Laos. Mon père: A tribute to my beloved father

Papa est parti rejoindre ses aïeuls au Ciel, vendredi soir (16 août), dans sa 87ème année après une hospitalisation pour une crise d’asthme suivie d’un traitement lourd contre la réapparition des traces d’une pathologie dont il avait été victime il y a une dizaine d’années.

Les obsèques de Papa jeudi 22 août à Ban Mpoung Soum

 Et pourtant, rien n’indiquait un départ si rapide et si précoce. Je sais que la seule certitude de la Vie c’est la mort, et Bouddha l’avait répété que tout est souffrance ou dhukka en pali.  La vie est souffrance, l’amour est souffrance, la séparation est souffrance, la mort est souffrance…

Papa Bounxou deux jours avant son départ vers le Ciel

Papa Bounxou  quelques heures seulement avant son départ au Ciel

Car quelques heures seulement avant son grand départ, il rayonnait, il souriait à la vie dans une photo prise sur son lit d’hôpital, tenant une liasse de billets verts que nous lui avons envoyés par l’intermédiaire d’une cousine, de retour au Laos pour les funérailles de sa belle-sœur, son mari ayant été victime du syndrome du mois d’août : tout le monde ou presque est parti en vacances. Du coup, il était obligé de garder la boutique. La vie continue…

J’avais même posté un commentaire plein d’espoir sur Facebook en disant que « ça va lui redonner le moral ».

Oui, Papa était heureux d’avoir reçu ma lettre, ravi aussi de savoir que mon fils aîné, l’un de ses douze petits-enfants, venait de signer son premier contrat d’ingénieur en informatique et que le cadet était rentré sain et sauf au bercail après un séjour à Séoul et des vacances en Thaïlande et au Cambodge. Avec mon épouse, on était évidemment allé le voir à l’occasion du mariage de ma nièce, sur la route nous conduisant en Corée du Sud, en janvier dernier. Et Papa était aux anges de se retrouver avec l’un de ses quatre petits-enfants vivant hors du pays…

   Sans exubérance, tout dans la tenue et la discrétion. Papa était heureux et se contentait d’exprimer sa joie et sa satisfaction par un petit rire dont il avait le secret, annonçant alors notre arrivée à la maisonnée par le traditionnel : « Ai Thork est arrivé ! » (Papa et maman avaient tellement du mal à m’avoir –six frères et sœurs naîtront par la suite- qu’ils m’avaient donné ce surnom très affectueux, mais difficile à traduire).

Pou Bounxou présidait la fête d'anniversaire de son dernier petit-fils

Pou Bounxou présidait la fête d’anniversaire de son dernier petit-fils

L’aîné d’une fratrie de neuf personnes (trois garçons, six filles), Papa était né dans un petit village situé à une cinquantaine de kilomètres de Thakhek, Ban Dong kasin. Il faisait partie de cette glorieuse génération, contrainte de créer un nom de famille pour les besoins de l’administration française, alors qu’on s’appelait par le prénom jusque-là. Et n’avait besoin ni d’acte de naissance ni de livret de famille.

   Mobilisé au début des années 1950, Papa était en poste à Sépon, dans le Sud du Laos, non loin de la frontière vietnamienne. Je ne me souviens pas très bien de cette période –je devais avoir trois ou quatre ans- en dehors de deux faits d’armes : une balade tout nu dans un camion militaire et la cueillette d’un panier  rempli de bonbons et sucreries.

   Un matin d’été, en me levant aux aurores à cause de la chaleur, je passais de la véranda de la maison sur-pilotis directement dans la cabine d’une GMC, jouant au pilote en faisant du bruit avec ma bouche. Rapidement rejoint par la fille du meilleur ami de Papa –toute nue évidemment-, on s’amusait et rigolait quand survint un militaire de la compagnie de nos pères qui nous proposait de nous amener faire un tour. Nous avions alors accepté avec enthousiasme. Manque de chance, le camion tombait en panne sèche au bout de quelques kilomètres et comme il n’existait aucun moyen de communication, il fallait attendre le passage d’un autre véhicule militaire pour nous rapatrier à la caserne. Nos parents étaient naturellement très inquiets…

Papy Bounxou avec de ses 12 petits-enfants

Papy Bounxou avec  quatre de ses 12 petits-enfants

   Quelques mois plus tard, le colonel commandant-en-chef de la région rendait visite à ses troupes. Après des discours, des remises de médailles et félicitations de circonstance, il nous lança un défi : le premier enfant de militaire à s’aventurer jusqu’au podium repartirait avec un énorme panier de friandises. Sans même demander l’autorisation à maman, je m’étais levé et courais vers les officiels sous un tonnerre d’applaudissements de l’assistance. Maman raconte souvent, et avec fierté,  cet exploit autant sportif que vénal de son fils aîné !

   Démobilisé, Papa retrouvait son poste d’instituteur à notre village natal, Ban Muangsoum, à sept kilomètres au sud de Thakhek. A la fois chef d’établissement et maître de trois classes réunies, il m’amenait matin et après-midi à l’école sur le porte-bagages de son vélo. Sauf un jour où je lui avais faussé compagnie pendant qu’il faisait la sieste. Je partais, en compagnie de mes camarades jouant au petit soldat, à l’assaut d’un énorme essaim d’abeilles, accroché à un arbre situé au bord du Mékong et de l’autre côté de la rue de notre établissement.

   Des branches d’arbre placées tout autour du corps, nous rampions vers notre objectif. Arrivés à proximité de tir, nous bombardions de cailloux l’essaim : les abeilles tombaient par grappes mais remontaient systématiquement au nid, comme un élastique. Nous rigolions et hurlions notre plaisir jusqu’à ce que la quinzaine de bambins parvenaient à toucher l’essaim en même temps, faisant alors tomber la reine qui donna le signal de la contre-offensive.DSC02942

    Piqué de partout et en particulier à la tête et au visage, je pleurais de douleur –comme mes petits camarades- et de honte à l’idée de retrouver mon paternel et instituteur.  Entre-temps, nous avions vaincu par le feu l’ennemi et soigné nos blessures de guerre avec les larves d’abeille.  Le choc avait été, effectivement, brutal. Papa ne disait rien, se dirigeait vers moi et me giflait deux fois, à la stupeur générale. Puis, il débuta ses cours comme si de rien n’était.

   J’étais pétrifié et j’avais surtout honte de ma bêtise qui avait alors fait perdre et son calme et la face à Papa. Et pendant très longtemps, j’avais la hantise de voir des touffes de cheveux blancs aux endroits piqués par les abeilles, comme me l’avaient affirmé les aînés. J’ai compris, une fois la cinquantaine passée, que c’était avant tout une leçon de vie. Ils voulaient surtout que je comprenne que, conformément aux préceptes bouddhistes, je n’avais récolté que ce que j’avais semé… Mes camarades de promotion, et même les plus jeunes, persistent à croire que je teins mes cheveux !

   Naturellement,  Papa n’était pas que chef d’établissement et maître d’école. A la fois conseiller du phor-ban (maire) et matrimonial à l’occasion, il assurait aussi la fonction d’infirmier, de consultant divers et varié sans oublier, bien évidemment, sa première tâche de mari et de père de famille.

Un Baci de Pimay lao 2013

Un Baci de Pimay lao 2013

   Sévère et austère, il lui suffisait de grogner légèrement pour nous faire tous rentrer dans les rangs. Y compris pour les autres enfants du village. Sans avoir eu besoin d’élever la voix et encore moins de lever la main. Et à cause de notre condition sociale très modeste, même si l’instit faisait partie des notables locaux, ses seuls plaisirs étaient donc de boire une bière rafraîchie dans la jarre à eau potable de la maison. L’électricité et tout ce qui va avec n’ont fait leur apparition que bien des années plus tard.

   Très fragile de l’estomac, j’étais amené à lui préparer des plats moins épicés, ce qui m’a permis de bien maîtriser la cuisine chinoise. Papa nous avait plongés dans une peur bleue –en fait, surtout maman- lorsque j’étais en 5ème, je crois.

   Maman s’était rendue chez une cousine et voisine où était en train d’officier une  dame dotée d’un don de voyance et de guérison. A fois guérisseuse et diseuse de bonnes –et mauvaises- aventures, elle se mettait à pleurer dès l’arrivée de maman sur le seuil de la demeure.

   A la question de l’assistance, la dame leva la tête et montra du doigt maman en affirmant, avec des trémolos dans la voix :

   « J’ai pitié pour elle, un grand malheur va la frapper : elle va perdre son mari… »

   – Aidez-là, s’il vous plaît, supplia l’intermédiaire.

« Oui, je vais l’aider. Elle a encore du boun » (mérite, chance)

   Bizarrement, Papa allait beaucoup mieux après cette cérémonie où on avait donné en offrandes des cierges, des fleurs, un peu d’argent et un repas : fini le mal aux dents quasi endémique, terminées aussi les brûlures d’estomac alors que sa jambe, brisée par un tronc d’arec, était guérie sans laisser aucune séquelle visible.11595_511303252250024_1009253360_n

   Cette épisode m’avait beaucoup interpellé et troublé au moment où mon esprit cartésien, qui veut trouver une explication logique à toute chose, commençait à se mettre en place…

   Quelques années plus tôt, après la démobilisation de Papa je crois, je devais me faire bonzillon l’espace d’une journée afin d’accompagner mon arrière-grand-mère à sa dernière demeure. N’ayant pas encore dix ans et n’étant jamais allé en ville, à Thakhek, je pleurais tout au long des sept kilomètres séparant mon village de la grande cité (dans mon esprit d’alors), assis sur le porte-bagage du vélo paternel. Mais mes pleurs ne perturbaient nullement Papa.

   « Tu es un garçon, tu dois être courageux et te conduire en homme pour représenter dignement notre famille. C’est un devoir familial», asséna-t-il de temps à autres.

   Un autre beau moment partagé avec Papa concernait la vie quotidienne.

   Un matin où nous avions eu la chance d’ouvrir la journée de pêche au filet (le premier venu, le premier servi), nous nous étions tombés sur un banc de poissons d’une richesse extrême. Plus d’une centaine de pièces de toutes tailles –et jusqu’à cinq ou six kilos- avaient été prises dans les mailles de notre filet. Tant et si bien que notre pirogue avait failli couler sous le poids des poissons !529601_511303758916640_88920915_n

   « Normal que tu sois fort en maths, tu fais des calculs mentaux tout le temps », aimaient à me railler mes petits camarades du collège qui se rendaient sur la plage de notre village pour m’acheter du poisson.

   Les vacances d’été se déroulaient toujours sous le signe de la pêche et des travaux aux champs… Quelle merveilleuse symbiose de l’être avec la mère nature !

    A cause de ses nombreuses occupations officielles, Papa ne s’était jamais occupés de nos devoirs d’école à la maison. Ce qui n’empêchait pas les gens du village, et même de la ville, d’envier notre réussite scolaire en affirmant péremptoirement : « Normal qu’ils réussissent bien à ‘école, leur père est instituteur ! »

   Papa, qui n’avait que l’équivalent du certificat d’études je crois, avait exprimé à haute voix, c’était la seule fois d’ailleurs, son espoir de voir au moins un de ses enfants devenir docteur. Ah l’importance exceptionnelle de la fonction de médecin à la campagne et dans les milieux sociaux pauvres !554785_511302708916745_764283227_n

   C’est en souvenir de cet espoir paternel un peu fou que je m’étais battu pour décrocher un doctorat en France, en travaillant à Strasbourg et en assistant aux cours à Paris. Si j’étais devenu le premier doc de la famille, quatre autres devaient suivre, entre mes frères et sœurs et leurs épouses. De vrais médecins qui soignent, à l’instar de ma sœur  cadette qui s’était occupée de Papa après avoir veillé sur la santé et les derniers instants de vie de bon nombre de nos parents proches.

   Notre père, simple instituteur de campagne, avait réussi à nous transmettre, ses enfants et ses petits-enfants, quelques valeurs essentielles de la vie : l’amour familial, la solidarité envers les plus faibles, mais aussi l’honnêteté et la sincérité, ainsi qu’un respect profond et sincère des traditions et de la culture.

   Papa, tu peux être fier de tes enfants et petits-enfants qui, à force de travail et de persévérance, ont réussi à se faire une place dans la société que ce soit sur notre terre natale ou à l’étranger. Ils sont devenus des hommes et des femmes, comme tu l’espérais. Des hommes et des femmes respectés…

    Merci  Papa de nous avoir donné la vie et de nous avoir guidés sur le chemin tortueux, ardu, parfois même dangereux et semé d’embûches, mais ô combien merveilleux, de l’existence.

   Merci Papa et au revoir. Au revoir et non adieu puisque tu resteras à jamais dans notre cœur et dans notre amour.

   Papa, nous t’aimons de tout notre cœur…

Papa entouré de l'une de ses quatre belles filles et de l'un de ses quatre fils

Papa entouré de l’une de ses quatre belles filles et de l’un de ses quatre fils

A propos laosmonamour

ເກີດຢຸ່ບ້ານມ່ວງສູມ ເມືອງທ່າແຂກ ແຂວງຄໍາມ່ວນ ໄດ້ປະລີນຍາ ຕຣີແລະໂທ ຈາກມະຫາວິທຍາໄລ Robert-Schumann (Strasbourg) ແລະ ປະລີນຍາເອກ ຈາກມະຫາວິທຍາໄລ Paris-Sorbonne, Paris IV Travaille à l'AFP Paris après une licence et une maîtrise à l'école de journalisme de Strasbourg (CUEJ - Robert-Schumann) et un doctorat au CELSA (Paris-Sorbonne)
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11 commentaires pour Laos. Mon père: A tribute to my beloved father

  1. Ce magnifique récit, à travers le regard de l’enfant que vous étiez, me touche beaucoup. Il parle de l’amour de ce père pour l’enfant tant désiré que vous avez été. Il nomme l’amour que vous lui vouez, à travers les souvenirs du quotidien encore inscrits dans votre mémoire. Il raconte une part de l’homme que vous êtes devenu dans son parcours scolaire et professionnel, dans ses valeurs, ses avancées, ses attitudes et son agir. Il montre, ô combien, l’importance pour tout être, d’un père présent, engagé et aimant.
    Khob tchay pour les mots qui disent et laissent une trace du passage de votre père dans votre vie et dans celle de vos frères et soeurs.

  2. Un très beau récit du parcours d’un patriarche, ton papa, et d’une personne que tu es devenu. La séparation et la déchirure entre les membres d’une famille a déjà causé une douleur très profonde en chacun de nous. Je suis choqué de voir fréquemment un être si cher disparaître de notre vie et ne sais comment te dire en ce moment difficile car mes mots n’auront certainement pas le même poids que ta souffrance.

    Je suis avec toi dans toutes tes démarches et surtout n’hésite pas à me demander si je peux être utile, je le ferai.

    Mes sincères condoléances.

  3. Delivré dit :

    C’est un très bel hommage que tu rends ici à ton papa, qui a fait de toi ce que tu es maintenant…

  4. Stéphane GHAZARIAN dit :

    Merci pour cette belle histoire de famille! Peut-être le départ d’un livre…

  5. Kindavone keochanthala dit :

    Merci beaucoup grand frère pour ce bel hommage à notre papa.

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