à ces règles coutumières non écrites, autant ils rechigneront à suivre les prescriptions médicales, pertinentes certes, mais prodiguées par un sachant étranger à son milieu social traditionnel.

Ces conseils sont, par conséquent, mal venus, inappropriés, néfastes, infidèles qu’on n’a aucune obligation de suivre. Certains diront même qu’ils représentent un danger pour le bébé et la mère.

Afin d’éviter à la future maman des émotions conflictuelles, et dans le souci de préserver son harmonie mentale et psychique, elle ne tuera plus pour les besoins de la cuisine quotidienne… Certaines variétés de poissons tout comme les grenouilles et la volaille sont vendus vivants !

Puisqu’elle va donner la vie, il s’avère donc inconcevable qu’elle puisse en enlever à d’autres –ne serait-ce que celle d’une mouche- sans éprouver de traumatisme durable. Il s’agit là d’une influence du bouddhisme dans le processus de la naissance.

Le premier membre de la 4e génération dort chez lui

Le premier membre de la 4e génération dort chez lui

Dans certaines régions du Laos, les femmes enceintes, qui se baignent comme la plupart de leurs concitoyens dans le Mékong, se passent un peu de sable fin sur leur ventre. Elles espèrent ainsi un accouchement facile et rapide, comme les grains de sable, légers et presque fluides… Ce geste pour le moins incongru remplit pourtant deux fonctions bien utiles.

D’une part, le sable mouillé assure une bonne hygiène du corps de la femme, ce qui lui évite des gerçures de la partie gonflée. Ce rituel symbolique permet, d’autre part, de mettre l’enfant à naître sous a protection de Mè Thoranie ou génie de la terre. L’enfant ne sera jamais un étranger pour sa seconde mère, la terre, dont il était en contact direct et permanent depuis sa vie utérine. Il était ainsi reconnu et adopté bien avant sa venue au monde.

Etonnant hommage rendu –sans qu’elles aient vraiment conscience- aux origines de la Vie : la terre et l’eau !

Un prénom pour un nom

A l’approche du jour faste, où l’envoyé du Ciel va devenir un être pensant humain, enfin dépourvu de ses mystères divins, avec sa corvée de tétées, ses toilettes, ses cris, ses pleurs…, le futur papa s’affaire à trouver un prénom pour son enfant. Une entreprise ardue et des plus délicates !10353121_673059809432279_3877308244594389349_n3

D’une part, il n’existe aucun registre de prénoms auquel on peut se référer et où l’on peut en choisir pour l’enfant à naître, comme en Occident. Il n’y a pas non plus de Saints. Il va donc falloir en inventer de toutes pièces !

La seconde difficulté réside dans la pratique de l’état civil qui a codifié les habitudes ancestrales en actes administratifs. Le prénom est ainsi porté en lieu et place du nom et vice-versa. ​On lira donc sur la fiche d’état civil de M. Passaya Keochanthala :

Nom : Passaya

Prénom : Keochanthala

Le prénom représente au Laos, plus encore qu’en France ou aux Etats-Unis, l’identité, l’intimité, la vie secrète, la vie d’une personne. Il sera, en effet, appelé par son prénom dans sa famille, sa communauté villageoise, son école, son lycée, son université et plus tard au travail et même dans la communauté internationale.10353034_673040596100867_8573474563917416496_n2

Cette pratique s’étend à la quasi-totalité des pays asiatiques avec seulement quelques exceptions notables comme la Chine, l’Inde ou le Japon.

La tragique disparition du président Zia ul-Haq  du Pakistan, en août 1988, illustre à quel point l’absurdité des normes dites internationales. On s’est alors rendu compte que le fils ne porte pas le même nom que l’illustre père qu’on appelle couramment M. Zia. Son fils se prénomme, lui, Ejaz…

Par conséquent, le prénom se révèle souvent comme le condensé de l’histoire de toute une vie d’une personne, une histoire d’amour. Ou un amour de prénom ! Le choix du prénom s’avère donc comme l’acte le plus important, l’œuvre d’une vie et on a intérêt à ne pas se tromper afin que l’enfant à naître n’ait pas à le porter comme un lourd fardeau tout au long de son existence.

Avec un beau prénom, facile à retenir et à prononcer, l’enfant possède déjà un indéniable avantage dès le départ. Dans le cas contraire, il se sentira frustré, complexé, peut-être même déséquilibré dans sa personne et son bien-être. Et il risquera de n’être plus appelé le plus souvent que par ses petits noms.10341542_673064456098481_8267520026020506013_n2

Légende et histoire…

« Le choix du prénom, a noté le Pr. Serge Lebovici, est souvent dicté par des considérations d’habitudes, de cultures, mais il y a des choix de prénom qui sont extrêmement révélateurs du projet sur l’enfant que les parents ont conçu dans leur tête. »

Le mari, qui chérit de tout son cœur sa tendre épouse, donnera un prénom qui rimera avec celui de sa femme. Ainsi, la société saura que tel fils (ou telle fille) telle mère. La recherche de l’esthétique poétique et émotionnelle l’emporte souvent sur les aspects rationnels.  Avec parfois comme résultat des prénoms charmants, mais sans aucune signification pratique. Il est vrai que, quand on aime, on ne cherche pas souvent à comprendre. Ne dit-on pas que l’amour rend fou et aveugle… Même si l’on peut magnifier son amour en donnant des prénoms à forte prégnance passionnelle comme Kèneta ou Kèota (prunelle des yeux), Kènechai ou Kèochai (la prunelle du cœur).

Statue du roi Anouvong sur le bord du Mékong à Vientiane

Statue du roi Anouvong sur le bord du Mékong à Vientiane

Certains papas préfèrent retenir des prénoms tirés des contes et légendes (Xingxay, Karaket etc.) ou de l’histoire (Anou, Seththa). D’autres pencheront pour des noms de fleurs (Champa, Champathong, Bouathong, Bouangueun, Dorkmaï etc…), des astres (Athit, Douangchanh, Chantha, Daovy : soleil, lune, étoile) ou même ceux des puissances célestes comme Intha, Inpèng, Phomma etc.

Les prénoms les plus répandus restent, cependant, des expressions de vertu ou de puissance. Manolom (le cœur généreux), Malathong (fleur d’or), Sèngdara ou Sèngdeuane (lumière d’étoile ou de lune), Ratsamy (puissance), Pany (tolérance), Bounmy ou Bounxou (méritant, chanceux), Chanthadara (étoile du lundi ou lune et étoile), Malivanh (fleur épanouie), etc.

Une fois le choix du prénom définitivement arrêté, le (futur) papa, gardant jusqu’au bout le secret, peut attendre sereinement l’accouchement et l’arrivée au monde de son enfant.

ລູກຊາຍ ຫລຽວເບີ່ງແມ່

ລູກຊາຍ ຍີ້ມໃສ່ແມ່

Au Laos, l’accouchement reste, en dehors de quelques exceptions dans les grandes villes, une grande affaire familiale (la naissance se fait au foyer), une affaire de femmes, seules habilitées à vivre in situ l’avènement d’une nouvelle vie. Tout se passe donc entre la femme enceinte, sa mère ou belle mère, sa grand-mère, sa sœur, et, exceptionnellement, une sage-femme ou une infirmière.

Les hommes, mis entre parenthèses pendant la durée de la délivrance, doivent vivre par procuration l’évolution de l’opération à partir des cris de douleur, des murmures ou des silences… Comme si l’on suivait un match de football à la radio avec toutes les frustrations que cela comporte ! Et ils ne seront finalement délivrés de cette angoisse extrême qu’au premier cri lancé au monde par le nouveau-né.

Les Laotiennes, qui perpétuent de génération en génération les pratiques ancestrales, ressentent le besoin de se retrouver entre elles au moment crucial de donner la vie. Il s’agit de l’instant le plus intime, le plus merveilleux et le plus magique de l’existence, un instant chargé d’émotions fortes, un moment si spécial qu’il convient de garder secret à tout jamais. Entre femmes…

Le grand-père et son petit -fils

Le grand-père et son petit -fils

Car, dans ces instants de magie et de félicité, elles doivent confusément ressentir que rien ne vaut l’expérience vécue que l’homme, lui, ne pourra jamais avoir ou comprendre.

Etre en empathie avec son environnement

Michel Odent, qui estime que la venue au monde d’un bébé « est une expérience sexuelle », confirme le bien-fondé de cette approche de l’accouchement.  « La présence d’un homme, en règle générale, a-t-il souligné, inhibe et, pour la plupart des femmes, l’environnement idéal c’est la présence d’une autre femme, qui l’aide en utilisant sa propre expérience de femme, sa propre sensibilité de femme. »

Dès les premières contractions annonciatrices de l’arrivée imminente du bébé, toute la famille s’active à mettre en place un cérémonial immuable depuis la nuit des temps.

On décroche les affaires familiales (vêtements, photos, articles de chasse ou de pêche etc.) et les placent à même le plancher. Ce rituel est destiné à mettre la femme qui va accoucher « en empathie » (Bruno Bettelheim) avec son umwelt familier, représenté par le point ici et maintenant (Abraham Moles), et vidé de tout obstacle ou nœud. Pour que l’enfant puisse sortir librement et rapidement…

La jeune maman et sa famille

La jeune maman et sa famille

Ce geste pour le moins incongru représente, en réalité, une incantation au Ciel et à son propre envoyé (le bébé) pour qu’ils n’entravent pas le cours normal de la nature.

Il trouve d’ailleurs une explication scientifique en psychanalyse où la césure ombilicale est une « castration » et une « partition physique du corps » (Françoise Dolto). Le bébé, qui forme un tout avec le placenta, risque en conséquence de ne pas vouloir se séparer de cette partie essentielle à sa vie.

Françoise Dolto voit là une étape vitale, une alternative fondamentale :

« Sors de tes enveloppes. Sors ! C’est ton placenta ou la mort. Si tu restes avec ton placenta, tu meurs. Si tu laisses ton placenta derrière toi, tu risques de vivre, mais peut-être aussi tu meurs, ça dépend de ta force à respirer… »

Les grands-parents maternels et leur petit-fils

Les grands-parents maternels et leur petit-fils

Il est intéressant à noter que, dans l’opéra populaire lao (lam-leuang, littéralement chanter une histoire) qui magnifie les légendes et les mythologies, la mère supplie son enfant avec autant d’ardeur :

« O, Louk (fils, fille), sors de là. Sors vite ! Ne fais pas trop souffrir ta mère ou alors elle va mourir sans pouvoir voir ton visage. Si elle meurt, il n’y aura plus personne pour veiller sur toi, ô Louk adoré. Sors ! »

Les Laotiennes font-elles de la psychanalyse sans le savoir comme M. Jourdan qui faisait de la prose ?

Un umwelt familial… en clinique

On notera que dans les sociétés développées, où l’accouchement se fait en clinique, on cherche de plus en plus à recréer cet umwelt familial et familier. Les femmes enceintes sont ainsi conviées à suivre des séances d’accouchement sans peur, à visiter les installations, à se familiariser avec le corps médical etc. On leur fournit également des informations pratiques sur leur séjour, la garde de l’enfant ainsi que les démarches administratives à suivre…

Et suprême raffinement du transfert du point Ici et maintenant hors du domicile familial traditionnel, les maris sont encouragés à participer à l’accouchement.

Atry, le dernier des 12 petits-enfants de la 3e génération, accueille le premier représentant de la 4e génération

Atry, le dernier des 12 petits-enfants de la 3e génération, accueille le premier représentant de la 4e génération

Après avoir poussé la médicalisation de la naissance à une extrême technicité, éprouve-t-on le besoin de retourner au geste originel, fait de simplicité, de spontanéité et de naturel ? Ou est-ce le besoin d’équilibre, d’harmonie corps-esprit –si cher aux Asiatiques- qui pousse les sociétés hyper développées, hyper sophistiquées, à rechercher un cadre plus convivial, plus naturel, plus humain en somme, à l’avènement de la vie ?

Le fait qu’une grande majorité de femmes refusent la péridurale afin de vivre pleinement l’accouchement est une piste de réflexion intéressante. La Société, dans son ensemble, y gagnerait certainement. Les petites têtes blondes, brunes ou noires seraient probablement plus humaines que si elle avaient été délivrées à la chaîne comme de vulgaires poupées ou automobiles. Et qui seraient ensuite parquées –loin de leurs mères- dans une pouponnière… Il y aurait peut-être moins de délinquance juvénile, moins d’abandons de bébés, moins de divorces fracassants dont les enfants sont les principales victimes. Il y aurait peut-être plus de compréhension, plus de fraternité, plus d’humanité…

 Enfin, peut-être !

 Une enveloppe de sécurité10341542_673064456098481_8267520026020506013_n1

En tout cas, la naissance au Laos ou à la laotienne se passe dans le plus grand respect de la mère et de l’enfant qui doivent pouvoir vivre en continu leur vie commune. Les Laotiennes cherchent à créer ce que le pédiatre américain Thos Berry Brazelton appelle l’enveloppe.

Elles doivent ressentir confusément ce besoin vital sans pouvoir l’exprimer. Ou sans oser le faire à cause des traditions ancestrales.

C’est sans doute dans ce sens qu’il faut comprendre le présence de la mère (ou la belle-mère) de la femme enceinte, et/ou de sa sœur lors de ce moment crucial. Ces femmes forment, en effet, une grande enveloppe sécurisante, un umwelt bienveillant, autour du bébé à naître, et chacune a un rôle bien précis à remplir.

La tante ou la sœur s’occupera ainsi de nettoyer, de laver le nouveau-né après que l’infirmière ou la sage-femme ait terminé son travail de spécialiste. En l’absence de représentant du corps médical, cette fonction délicate reviendrait à sa mère qui aura, également et quelles que soient les circonstances, l’insigne honneur de couper le cordon ombilical.10304877_679519815450327_138473260677526797_n

Nous croyons que cet acte crucial –séparer le bébé de sa source de vie afin qu’il ait une vie autonome, sa vie-, doit être confié à la plus haute autorité morale de la famille. Et la mère possède déjà une longue expérience de la vie.

En donnant une vie autonome au bébé, elle lui insuffle toute son énergie vitale, tout son savoir-faire, tout son amour et toute sa volonté dans cet être nouveau. Afin qu’il puisse avoir une vie exemplaire, une existence remplie de réussites et de bonheur !

Le sacrifice du placenta

Comme l’a souligné Françoise Dolto à Bali, où la naissance d’un bébé est marquée par un rituel sacré qui magnifie la mémoire de la vie utérine, les Laotiens accordent une attention tout particulière au placenta qu’ils appellent d’ailleurs nong (frère ou sœur cadet) du bébé. Ils estiment, en effet, que si le bébé a eu la vie sauve, c’est parce que l’autre (nong) s’est sacrifié. Il convient donc de lui rendre un hommage à la mesure de son abnégation et de son sacrifice.

10292454_678141858921456_8387858199152009815_nDans certaines régions du Laos, le placenta est enterré sous le principal escalier de la maison (nous habitons des maisons sur-pilotis). On fait brûler dessus un petit feu de bois pendant au moins trois jours ou tout au long de la durée des couches. Ce rituel est sans doute destiné à réconforter la maman de la perte d’un élément de sa personne et à lui rendre son équilibre et son harmonie. Elle sait ainsi, même inconsciemment, que sa chose reste au chaud et dans un environnement familier.

Retour au feu, à la terre, à l’eau…

Ce rituel s’adresse également au bébé pour lui signifier que, désormais, il peut grandir tout seul sans avoir à regretter l’autre, son petit-frère ou sa petite-sœur, qui a rempli son contrat, qui a accompli son devoir, et qui est retourné à la terre, avec le feu pour compagnon. Le bébé se trouve ainsi placé sous la protection symbolique du placenta qui garde et surveille l’escalier –l’entrée principale de la maison- pour ne laisser passer aucun esprit malveillant.

La présence du feu remplit, d’autre part, une fonction pratique. Il permet au placenta de se sécher, de se solidifier à l’instar de la vie sauve qui deviendra forte, vigoureuse et pleine de vitalité. Dans d’autres régions, le placenta est enveloppé dans une feuille de bananier séchée, ficelé et accroché à un arbre à une hauteur respectable. Cette coutume illustre symboliquement le désir des parents de voir leurs enfants pousser aussi bien et aussi haut que… l’arbre !

Un grand tonton et une grande tata avec leur petit neveu

Un grand tonton et une grande tata avec leur petit neveu

Au centre du Laos, un autre rituel est observé. On place le placenta dans un petit canot fait avec des écorces de bananier et on le laisse voguer au gré des ondes du Mékong. Les parents espèrent par cet acte symbolique que leur enfant sera aussi fluide que l’eau du fleuve : qu’il grandisse facilement, qu’il ait une bonne santé et un avenir radieux lui permettant de nourrir et d’aider sa famille. A l’instar des ondes nourricières du Mékong…

« Qu’il (elle) puisse se développer sans connaître d’entraves comme l’eau qui coule immuablement vers l’océan… Sa destinée finale ! »

Certains parents déposent un peu de sel dans le canot en espérant qu’il conserverait le placenta –et symboliquement le bébé- dans son état impeccable d’origine. Sans boutons, ni maladies infectieuses.

Rendre à ses parents originels

Le rituel du placenta remplit, enfin, une fonction mythique : éloigner de la vie sauve ses anciens parents. Nous croyons, en effet, que chaque individu appartient à des parents originels, invisibles, et s’il venait à naître, c’est qu’il a choisi cette nouvelle famille pour foyer sans avoir pour autant l’aval de sa famille d’origine. Par conséquent, les parents originels seraient peut-être tentés de reprendre leur bien.

Have a good dream!

Have a good night!

Le placenta, placé loin du bébé, est ainsi symboliquement rendu à ses parents originels qui ne viendraient plus rôder autour de la vie sauve qui, elle, fait désormais partie d’un autre univers.

Comme à Bali et chez les Incas, les Laotiens gardent le cordon ombilical après l’avoir séché au feu tout au long de l’existence de ce nouveau membre de la famille.

Il ne reste plus alors à la grand-mère de présenter son petit enfant au clan masculin. Et à la mère d’entamer sa période de purification physique et psychologique : le you-kam ou you-faï.

Purification par le feu et l’eau chaude

L’accouchement, qui reste un moment unique où se mêlent souffrance et bonheur extrêmes, ne représente finalement pour les Laotiennes que le début d’une assez longue période de pénitence. Il s’agit du you-kam (vivre son péché, sa faute) ou you-faï (vivre avec le feu) qui peut durer de une semaine à un mois.

La femme, devenue symbole de la puissance céleste par le miracle de la vie qu’elle portait, perd immédiatement cet aura divin dès la sortie de son bébé. Elle redevient dès lors humaine, mortelle, et par conséquent chargée de fautes et de péchés et on la considère comme atteinte de kam d’avoir à perdre du sang et une partie d’elle-même (le bébé et le placenta). Elle devra subir l’épreuve du feu pour se purifier physiquement et moralement, avant de redevenir normale comme avant, c’est-à-dire apte à avoir le grand honneur de procréer une nouvelle fois.10366237_651991858222902_8208923396381540722_n

On va donc l’installer dans une aile de la demeure familiale (la cuisine par exemple) ou dans le jardin sous une maisonnette, faite de planches de bambous tressées, aménagée exclusivement à cet effet. Au cours de sa purification, qui ressemble par bien des aspects à une quarantaine, la jeune accouchée doit suivre un régime alimentaire et hygiénique assez rigoureux où croyances, traditions et médecine s’entremêlent.

De l’eau brûlante…

Elle passera ses jours et ses nuits à se coucher sur un lit étroit, haut de seulement de 15 ou 20 centimètres, fait de petites lamelles de bambou espacées de un à deux centimètres afin de mieux laisser passer la chaleur du feu de braises qui brûlera sans jamais faiblir. A ses côtés, bouillonnent deux grandes marmites en fonte ou en terre cuite chauffées par un feu qui ne faiblit, un peu, que pendant la nuit… Dans la première, d’une capacité de trois à cinq litres, se concocte la boisson quotidienne de la jeune maman. Racines et plantes médicinales apportent couleur, arôme et bon goût au breuvage en même temps que des vertus thérapeutiques pour les plaies internes.

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Cette décoction, qui peut être faite également avec le péricarpe d’une noix de coco bien verte, permet aussi de stimuler les glandes mammaires qui fourniront du lait en abondance au nouveau-né. La prise de cette boisson, l’une des trois composantes du rituel de purification avec le feu et l’eau chaude de la douche, doit se faire dans un cadre et un rite très astreignants.

La nouvelle maman doit boire très chaude, bouillante même, et bol après bol, le contenu d’au moins huit marmites par jour. Les parents et relations ne peuvent y goûter que dans les tout dernières fournées. Et après chaque marmite de boissons brûlantes, elle doit se lever pour aller se laver le corps tout entier à l’eau brûlante préparée dans le second récipient. Là encore, on trouve des feuilles, des racines, une variété de citron, du combava (ou makrut) et des plantes médicinales destinés à raviver le corps et à guérir les plaies externes. Ensuite, elle remontera sur le lit en bambou tressé pour se faire sécher jusqu’à la prochaine fournée de boissons.10298951_651017468320341_3802958320476729216_n

Que partent la sueur et les péchés

On notera que les trois aspects de la purification à la laotienne visent le même but : faire suer. Et avec la sueur, c’est tout le kam ou karma qui s’en va pour laisser un corps sain, neuf, capable de porter une nouvelle vie. Une fois encore, les pratiques traditionnelles rejoignent donc la médecine actuelle : toutes les deux cherchent à rendre, au plus vite, la femme opérationnelle, que ce soit dans son travail professionnel, sa vie quotidienne et, bien entendu, dans la procréation.

Pendant la durée des couches, la jeune maman est soumise à un sévère régime alimentaire. Elle ne peut, par exemple, consommer que des produits secs ou séchés : blanc de poulet, grenouille, poisson blanc à écailles, le tout cuit à feu doux jusqu’à ce qu’il ne subsiste plus aucun suc. Le gingembre et le kha (galanga) cuits sur des braises accompagnés de riz gluant et d’un soupçon de sel constituent le menu quotidien de la Mè-louk-one, littéralement la maman au jeune bébé ou la maman d’une jeune pousse.10365787_632462643496378_5513585550356009397_n

Ces pratiques peuvent varier d’une région à l’autre et sont souvent un peu moins draconiennes dans les villes où la médecine occidentale a modifié un tant soit peu les mentalités.  La philosophie d’ensemble reste malgré tout toujours la même : pour se débarrasser du kam, il faut passer par la pénitence, à force de sueur et de privations. Tout au long du You-kam, le bébé est mis un peu à l’écart pour qu’il ne souffre pas de la chaleur. On ne l’amène à sa maman que pour les tétées.

Quand la période de purification vient à son terme, la Mè-louk-one videra, de bonne heure, une dernière marmite de boissons médicamenteuses et se lavera, une dernière fois, à l’eau brûlante. Elle est alors prête à reprendre sa place dans la société, à retrouver son rang social dans la communauté familiale qui va lui organiser un Baci d’accueil et rendre hommage au nouveau-né qui effectue, lui aussi, son entrée officielle dans le cercle familial.

On dit qu’elle Ork-kam, qu’elle sort du péché.

Un Baci

Un Baci

Si cette pratique surannée peut choquer les femmes libérées en Occident ou ailleurs, il s’avère qu’elle a contribué à la bonne santé des Laotiennes qui peuvent vivre très longtemps tout en ayant tous leurs moyens physiques et psychiques après avoir donné naissance à cinq, sept, dix enfants, voire davantage encore ! Il n’est pas rare non plus, même de nos jours, de croiser des grand-mères de 80 ou 90 ans encore capables d’aller et venir par leurs propres moyens ou qui continuent à travailler au champ ou dans les rizières.

Quitter la pénitence

Le matin du Ork-kam, la famille au grand complet, les grands-parents en tête, se rend à la maisonnette pour accueillir la maman et son bébé afin de les ramener au domicile familial. Avec des formules de bienvenue, la grand-mère, faisant encore prévaloir la supériorité matriarcale comme lors de l’accouchement, prendra dans ses bras son petit enfant et l’emmènera vers le Baci où ont déjà pris place autour du Pha-khouane (plateau des repas des âmes) parents, amis, voisins et l’officiant (Morphone), en charge de prononcer des formules en Pali afin de convaincre les âmes errantes à rentrer au bercail.

Pour la jeune maman, la période de pénitence est aussi terminée.

Baci de noces des parents de Passaya

Baci de noces des parents de Passaya

Considéré comme d’origine animiste et brahmanique faute de données scientifiques pour situer sa genèse, le Baci ou Soukhouane (littéralement accueil des âmes) ou  Phoukkhène (lier des cordelettes rituelles aux poignets) est un rite fortement teinté de références au bouddhisme. On évoque ainsi, avant chaque prière des khouane ou incantation, les Trois Joyaux (Bouddha, son enseignement, le Sangha), on récite trois fois le Namo et le Tissarana.

Le Baci, qui fait partie des attributs fondamentaux du peuple T’ai Lao avec la maison sur pilotis, le riz gluant et le khène (orgue à bouche en bambou), est organisé à chaque grande étape de la vie d’un Lao : naissance, mariage, promotion, anniversaire, convalescence, réussite à un examen, départ ou retour d’un long voyage, Pimay lao etc.DSC02654

Sa fonction sociale –se réunir et passer un bon moment ensemble- s’avère presque aussi importante que son contenu coutumier symbolique. Surtout pour les Lao de la diaspora qui peuvent ainsi revivre, l’instant du Baci, comme sur leur terre natale. Ce rituel a pris tellement d’importance qu’il est tout simplement interdit de refuser une invitation à un Baci, sachant que seuls les membres de la famille et les amis les plus proches y sont conviés.

Depuis le développement du tourisme au Laos, le Baci fait aussi partie du must incontournable pour tout séjour au pays des Dork Champa. Célébré dans les règles de l’art, avec phakhouane, morphone et des villageois dans l’assistance, il est devenu la cérémonie préférée des touristes dont certains lui trouvent même des bienfaits inexpliqués (cf. Sarah Shaw, Baci Ceremony Calls My Soul in Laos, in http://wanderlustandlipstick.com/blogs/wandershopper/2013/08/19/baci-ceremony-calls-my-soul-in-laos/).

Des khouane très vagabonds

La prière des khouane s’avère nécessaire en raison de leur nature très instable et qui risquent d’abandonner notre corps au moindre changement physique et émotionnelle. Et nous croyons que chacune des 32 parties de notre corps possède un khoune. Elle répond aussi à la nécessité d’équilibre entre le corps et l’esprit, entre le visible et l’invisible, tout comme au besoin de l’harmonie entre ce que les Chinois appellent les éléments Yin et Yang.

Par conséquent, il est indispensable de rappeler, de temps en temps, les khouane errants pour qu’ils réintègrent leurs places d’origine. Le Morphone, qui préside le Baci, est chargé, par ses prières et des formules sacrées, de cette délicate mission. Pour le Baci de sortie de couches, qui correspond aussi au Baci de bienvenue et d’accueil du nouveau-né, on installe la jeune maman et son bébé, accompagnés du mari et père, devant le Phakhouane et en face du Morphone.DSC02681

La prière des khouane de naissance s’attarde sur les étapes successives de la genèse de l’enfant en même temps que le rappel des khouane égarés du bébé. La mère n’a droit, étrangement, qu’à une ou deux citations seulement. Quant au père, il est presque absent… Françoise Dolto a souligné que certaines sociétés anciennes « font appel à la puissance du verbe pour saluer la venue au monde des enfants ».

« Et ce qui est le plus remarquable, a-t-elle ajouté, c’est que la phrase rituelle, l’invocation est adressée au bébé lui-même, admis dans la communauté comme un être unique, interpellé et identifié dans sa filiation et son appartenance ethnique. »

Comme le montre la prière des khouane ci-dessous, les Laotiens intronisent le bébé dans sa place sociale avec le Baci du Ork-kam.

Revenez au berceau en fil de soie…

« Xayatoufavang Xayamangkhala Xayamahamoungkhoune. Aujourd’hui, c’est le jour faste, aujourd’hui, c’est le jour de chance. Les parents, la famille, les sages du village sont réunis pour accueillir les khouane de la mère et de l’enfant.

« Petit enfant, nous allons raconter ta genèse, de la conception jusqu’aux premières contractions et l’accouchement. Parents et amis se rassemblent autour de ta mère qui se tord de douleur. Elle se lève puis se couche. Ses mains se posent sur son ventre qui lui fait si mal qu’elle allait mourir… Et te voilà enfin ! Fille, tu tombes sur le dos. Garçon, tu tombes sur le ventre. Enivrée de fatigue et de bonheur, ta mère coupe le cordon ombilical. Elle te lave et t’enveloppe dans les plus beaux draps avant de te poser sur un plateau en bambou et te présenter aux Esprits pour leur demander de te reprendre si tu étais à eux.10364218_651683614920393_4769255555815260541_n

« Et elle clame ensuite : +Tu es dorénavant et pour toujours mon enfant chéri !+ Elle te place alors dans ton berceau posé à côté du feu ; elle te berce malgré sa grande lassitude. Ta mère boit de l’eau chaude à brûler a bouche, elle se couche sur un lit sous lequel brûlent des braises. La sueur coule abondamment, une main posée sur toi, l’autre tient le bol d’eau médicamenteuse…

« Que tes khouane viennent vivre dans ton berceau chéri. Ne pleure pas le soir. C’est bien lui ton père. C’est bien elle ta mère. Elle te donne son lait, te couvre des meilleurs vêtements et t’amène te promener avant de te coucher.  Ton père te ramène des œufs du jardin. Ta mère élève des vers à soie tout en t’allaitant. Elle te chérit matin et soir et t’appelle Passaya, fils méritant et reconnaissant…

« Que les khouane du fils chéri rentrent aujourd’hui même. Ehi Tata Piyabout-ta Pourétha Màmà Paraming Hàthâyang Mé Fisén Chéthâ Arothà Vachanang Màmà.

« O, fils chéri au destin immense, viens partager la joie, le bonheur de notre famille. Que tes khouane reviennent tous aujourd’hui même se dorloter dans le berceau en soie, dans les bijoux en or et en diamant de maman. Quand tes khouane sont tous rentrés, que tu sois aussi grand que l’oncle, aussi haut que la tante. Que tu aies une vie pleine de bonheur, de réussites et une très bonne santé.10310682_632462603496382_8254524251063616591_n

« Revenez, ô khouane ! Venez sous le moustiquaire vous reposer sur les oreillers aux côtés de vos parents. Les khouane de l’enfant, revenez aujourd’hui même ! Les khouane de maman, revenez aujourd’hui même ! Revenez vivre et prospérer auprès de votre bébé et votre mari. Venez les khouane. Quand vous êtes rentrés, soyez aussi forts que le feu, aussi résistants que l’acier. Et vivez mille ans, une éternité…

« Xayatoufavang, Xayamangkhalà, Xayasotthi Phavanh Touté, Mano Phoutthàya Nàmà-à-où ! »

(CF l’étude ethnologique et ontologique du Baci : https://laosmonamour.wordpress.com/2014/12/25/laos-baci-phoukkhene-soukhouane-origines-fonctions-explications/).

Présentation à la société

Après la prière des khouane, le Morphone présente d’abord ses vœux au père et géniteur en lui nouant des cordelettes de coton rituelles autour des poignets. Il est notamment considéré non seulement comme père mais également chef de famille et premier responsable de sa tribu. Et il avait, lui aussi, souffert psychologiquement lors de l’accouchement.10410855_679519938783648_6268160884591334983_n

Par ce acte, le morphone lui confère son nouveau statut social de père, de géniteur, de chef de famille et de premier responsable de sa descendance. Il s’agit d’un acte de stabilisation psychologique et de reconnaissance. Il met aussi fin à la primauté des femmes dans le long processus de la naissance au Laos.

Viennent ensuite le tour de la jeune maman et du bébé. Après l’officiant, parents, amis, voisins, connaissances et invités se succèdent pour accomplir le même geste et reconnaître ainsi l’enfant comme étant membre à part entière de la société. Les grands-parents offrent alors au nouveau-né une chaîne en or s’il s’agissait d’un petit garçon et un bracelet ou une gourmette pour une petite fille. Il s’agit là d’un acte fondateur dans la tradition lao : la génération montante reçoit, au travers de cet héritage symbolique, le flambeau du clan, de la dynastie qu’il convient de perpétuer. La tradition recommande notamment la transmission, de génération en génération, de l’or-symbole reçu à cette occasion.

Le rituel du Baci permet, d’autre part, de présenter le nouveau-né à la communauté dont il devient membre à part entière. Il est ainsi accueilli, reçu et accepté par chacun en tant que personne et sera respecté comme le dépositaire de l’avenir de la famille, du clan et par-delà de la société dans son ensemble. Françoise Dolto, qui voyait dans ces pratiques coutumières le « bénéfice psychologique » et « l’accueil symbolique », insistait notamment sur ce double aspect :

« A ce moment-là, l’enfant perçoit qu’il est désiré, qu’il a sa place dans la société. La cérémonie prépare les adultes qui vont s’occuper de lui à le considérer comme une personne. »10292454_678141858921456_8387858199152009815_n

Le rituel du Baci correspond au baptême dans le christianisme.

« La liturgie du baptême, où la mère et le père présentent vraiment l’enfant avait justement pour but de le faire considérer comme un être humain à valeur égale d’eux-mêmes », insistait Françoise Dolto.

Le Baci réintroduit, d’autre part, la jeune accouchée dans sa plénitude de femme, de mère et d’épouse, apte de nouveau à procréer et à reprendre sa place sociale. La société lao, très pudique par ailleurs, accepte et tolère que les jeunes mamans donnent le sein en public.

Qu’il domine les éléments !

Peu avant le Baci, la grand-mère fait accomplir un cérémonial symbolique à son petit enfant. Afin qu’il domine toujours les choses et les éléments, elle le fait marcher sur de l’herbe, fraîchement coupée et posée sur du sable, des cailloux et une feuille de bananier.

« Dorénavant, tu auras tout l’Univers à tes pieds, mon cher enfant ! », clame-t-elle à haute voix.

Ses arrière-grandes-mères

Ses arrière-grandes-mères

Après ce rituel initiatique (le Baci), le plus dur va commencer pour la maman et sa famille : nourrir et élever l’enfant en même temps que les tâches ménagères quotidiennes !

Une petite enfance choyée

Elever un enfant pour une jeune maman lao, qui doit concilier obligations familiales et devoirs de mère, s’apparente souvent à un exploit au quotidien. Certes, celles qui peuvent s’offrir des nourrices ne connaissent pas les mêmes soucis et n’ont plus guère à s’occuper de leurs progénitures une fois l’accouchement passé. Mais, pour l’immense majorité de Laotiennes, la tâche s’avère des plus ardues !

Tel grand-père, tel petit-fils...

Tel grand-père, tel petit-fils…

Avant l’ouverture économique du pays à la fin des années 1990, l’économie locale, dépourvue de toute industrie de transformations, ne pouvait proposer aux nourrissons –au mieux- que du lait concentré importé. Par conséquent, la maman se voit dans l’obligation de tout faire par elle-même pour assouvir la faim de son rejeton. A commencer par l’allaitement maternel, la pratique la plus répandue même au début des années 2000.

Farine de riz à l’étouffée

Après le premier allaitement matinal, la mère s’affaire déjà à préparer le repas du midi du foyer et de son enfant. Très tôt, en effet, on donne du riz au bébé en complément du lait maternel ou concentré. La mère va donc mâcher, à la force de ses dents et de ses mâchoires, du riz gluant sec jusqu’à l’obtention d’une purée farineuse qu’elle rejette dans des feuilles de bananier, ramollies auparavant au feu. Elle joint ensuite les bords, à l’aide de petits bouts de bambou taillés en épingle, afin d’obtenir un triangle ou un bateau. Elle le met ensuite à cuire à l’étouffée dans des cendres entourés de braises.

Au bout d’une vingtaine de minutes, elle obtiendra une espèce de farce –qui ressemble à du flan- légèrement parfumée et dorée en surface, les feuilles de bananier dégageant un parfum succulent en brûlant ! Peu avant midi, et avant le déjeuner familial, la mère alimentera son bébé avec cette préparation à l’aide d’une petite cuillère et en prenant soin de lui donner de temps en temps d’un peu d’eau afin de l’aider à bien avaler. Le jeune enfant est soumis à ce régime (de faveur) jusqu’à l’âge d’un an ou 18 mois, le temps que ses dents poussent suffisamment pour lui permettre de manger du riz de manière indépendante.

Trois génératins: Passaya dans les bras de sa grande-tante et Atry, le fils de celle-ci

Trois génératins: Passaya dans les bras de sa grande-tante et Atry, le fils de celle-ci

S’il a eu la chance de naître dans un milieu social aisé, une nourrice veillera sur lui tout au long de son enfance et, parfois même, jusqu’à son adolescence. Mais la quasi-totalité d’enfants devra, au contraire, compter sur ses propres moyens et manger du riz gluant –comme les adultes- avec du poisson grillé ou de la viande séchée quand il a de la chance…

Le travail au champ ou à la rizière, les corvées ménagères accaparent de nouveau la jeune mère qui retrouve ainsi ses responsabilités et devoirs. Car, en dehors de porter des enfants et donner la vie, la femme lao n’avait pas beaucoup de droit même si sa situation a beaucoup évolué depuis la révolution de décembre 1975. De par la loi, elle est désormais l’égal de l’homme. Ainsi, elle a le droit de conserver son nom de jeune fille et de le transmettre à ses enfants une fois mariée, elle peut occuper un poste à responsabilité dans l’administration ou les entreprises d’Etat. Comme en Occident, elle a droit à des congés de maternité de trois mois ainsi que des allocations familiales. Des crèches et des maternelles ont été créées à Vientiane et les grandes villes afin d’alléger son lourd fardeau maternel etc. (Mayoury Ngaosyvathn).10364218_651683614920393_4769255555815260541_n

Si le nouveau-né est arrivé pendant la saison des repiquages ou des récoltes de riz, il accompagnera sa mère sur les lieux du labeur. Il attendra l’heure de la tétée, sous une tente ou à proximité immédiate des rizières, couché dans un panier posé à même la diguette de séparation des parcelles cultivables.

Du lait concentré…

Après le sevrage, le jeune enfant restera à la maison avec ses frères et/ou sœurs sous la surveillance d’une grand-mère ou d’un grand-père, et parfois même un frère aîné pendant les vacances scolaires. On lui préparera des biberons à base de lait concentré et de l’eau chaude, gardée dans un thermos.

Cette approche du biberon possède un avantage hygiénique non négligeable par rapport à la pratique habituelle des pays industrialisés où le lait en poudre pour nourrisson est dilué dans de l’eau minérale avant d’être porté à température désirée. Car dans les pays en développement ou du Tiers-monde, l’eau dite potable s’avère souvent infestée de microbes, impropre même à la consommation des adultes. Quant à l’eau minérale, importée, il s’agit d’un produit de luxe inabordable, même si depuis les années 1990, le Laos produit sa propre eau minérale qui a d’ailleurs été remarquée et obtenu un prix international.

Heureux grand-père avec son petit-fils

Heureux grand-père avec son petit-fils

Les organisations humanitaires internationales se sont bien rendu compte de l’inadéquation entre l’aide proposée par les pays riches (du lait en poudre) et les conditions de son utilisation par les bénéficiaires. Avec pour conséquence des maux d’estomac, des diarrhées et l’accusation d’empoisonneur à l’adresse des pays donateurs, accusés parfois de liquider leurs stocks invendus à peu de frais. L’aide mal expliquée, mal utilisée est alors perçue par la population autochtone comme autant de preuves du néo-colonialisme pervers, dangereux, sans morale, prêt à tout pour s’enrichir et dominer le monde, y compris par un assassinat déguisé des enfants pauvres…

Pour le bébé lao, une fois le biberon pris, il est couché sur le dos dans un berceau en roseaux tressés, suspendu au plafond par des cordes. Cette disposition technique répond à un double besoin : aérer et rassurer l’enfant en même temps, en le mettant notamment hors d’atteinte de certains animaux domestiques.10313617_316877485129535_7318732785485756354_n

Bercer jusqu’à la crampe…

Une fois qu’il est allongé, le berceau est poussé régulièrement comme s’il s’agissait d’une balançoire. Ses mouvements de va-et-vient apportent de l’air frais à l’enfant et lui permet d’avoir un profond et long sommeil sans avoir à trop souffrir de la chaleur tropicale. Ce procédé permet également de bercer l’enfant afin qu’il se sente en sécurité et trouve plus facilement le sommeil.

« Bercer les enfants, c’est les aider à se retrouver imaginairement dans le ventre de leur mère, donc, une réassurance apaisante », a ainsi relevé Françoise Dolto.

C’est ainsi que le bébé lao s’habitue petit à petit à ce manège et s’installe dans cette plaisante situation qui lui procure fraîcheur et sécurité. Alors, il entre dans le jeu et met de plus en plus de temps pour s’endormir… tant il se sent bien ! Et l’on est alors obligé de le bercer pendant de très longues minutes, des minutes interminables, parfois même jusqu’à en avoir la crampe au bras avant que le/la petit(e) chéri(e) ne se consente à trouver le sommeil !1901297_289088021241815_1444621961_n

La maman, la grand-soeur ou le grand-frère chantonne une sérénade en reprenant de vieilles berceuses ou en inventant de nouveaux airs, de nouvelles paroles dans l’espoir qu l’enfant s’endorme au plus vite, des occupations familiales comme la préparation du repas ou la lessive attendent en effet  le/la préposé(e) au gardiennage du bébé…

Une adolescence interminable

A la campagne, jusqu’en 1975, les enfants étaient laissés, très tôt, à eux-mêmes, errant de groupe en groupe au gré des jeux et des sympathies, et plus particulièrement pendant les vacances scolaires où il n’existait aucune structure d’accueil ou de garde. Les parents étant occupés aux champs ou dans les négoces…

Premiers allaitements maternels de Passaya

Premiers allaitements maternels de Passaya

Certains mangeaient à leur faim, d’autres se contentaient de quelques fruits cueillis ici ou là, d’autres encore partageaient avec les membres du clan auquel ils appartenaient tout ce qu’ils pouvaient trouver dans la nature. Et ce n’est que le soir venu qu’ils retrouvaient leurs familles respectives et, parfois, un dîner bienfaisant.

Ces enfants, trop grands pour être gardés à la maison mais trop jeunes pour participer aux travaux des champs ou dans les rizières, vivaient et grandissaient avec la nature, au mépris des règles élémentaires d’hygiène !

 Rien n’est interdit…

Se considérant sous la protection de la Mè-thoranie, ils intégraient la poussière, la pluie, le soleil et la privation dans leur vécu quotidien et les considéraient comme faisant partie intégrante de leur personne. Bravant les interdits –qu’ils ne connaissaient d’ailleurs pas-, ils mettaient par exemple de la poussière sur une plaie ouverte afin d’arrêter au plus vite tout saignement et espérer une cicatrice rapide. Qu’un bonbon –une denrée rare à la campagne- échappa d’une bouche et tomba par terre, ils le ramassaient promptement, l’essuyaient sur leur culotte et l’avalaient sans se soucier le moindre du monde des microbes et des bactéries qu’ils semblaient avoir domptés depuis toujours.10373984_679520195450289_158937692173632286_n

De la même manière, ils se précipiteraient sous les premières averses après avoir passé toute une journée à jouer sous un soleil de plomb. Certains avaient la peau qui brillait après une exposition répétée au soleil, d’autres étaient recouverts de grasse, de poussière ou de boues après s’être roulés par terre en jouant ou dans des bagarres. Et plus ils défiaient les règles élémentaires de l’hygiène, et plus ils devenaient résistants et mieux ils étaient protégés par la nature et Mè-thoranie. Du moins, le croyaient-ils ! Cependant, à l’instar des cactus, qui poussent sur des terres arides, ces enfants de la terre connaissaient beaucoup moins de problèmes de santé que ceux qui étaient choyés et soignés par leurs parents.

Ils ne connaissaient ni grippe, ni dysenterie, ni tétanos et encore moins de caries dentaires, ces maladies liées à la civilisation. A moins qu’ils ne les ignoraient faute d’une connaissance suffisante de ces pathologies. On éprouvait à leur égard un mélange d’admiration et de compassion, teintées d’une incrédulité certaine. On dirait que la nature les avait vaccinés contre ses propres défauts et veillait sur eux en lieu et place de leurs parents, trop accaparés par les travaux de subsistance, ou des structures socio-médicales inexistantes. La Nature semblait tout permettre à ces enfants qui mettaient alors à mal les beaux principes de la médecine moderne.

Trois génératins: Passaya dans les bras de sa grande-tante et Atry, le fils de celle-ci

Trois génératins: Passaya dans les bras de sa grande-tante et Atry, le fils de celle-ci

Ces enfants de la campagne devenaient ensuite de solides adolescents grâce notamment à une nourriture peu abondante certes mais saine, parce que issue de la nature, et un contact précoce et continu avec les réalités de la vie (travail au champ, pêche, chasse etc.). Très tôt, en effet, ces jeunes avaient accompagné leurs aînés en quête de nourriture…

 Le Mékong, mère nourricière…

 Après l’école et en fin d’après-midi, une multitude d’enfants se dirigeaient vers le Mékong pour poser des filets ou des lignes destinés à attraper des poissons. D’autres se rendaient aux abords des étangs et des lacs pour essayer d’attraper des grenouilles et des rainettes. D’autres encore parcouraient le sous-bois à la recherche de jeunes pousses de bambou, de légumes, de champignons ou de larves comestibles.

Le lendemain matin, dès l’aube, ils repassaient relever filets, lignes et autres pièges à poissons et à grenouilles dans l’espoir de trouver de quoi manger au petit-déjeuner et au déjeuner pour eux-mêmes et pour leur famille. Certains devaient aller chercher de l’eau dans un puits situé à l’extérieur du village, nettoyer la maison, participer à l’arrosage du jardin familial ou même aider au transport de fruits et légumes jusqu’au marché de la ville avant de pouvoir partir à l’école.

Coucher de soleil sur le Mékong, à Vientiane

Coucher de soleil sur le Mékong, à Vientiane

Devenus adolescents puis adultes, ils continuaient à vivre chez leurs parents et à accomplir leur part de charges familiales sans éprouver aucun besoin ni envie de quitter le cocon parental même après avoir atteint la majorité civile. Certains continuent à vivre avec parents et grands-parents une fois mariés, perpétuant ainsi une tradition séculaire de la cohabitation de plusieurs générations sous le même toit.

Ils ont rarement le complexe du homard cher à Françoise Dolto dans la mesure où ils restent très (trop ?) longtemps adolescents sans avoir à assumer leur statut et leurs responsabilités d’adultes !

Par conséquent, il n’existe pas, ou peu, de cassure entre la vie d’adolescent et celle d’adulte puisque l’adulte demeure adolescent et enfant par peur, sans doute, du vide affectif qui résulterait d’une vie par trop indépendante. Les parents trouvent aussi leur compte et sont heureux d’avoir toute leur progéniture sous leurs ailes protectrices tandis que les enfants, même adultes et mariés, se sentent en sécurité et aimés. Chacun accepte donc sans trop de drame le poids du vieux cocon familial, ses frictions et ses crises…

Une autre grande tante avec Passaya

Une autre grande tante avec Passaya

De la naissance au mariage, et parfois même plus tard encore, le Laotien réside chez ses parents, restent sous leur protection (et domination ?) sans vraiment chercher à conquérir son indépendance. Il reste en quelque sorte un éternel adolescent qui a toujours besoin de papa et maman  à ses côtés…

Un continuum sacré

La naissance au Laos est une histoire très compliquée, une affaire de femmes, de prières, de génie et où le bouddhisme n’est jamais vraiment absent. Elle n’est pas seulement le fruit de l’amour d’un couple désireux d’avoir une nombreuse descendance. Des êtres et des éléments étrangers, parfois invisibles, interviennent dans le processus de procréation afin de dicter leurs lois, leurs habitudes, leurs croyances et leurs traditions aux futurs parents.

10298689_651683788253709_8330835433932179384_nElle commence bien avant la conception et se prolonge souvent au-delà de l’âge adulte. Il s’agit d’un tout, d’un continuum où tout s’entremêle, se superpose, s’oppose parfois et se complète souvent pour former la trame de la vie de l’individu et de son histoire.

La naissance à la laotienne se révèle aussi comme un acte sacré. Et personne, surtout pas les politiques, n’a le droit de s’y opposer puisque l’enfant à naître est l’envoyé du Ciel.

Naître pour un ressortissant lao, sur sa terre natale ou ailleurs, est finalement une grande histoire d’amour, une belle histoire chargée de croyances religieuses ou animistes, agrémentée de pratiques coutumières qui se révèlent d’une surprenante utilité et d’une étonnante actualité même à l’heure de l’internet et de Facebook…

Né selon les rites de mère Nature, le bébé lao se nourrit de la Nature, grandit dans la Nature et fait partie intégrante de cette même Nature, sa seconde mère, la Mè-Thoranie.

SOURCES

Bettelheim Bruno, Pour être des parents acceptables, Robert Laffont, 1988

Brazelton T. Berry vous parle de vos enfants, Stock, 198810364218_651683614920393_4769255555815260541_n

Dolto Françoise, Lorsque l’enfant paraît, Seuil, 1977

Dolto Françoise, La cause des enfants, Robert Laffont, 1985

Dolto Françoise, Tout est langage, Vertiges du Nord/Carrere, 1987

Dolto Françoise, La cause des adolescents, Robert Laffont, 1988

Dolto Françoise, Dolto Catherine, Percheminier Colette, Paroles pour ado ou le complexe du homard, Folio Juniors, 1988

Dolto Françoise, Autoportrait d’une psychanalyste, Seuil, 1989

Lebovici Serge, Halpern Françoise-Weil, Psychologie du bébé, Editions du PUF, 1989

Moles Abraham (en collaboration avec Elisabeth Rohmer), La théorie des actes, Delanoël, 1976 10373787_651676378254450_3941631863853212761_n

Ngaosyvathn Mayoury, Lao Women: Yesterday and Today, The State Publishing Entreprise, 1993

Odent Serge, Votre bébé est le plus beau des mammifères, Albin Michel, 1990

Titran Maurice, Grossesses et naissances: le passage, Editions Erès

A propos laosmonamour

ເກີດຢຸ່ບ້ານມ່ວງສູມ ເມືອງທ່າແຂກ ແຂວງຄໍາມ່ວນ ໄດ້ປະລີນຍາ ຕຣີແລະໂທ ຈາກມະຫາວິທຍາໄລ Robert-Schumann (Strasbourg) ແລະ ປະລີນຍາເອກ ຈາກມະຫາວິທຍາໄລ Paris-Sorbonne, Paris IV Travaille à l'AFP Paris après une licence et une maîtrise à l'école de journalisme de Strasbourg (CUEJ - Robert-Schumann) et un doctorat au CELSA (Paris-Sorbonne)
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4 commentaires pour Laos: Naissance à la laotienne (en l’honneur de notre petit neveu Passaya)

  1. laluuk dit :

    Un texte des plus nourris, sur le thème de la conception, de la grossesse, de l’accouchement et de la phase postnatale… et même quelques échappées sur ces enfants devenus grands! Vous apportez beaucoup d’informations, à la mesure de ce que peut désirer la lectrice avide que je suis!
    J’ai apprécié que soient abordées plusieurs facettes de ces réalités : tant les rapports entre conjoints, ou familiaux, entourant cette période, la place très encadrée et circonscrite réservée à la mère surtout, comme au père, parfois, selon les aspects considérés…tant cela …que les prescriptions sexuelles, alimentaires,médicales, croyances et rituels qui peuvent avoir cours.
    Les photos prises, dans un contexte d’urbanité, montrent une médicalisation poussée de la naissance (l’enfant semblant parfois sous incubateur, branché probablement dans les premières heures) qui cohabite encore avec la tradition… une impression …par le fait qu’est assurée une présence toute naturelle et apparemment continue de l’entourage familial nombreux, dans la chambre de l’accouchée. Ce doit être intéressant de voir comme on jumelle et concilie tradition et modernité, observer ce qui est sacrifié de la tradition et constater à quelle vitesse cela s’effectue, tout comme ce qui perdure…malgré la modernité.
    Une section du texte aborde la question du choix du prénom. J’étais dès lors, par vos mots, et par le bais de la thématique, saisie positivement…et confirmée dans une perception très personnelle que j’ai du tempérament du peuple Lao. Les mots que vous choisissiez rencontrent totalement ce qui, dès le premier instant, caractérisait, à mes yeux, le plus fondamentalement la personnalité Lao! Vous parliez de : recherche de l’esthétique poétique et émotionnelle, plus même que les aspects rationnels….Vous aurez compris que j’étais totalement ravie. Mon regard avait vu juste depuis toujours….ce qui en fait un peuple à nul autre pareil…
    Khob tchay lay lay pour tout cela.

  2. laosmonamour dit :

    Merci Louise pour votre suivi fidèle et toujours riche en commentaire. Oui, vous me connaissez bien maintenant: quitte à faire long, c’est complet et concerne tous les aspects de la naissance à la laotienne. Oui, notre petit neveu a dû être en couveuse pendant quelques jours avant d’être remis à ses parents. Certains aspects viennent en écrivant comme le changement de statuts de la femme qui, de l’élu du Ciel pour porter une vie, devient quelqu’un plein de fautes et de karma avant de redevenir la femme traditionnelle après sa période de pénitence. J’avais écrit le texte d’origine à la naissance de Pradith en 1988, j’ai actualisé les aspects qui ont évolué, mis à jour ce qui a besoin de l’être. Voilà, après le mariage et la mort, c’est la naissance. Modestement, je dois pouvoir apporter des éléments de réponse à certaines de vos questions avant votre départ pour le Laos. L’équipe ethnologique et ontologique du Baci s’annonce très longue et difficile. Mais ça vendra…

  3. Laure Jacquet dit :

    Bonjour,
    Je m’intéresse aux croyances qui entourent la grossesse. Votre texte très riche et intéressant et à l’air très bien documenté.
    Ce passage de votre texte retient particulièrement mon attention :: « Dans certaines régions du Laos, les femmes enceintes, qui se baignent comme la plupart de leurs concitoyens dans le Mékong, se passent un peu de sable fin sur leur ventre. Elles espèrent ainsi un accouchement facile et rapide, comme les grains de sable, légers et presque fluides… Ce geste pour le moins incongru remplit pourtant deux fonctions bien utiles. »
    Auriez-vous la gentillesse de me dire où vous avez trouvé cette information ?
    Est-ce dans un livre, ou bien en avez-vous entendu parler et l’avez-vous constaté ?
    Merci pour votre réponse si vous avez le temps.

    • laosmonamour dit :

      Merci pour votre intérêt pour la culture lao et le rituel du sable des femmes enceintes en particulier.
      Je suis désolé de n’avoir pas pu vous répondre plus tôt: j’étais à l’étranger où l’internet et la wifi ne sont pas ce que nous connaissons en France!
      Ce rituel n’est écrit nulle part. Je l’ai tiré de mon expérience personnelle. Etant de la campagne, j’avais pu assister à ces scènes en me baignant en même temps avec les femmes de notre famille et de notre village. Le constat de l’utilité du rituel du sable a été fait à partir des cas réels, j’ai ensuite cherché à théoriser, sachant que les Lao utilisent le sable à des fins symboliques, en particulier dans le cadre des stupas de sable construits au bord du Mékong lors du Nouvel An lao ou Pimay, les 13, 14 et 15 avril de chaque année.
      En règle g »n »rale, les femmes des villes -plus aisées- ne se baignaient pas dans le Mékong ou une rivière, et ne devraient pas connaître ce rituel du sable. En tout cas, je n’en ai pas connaissance. Voilà, je vais enquêter aupres des dames de mon village natal lors de mon rochain retour au pas et ne manquerai pas de vous tenir au courant. A bientôt.

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