Laos. Nouvel An/Pimay Lao (Lao New Year – ປີໄຫມ່ລາວ)

Statuettes de Bouddha déplacées de leur autel pour l’ondoiement du Pimay lao (Paris 2008)

Le Nouvel An lao ou Pimay lao, qui se fête pendant  trois, ou quatre jours pour les années bissextiles,  les 13, 14, 15, et 16 avril, est à la fois une célébration laïque et religieuse sans que l’on puisse connaître l’origine exacte de cette symbiose entre le profane et le sacré.

Toujours est-il que dans les pays d’Asie où vit l’immense majorité de Bouddhistes théravàda (ເຖຣະວາດ) ou du petit véhicule, la nouvelle année survient au cinquième mois, au moment le plus chaud de l’année, qui coïncide aussi avec le début de la saison des pluies et le renouveau de la nature.  Si on fête le ປີໄໝ່ au Laos, en Birmanie c’est le Thingyan,  le Chaul Chhnam Thmey  au Cambodge, le Songkran en Thaïlande, au Sri Lanka l’Aluth Avurudhu (pour les Cinghalais) ou le Puththandu (pour les Tamouls) et le Jingbimai dans une partie du Yunnan.

 D’où son nom de Boun Deuane-hà (ບຸນເດືອນຫ້າ) ou Boun Trout-Songkane (ບຸນຕຸສສົງການ -fête de la fin du changement de saison), ou encore fête des eaux (ບຸນຫົດນໍ້າ). En Birmanie et au Yunnan, on l’appelle d’ailleurs Festival de l’eau.

Festival de l’eau à Sipsongphanna

Le Nouvel An représente la plus grande fête de l’année dans ces six pays ou région au cours de laquelle les gens qui travaillent dans les grandes villes ou à l’étranger vont rentrer chez eux pour retrouver leurs racines, leur foyer, être avec leurs parents et leur famille afin de vivre et fêter ensemble ce moment si spécial de l’année.

Joie, vœux, retrouvailles

A l’instar de l’immense migration des Chinois lors de la semaine du Nouvel An (fin janvier ou début février selon la position de la lune), c’est en avril qu’a lieu la migration de population la plus importante en Asie du Sud-est. Pour les Lao de la diaspora, il s’agit aussi d’une période pleine de joie, de retrouvailles (autour d’une fête ou d’un Baci), de présentation des vœux, de demande de pardon et de réunion familiale, teintée de nostalgie, de partage ainsi que de transmission de nos cultures vers les générations ayant vu le jour en Occident.

 Pimay, nom également d’un pharaon égyptien de la XXIIème dynastie qui régna de -773 à -767, est une période primordiale dans l’existence d’un Lao, qu’il vive loin de sa terre nationale ou qu’il se trouve toujours dans son milieu social originel. C’est le moment où chacun de nous doit donner du temps au temps, prendre le temps pour faire le bilan de l’année écoulée, tirer les leçons de ses erreurs ou échecs afin de repartir sur de nouvelles bases, vers de nouveaux objectifs. Tant il est vrai que celui/celle qui oublie son passé est condamné(e) à commettre les mêmes erreurs.

Un Baci de Pimay lao à Paris avec des amis français

Cette parenthèse s’avère d’autant plus nécessaire que dans les pays industrialisés, l’individu ne maîtrise plus son destin. Il est écrasé par la techno structure qui lui  impose des règles de plus en plus contraignantes, des obligations toujours plus nombreuses, des responsabilités qui peuvent lui faire perdre sa propre personnalité. Oublier ses racines, sa culture, sa raison d’être.

Demande de pardon

C’est également l’occasion de la demande du pardon aux parents, aux personnes âgées, aux aînés, aux divinités protectrices pour nos actes, nos pensées, nos paroles déplacés qui auraient pu les blesser. Pour symboliser cette quête de pardon –Phiti Sombat-Somma (ພິທີສົມບັດສົມມາ) nous allons procéder à une multitude d’actions à commencer par le nettoyage et l’ondoiement des statuettes ou effigies de Bouddha avec de l’eau parfumée où flottent des pétales de fleurs multicolores et à l’aide de boules de coton blanc. Il est à noter que les femmes sont exceptionnellement autorisées à toucher les statues de l’Eveillé à cette seule et unique occasion. Nous procédons aussi à l’arrosage des bonzes –avec leur autorisation- dans le but d’obtenir pardon, mérite et bénédiction. Il en va de même avec nos parents, les aînés ou les personnes âgées.

Fleurs et bougies en vue d’une cérémonie de demande de pardon (2011)

La demande du pardon, avec son cortège d’offrandes, de dons et de partage, se pratique aussi au Sri Lanka, en Birmanie, au Cambodge, en Thaïlande ainsi qu’à Sipsongphanna et les différentes régions d’Inde. Cingalais et Tamouls, parés de leurs plus beaux vêtements neufs de couleurs vives, s’enorgueillissent même de toujours partager en famille le premier repas du Nouvel An : le kiribath.

Cuisiné dans un récipient neuf, avec le riz de la nouvelle récolte et du lait trait au moment propice, le tout est préparé sur un feu nouvellement allumé : l’eau, le feu et le lait, les symboles de la fertilité, ayant été ramenés dans les foyers aux moments propices. Suivent les visites aux pagodes, à la famille, aux amis avec des échanges de cadeaux et de vœux…

En Asie du Sud-est, l’arrosage des passants (ຫົດນໍ້າ) pratiqué par des jeunes sur les bords des routes ou celui entre personnes faisant la fête dans l’enceinte d’une pagode n’a d’autre but que de se souhaiter la bonne année et de se rafraîchir. Il s’agit du côté le plus festif et le plus convivial de cette pratique qui a connu, depuis quelques années, des dérives commerciales avec des pick-up décorés aux couleurs d’une marque ou d’une entreprise circulant en ville pour asperger d’eau, parfois colorée, passants et autres automobilistes à l’aide de tuyaux d’arrosage.

Arrosage de passants au Pimay en Asie

Pour les ressortissants lao de la diaspora, qui vivent dans des pays à températures printanières plus fraîches, ils doivent se contenter du nettoyage et de l’ondoiement des statuettes de Bouddha chez eux ou dans les monastères. Un peu d’eau lustrale sur le visage et les cheveux faisant office d’arrosage du Pimay.

Légendes

Le rituel de l’eau, pratiqué dans les cinq pays de tradition théravàda ainsi qu’au Yunnan, tient sans doute son origine dans une très vieille légende racontée, avec des variantes, dans ces régions depuis des générations. Il s’agit de Kabinlaphom (ກະບີລພົມ), le dieu à quatre faces, qui perdit sa tête dans un pari avec Thammabane Koumman (ທັມມະບານກູມມານ) et qui demanda à ses sept filles (Nang Sang Khane) de la recueillir dans un plateau en or avant  d’aller la placer dans la tour céleste de Phoukao Kairad(ພູເຂົາໄກລາດ) afin de préserver l’univers des calamités naturelles.

Une représentation d’un Dieu à quatre faces

Et chaque année, l’une des divinités ou génie de l’année (Nang Sang Khane) descend donc du ciel lors du dernier jour, appelé jour du départ de Nang Sangkhane (ວັນສັງຂານໄປ ຫລື ສັງຂານລ່ວງ), pour effectuer son devoir filial : nettoyer, ondoyer la tête paternelle et lui rendre hommage. Le jour intercalaire (ມື້ເນົາ) est consacré à la procession de la tête de Kabinlaphom autour de la Tour de l’éternité, considérée par les anciens comme le centre de l’univers. Au Laos, et surtout à Luang Phrabang, nous effectuons  également ce rituel de la procession après avoir élu la Miss Nouvel An ou Nang Sangkhane. Enfin, le jour du retour (au Ciel) de la divinité de l’année s’appelle  Vanh Sangkhane Khùne  (ວັນສັງຂານຂື້ນ), correspondant au premier jour de l’An, la nouvelle année.

Si le dernier jour de l’année écoulée tombe un dimanche,  c’est Nang Thoungsa Thévi  qui descendra du ciel assise sur un aigle, si c’était un lundi, ce sera Nang Kholakha Thévi, sur un tigre, un mardi Nang Haksa Thévi , sur un cochon; un mercredi  Nang Montha Thévi, sur un cheval; un jeudi  Nang Kirini Thévi, sur un éléphant; un vendredi  Nang Kimitha Thévi , sur un buffle; et enfin Nang Mahothone Thévi, chevauchant un paon si c’était un samedi. En fonction du moment précis de la fin de l’année écoulé –calculée à la seconde près par des astrologues au Sri Lanka- Nang Sangkhane arrivera couchée le matin, debout à midi, assise le soir et allongée la nuit.

En Birmanie, Kabinlaphom a pour nom Brahmine, ses sept filles sont des nats ou  naqs (esprits), et Thammabane Koummane s’appelle Thagyamin  (Indra dans l’hindouisme, sans doute  ພຣະອີນ) alors que dans la région de Sipsongphanna il se prénomme Payawan qui se porta volontaire pour aller rencontrer au Ciel le roi  Pengmadaratza pour  mettre fin aux dérèglements climatiques à même de faire disparaître la race Dai ou Tai.

Pou-Gneu/Gna-yeu

Pou-Ngeu à Luang Phrabang

A Luang Phrabang, l’ancienne capitale royale, la procession de Nang Sangkhane est ouverte par deux personnages poilus dont les cheveux d’une longueur extrême leur servent aussi de vêtement et portant un masque rouge avec des yeux globuleux et des dents énormes peintes en blanc : ce sont les Pou-Gneu/Gna-yeu. Considérés comme les premières divinités agricoles par Geneviève Couteau (Mémoires du Laos, Editions Seghers – Paris 1988), ces deux personnages seraient les premiers êtres envoyés sur terre par les dieux selon une légende lao. On pourrait les comparer à Adamet Eve dans la mythologie chrétienne.

Au début de la création, quand les êtres terrestres et célestes se côtoyèrent, trois Khun, des êtres brutaux ne respectant ni Dieu ni divinités, furent contraints de se rendre au Ciel (appelé Muong Teung ເມືອງເທີງ) avec leurs familles après que la terre (Muong Loum ເມືອງລູ່ມ) eusse  disparu sous les flots déversés par Phragna Thène (ພຣະຍາແຖນ) en colère, noyant êtres humains, animaux et nature sous un déluge destructeur (des similitudes avec l’arche de Noé de l’Ancien Testament). Quand la terre d’en bas réapparut, les trois Khun et leur famille redescendirent avec un buffle comme cadeau céleste.

Défilé de Pou-gneu, Gna-gneu à Luang Phrabang

Après trois bons et loyaux services à labourer les rizières, le dit buffle décéda. De ses narines sortirent des lianes sur lesquelles poussèrent trois courges géantes. Des cris, des chuchotements étranges se firent entendre de l’intérieur des courges. L’un des Khun perça avec une pointe incandescente, imité par un autre qui utilisa un mandrin : de ces deux orifices sortirent des Kha etdes Thaï, les deux premiers peuples du Laos, selon Geneviève Couteau.

Selon des livres d’histoire lao, dont Histoire lao (d’après Pineprasong Phandhamaly), ce furent cinq tribus de Thaï ou Dai ou encore Tai qui peuplèrent  alors la terre qui deviendra, des siècles et des siècles plus tard, la patrie des Thaï ou Souvannaphoum (ສຸວັນນະພູມ – le pays d’or). Ces personnes vécurent jusqu’à 300 ans, leur permettant de procréer une très nombreuse descendance tant et si bien qu’elles n’arrivèrent plus à les contrôler. Les Khun remontèrent voir Phragna Thène pour lui demander de leur envoyer quelqu’un à même de gouverner le Muong Loum et de le conduire vers la prospérité et la postérité.

Phragna Thène confia la mission à Khun Borom (ຂຸນບູຣົມມະຣາຊາ) en lui enjoignant une population de neuf milliards d’âmes à qui le futur roi dut apprendre les rudiments de la riziculture, de l’artisanat, des industries légères. Il dut aussi établir des lois et des règles coutumières à respecter par tous. Une fois la vie sur terre bien établie, Phragna Thène décida de couper définitivement le pont reliant les deux univers.

Quelques années plus tard, la liane géante grandit tant et si bien qu’elle priva complètement le monde terrestre de la chaleur et de la lumière du soleil, menaçant alors d’anéantir une nouvelle fois l’espèce humaine (voir la légende de Sipsongphanna). Devant l’immensité de la tâche –abattre à la main le monstrueux végétal (symbole de tous les méfaits des êtres humains)-, seuls les vieux époux Gneu et Gnan (ເຖົ້າເຢີ ແລະ ເຖົ້າຍະງາມ) se portèrent volontaires à la seule et unique condition d’être honorés s’ils devaient en mourir. Le couple partit armé d’une hache pesant 15.000 (kilos ?) et mettait trois mois et trois jours pour venir à bout de la liane géante qui, dans sa chute, tua les deux vieux. Mais le monde des humains fut sauvé de la disparition.

Depuis ce jour là et pour rendre hommage au sacrifice de ces deux vieillards –qui seraient les premiers à être arrivés sur terre-, le peuple lao-thaï (on dit aussi thaï-lao) a l’habitude d’appeler : yeur-ma-yeur (ma-kîne-khao-nam-kanh – ເຢີ້ມາເຢີ້). Au fil du temps, l’expression est devenue par extension Pou-Gneu/Gna-yeu.

Bain rituel dans le Gange en Inde

L’Inde et le Gange

Selon des historiens indiens, le rituel de l’eau remonterait aux temps immémoriaux où les êtres célestes se mêlèrent encore des affaires des terriens. A la suite des prières et offrandes à répétition de Maharaja Bhagiratha, Gangaji descendit du Ciel pour l’aider à libérer les âmes des 60.000 enfants de ses ancêtres (encore une symbolique des méfaits et de l’ignorance des humains) en se baignant dans les eaux du Gange (ແມ່ນໍ້າຄົງຄາ) à l’endroit précis où le fleuve sacré des Hindous se jette dans la baie de Bengale.

Et le calendrier solaire hindou, qui serait à l’origine des fêtes de Nouvel An au Laos, en Thaïlande, au Cambodge, en Birmanie et au Yunnan, aurait vu le jour à la même époque avec avril pour premier mois de ce nouveau calendrier.

Comme cet événement se déroula au premier jour du Makar Sankranti (ການປ່ຽນສັງຂານ – le passage du soleil d’un Rashi ou zodiaque à un autre, de Poisson à Bélier au Laos), c’est-à-dire lorsque la saison sèche cède la place au printemps et au bouillonnement de la nature (bourgeons, fleurs, chants des oiseaux…), les peuples de l’Asie du Sud et du Sud-est ont donc perpétué le rituel en lui apportant une dimension religieuse, avec l’ondoiement des statuettes de Bouddha. Dans l’Assam, le premier jour du calendrier solaire peut se situer au 13 ou 14 avril, et le 15 dans les régions du Bengale ou au Kerala.

Dans la région d’Uttar Pradesh, berceau du bouddhisme avant de devenir celui de l’hindouisme, c’est également le premier jour du grand bain dans le Gange des Hindous où plus de deux millions de fidèles se pressent dans les sites sacrés pour effectuer leur ablution annuelle afin de se purifier, se débarrasser des impuretés, des ondes maléfiques de l’année écoulée, tout en rendant hommage à la déesse des ondes.

Dork-khoun, l’une des fleurs ramenées lors des expéditions florales au Pimay lao

Pour l’Asie du Sud-est, le premier jour est en général consacré au grand nettoyage, suivi du déplacement des statues de Bouddha de l’autel familial à un endroit plus accessible ou dans une maisonnette construite provisoirement dans la cour de  la pagode. Bonzes et fidèles procèdent ensuite au nettoyage et à l’ondoiement des statuettes sacrées. On recueille aussi l’eau lustrale pour se laver des impuretés et des malheurs de l’année écoulée. Dans les zones rurales du Laos, on organise aussi des expéditions florales : partir cueillir des fleurs en forêt avec des bonzes, tambours, cymbales et beaucoup de gaieté pour ne revenir que le soir venu, heureux de la mission accomplie.

Après avoir observé le repos le  plus complet lors du Mù-nào ou jour intercalaire, appelé nonagate et ne durant que quelques heuresau Sri Lanka où les Cingalais se rendent au temple pour prier (à Sipsongphanna, les gens restent à la maison ou vont à la chasse), les habitants de l’Asie du Sud-est se rendent de nouveau dans les vat  pour reprendre le rituel de l’eau, accompagné de l’édification des That  (ຕົບທາດຊາຍ), ou stupas de sable (voir détails et explications plus loin) et de la libération des animaux et des poissons. Dans les foyers bouddhistes, on s’affaire aussi à réinstaller les statuettes de Bouddha dans l’autel familial. On organise aussi un Baci afin de rassemble toute la famille et se présenter les bons vœux du Nouvel an (voir détails plus loin).

Explications

Du point de vue des naturalistes, la très forte chaleur régnant dans cette partie du monde pousse bien évidemment les gens à s’asperger d’eau parfumée en guise de vœux de Nouvel An, mais aussi pour se rafraîchir et participer à la fête.  Et être en harmonie avec l’allégresse et la symphonie des couleurs de la nature environnante. Dans certaines tribus d’Asie, qui vénérèrent le soleil et mère nature, les gens crurent que le changement de leur environnement naturel correspondit à l’arrivée d’une nouvelle divinité après le départ de l’ancienne. Ce qui les eut poussés à instaurer le Nouvel an, avec tout son cérémonial, en avril. Le décalage jusqu’en avril pourrait avoir une explication pratique.

Le Mékong en face de la grotte de Pak Ou à Luang Phrabang (septembre 2011)

Selon des chercheurs thaïlandais, le déplacement de la tribu Tai ou Dai (peuple aimant la paix et la liberté) le long du Mékong depuis le Tibet ou la Chine orientale en fuyant le pillage de Hor (ou Han) jusqu’à l’emplacement actuel de la Birmanie, du Laos, de la Thaïlande et du Cambodge serait à l’origine du démarrage de l’année en avril. On ne cultive pas à la même époque le riz au nord et au sud d’une latitude.

Or, en avril, toutes les récoltes sont rentrées et la population dispose du temps pour faire la fête. Dans certaines régions de l’Inde, la fête d’avril est destinée à remercier les dieux pour la bonne récolte présente et à venir. Au Cambodge, et selon des missionnaires occidentaux, on célébrait le nouvel an pendant le mois de Mikasia(fin novembre-début décembre). Mais, au XIème siècle, le roi Jayavarman VII, notant que le travail aux champs n’était pas encore terminé, fit alors déplacer le Pimay en avril.

Comme le roi Fa Ngum introduisit le bouddhisme au Laos à partir de 1353 une fois la création du Royaume de Lane Xang (million d’éléphants) terminée, il est tout à fait probable que le peuple lao eut adopté le nouveau calendrier des rois khmers. Dans son livre Horasad lao (ໂຫຣາສາດລາວ ou Astronomie lao, 1951), le prince Phetsarath souligna d’ailleurs l’origine khméro-indienne du calendrier petite ère ou Tounlasackkarad (ຕຸລສັກຣາດ), à l’origine de la célébration du Nouvel an lao au mois d’avril.

Statue du Roi Fa Ngum à Vientiane. Tourné vers le Nord, son index pointe en direction de Sipsongphanna en signe d’ouverture envers la communauté lao vivant dans cette région

Selon plusieurs chercheurs, le calendrier de la Petite ère aurait été inventé par des Hindous afin de faire démarrer la nouvelle année au moment du renouveau de la nature. Mais, vu l’immensité du territoire indien, le décalage calendaire suit le rythme des saisons du nord au sud, avec pour conséquence la célébration du nouvel an à des périodes différentes de l’année. On trouve aussi des similitudes dans l’ancien calendrier musulman dont la population, essentiellement agricole, observa les positions du soleil et de la lune pour déterminer les mois de l’année et les périodes de culture.

Pour des raisons d’ordre pratique, en Asie du Sud-est, au Sri Lanka et au Yunnan, on a fixé, une bonne fois pour toute, la période du nouvel an entre les 12 et 16 avril, sans respecter exactement l’évolution des astres.

Pâques, Pessah

En observant les pratiques religieuses et les fêtes de par le monde, on constate que la période allant de fin mars à mi-avril est consacrée à des célébrations pour accueillir le renouveau de la nature ou le printemps, même si les raisons varient d’un continent à l’autre, ou changent en fonction des religions. Ainsi, le monde chrétien célèbre Pâques ou Easter en anglais, en référence sans doute au nom du dieu du printemps Eostre, pour fêter la résurrection du Christ. Mort le vendredi (saint) sur une croix parmi des brigands, le fils de Dieu ressuscita le dimanche avant de monter au Ciel quarante jours plus tard : c’est l’Ascension. Il existe, d’une certaine manière, un changement de divinité, ou d’ère, à Pâques comme dans les croyances d’anciens peuples d’Asie lors de l’arrivée du printemps et du nouvel an.

Les oeufs de Pâques dans une vitrine à Paris (avril 2012)

Il y a fort longtemps, les gens partirent aussi, très tôt le matin, chercher de l’eau d’une rivière afin de bénir les êtres et les choses avec.  Pour les anciens, cette eau aurait des vertus surnaturelles pouvant guérir des maladies ou protéger contre des calamités naturelles. Une similitude avec l’eau lustrale coulant des statues de Bouddha ou le fait d’apporter de l’eau aux personnes âgées et aux parents pour les arroser et obtenir pardon et mérite. Un rituel à la fois utile et pratique dans les villages du Laos du temps où il n’existait pas encore de système de recueil d’eau de pluie et de puits familial (ນໍ້າບັນດານ). On retrouve la même symbolique de l’eau dans le Cène ou dernier repas du Christ avant sa crucifixion à Jérusalem en l’an 60.

La Pâque juive ou Pessa’h, le passage ou passer par-dessus en hébreu en référence aux Dix Plaiesinfligées par Dieu au peuple égyptien mais qui passèrent par-dessus les maisons habitées par des esclaves hébreux ou leur passage (à pied à travers de la Mer noire) vers la liberté et la terre promise (Israël), célèbre elle aussi le renouvellement des actes et de la pensée en même temps que la fertilité de la terre et le partage. Pessa’h fut, en effet, le commencement (le début d’une ère nouvelle) du peuple juif libre. Il illustre à merveille la maxime : Aide-toi et le Ciel t’aidera et les rapports étroits entre les êtres célestes et terrestres comme dans la mythologie du nouvel an en Asie du Sud-est.

Hommage à Mèthoranie

Au Laos, mais aussi en Thaïlande, au Cambodge et en Birmanie, tout comme chez les Dai du Yunnan, les gens édifient également des stupas de sable (ພຣະທາດຊາຍ), dans la cour des pagodes ou sur les rives d’un fleuve, le Mékong en général. Il s’agit d’une action de grâce pour demander protection, santé, prospérité et bonheur à la terre (ແມ່ທໍລະນີ) et à l’eau (ພຣະຍານາກ), deux des éléments fondamentaux  de l’univers.

Stupas de sable

Si certains chercheurs occidentaux voient dans cette action collective et/ou familiale la survivance de l’esprit tribal ou de l’appartenance communautaire, si chère au cœur des Lao mais tellement diffuse qu’ils éprouvent le besoin de la matérialiser par ces « that », il s’agit avant tout d’une action de grâce, d’un boun, pour les ressortissants du pays des Dork champa. Par cet acte, ils rendent hommage aux parents et aux aïeuls pour leur mérite (incommensurable comme les grains de sable)  d’avoir fondé le monde des humains tout en espérant en retour santé, bonheur, fécondité et une parfaite harmonie existentielle. Ils présentent en même temps leurs respects aux divinités de la terre (ແມ່ທໍລະນີ) et de l’eau (ພຣະຍານາກ) tout en faisant la fête.

Stupa de sable surmonté de banderoles portant des animaux du Zodiac ou To-Pheung

A Luang Phrabang, les habitants se rendent au bord du Mékong pour édifier des That au cours du Mù-nao (jour intercalaire) parce que ce fut le seul jour où ils furent libres de toute servitude envers le roi-maître absolu des temps anciens. Selon Sayasith Phounpadith (in Banderole en papier appelée To Pheung –ໂຕເພຶງ- ou génie protecteur), les gens de l’ancienne capitale royale ont perpétué la tradition de la construction des stupas de sable lors du jour intercalaire où ils procèdent également à la libération des oiseaux, des poissons ou des tortues en témoignage de leur «respect et compassion pour toute forme de vie sur terre».

Ce rituel des that et de la libération des animaux se déroule aussi le Mù-nào à Vientiane alors qu’au centre et dans le Sud du Laos, il est pratiqué lors du premier jour de la nouvelle année (le 15 ou 16 avril) pour se transformer en fête populaire. Comme souvent, l’aspect pratique de cet acte pieux n’est jamais loin. Les bonzes, qui bénissent parfois ces stupas de sable, peuvent tirer un réel profit en utilisant le sable ainsi entassé dans la cour de la pagode pour les travaux de réparation ou de construction du monastère.

Baci de Pimay

La cérémonie de Baci (ບາສີ) ou Soukhouane (ສູ່ຂວັນ) ou encore Phoukkhène (ຜູກແຂນ) qu’on peut traduire de manière très imparfaite par appel et accueil des âmes (errantes) peut comporter ou non un aspect  religieux, mais elle représente l’acte central, l’élément fondateur de la manière d’être Lao ou un Lao.

Un phakhouane réalisé par ma mère (1995)

D’origine animiste et brahmanique, le Baci est un rite fortement teinté de références au bouddhisme avec l’évocation du Triple Joyau (Bouddha, son enseignement, ses disciples –  ພຣະພຸທ, ພຣະທັມ, ພຣະສົງ) et du Tissaranaavant la prière des khouane proprement dite.

Organisé lors des étapes les plus importantes de la vie d’un Lao, le Baci accueille un nouveau né, un convalescent, un ami ou notable en visite, un membre de la famille ayant obtenu une promotion etc., il peut aussi servir de cérémonie d’officialisation du mariage.

Au Nouvel an, il est la cérémonie la plus importante de l’année dans un foyer lao, surtout pour les Lao de la diaspora qui se réunissent autour d’un phakhouane (plateau des âmes remplis de nourriture et d’alcool pour attirer les khouane), avec des amis du pays d’accueil pour un échange de vœux et une initiation à la culture du pays des Dork champa(fleur du frangipanier).

Un Morphone tenant une assiette contenant des bougies faisait une prière d’appel des khouanes (septembre 2011)

Un officiant appelé Morphone préside la cérémonie et est chargé de rappeler les khouane ou âmes errantes pour qu’ils réintègrent notre corps afin de maintenir la parfaite harmonie corps-esprit, physique-mental, source de bonheur, de santé et de sérénité.

Une fois ces khouane de retour dans chacune des 32 parties de notre être, on noue des cordelettes de coton autour des deux poignets aux personnes honorées. C’est l’occasion de leur présenter nos meilleurs vœux de Nouvel an, de rendre hommage à leurs réalisations et de demande de pardon aux parents et aux aînés afin de pouvoir démarrer la nouvelle année sous les meilleurs auspices (pour une explication plus détaillée voir l’article sur le Baci). Au Nouvel an, il est la cérémonie la plus importante de l’année dans un foyer lao, surtout pour les Lao de la diaspora qui se réunissent autour d’un phakhouane (plateau des âmes remplis de nourriture et d’alcool pour attirer les khouane), avec des amis du pays d’accueil pour un échange de vœux et une initiation à la culture du pays des Dork champa (fleur du frangipanier).

Un Baci à Vientiane (septembre 2011)

 SOURCES

Geneviève Couteau (Mémoires du Laos, Editions Seghers – Paris 1988)

Prince Phetsarath (Horasad lao ou Astronomie lao, 1951)

Sayasith Phounpadith (in Banderole en papier appelée To Pheung,  sayasackp.free.fr)

Phayboun Phitthayaphone – Pourquoi les Laotiens fêtent-ils leur Nouvel An en avril (in sayasackp.free.fr)

Makar Sankrane (wikipedia.org/wiki/Sankranti)

Songkran (en.wikipedia.org/wiki/Songkran)

west-saga.com/yunnan/bannawatersplashingfestival.html

Calendrier thailandais (louisg.net/_thailandais.htm)

Histoire du Laos selon Pineprasong Phandhamaly

A propos laosmonamour

ເກີດຢຸ່ບ້ານມ່ວງສູມ ເມືອງທ່າແຂກ ແຂວງຄໍາມ່ວນ ໄດ້ປະລີນຍາ ຕຣີແລະໂທ ຈາກມະຫາວິທຍາໄລ Robert-Schumann (Strasbourg) ແລະ ປະລີນຍາເອກ ຈາກມະຫາວິທຍາໄລ Paris-Sorbonne, Paris IV Travaille à l'AFP Paris après une licence et une maîtrise à l'école de journalisme de Strasbourg (CUEJ - Robert-Schumann) et un doctorat au CELSA (Paris-Sorbonne)
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6 commentaires pour Laos. Nouvel An/Pimay Lao (Lao New Year – ປີໄຫມ່ລາວ)

  1. lamluuk dit :

    Passionnant pour moi, à plus d’un titre….légende, parallèle avec la Pâque chrétienne, eau de Pâques et eau lustrale, symbolique de ce moment de l’année et tout ce qui s’y rattache, etc……..Khob tiay lay lay…Sans compter que je cherchais, dans les dernières semaines, des détails sur la légende de Nang Sangkhane!

    • laosmonamour dit :

      J’ai beaucoup hésité à cause de son volume. Finalement, j’ai pensé que ça pourrait être utile à celles et à ceux qui chercheraient -comme moi pour écrire ce texte- à comprendre en détail l’origine de la fête du Nouvel An en avril au Laos, au Cambodge, en Thaïlande, en Birmanie, au Sri Lanka et à Yunnan. Je crois avoir fait le tour en l’état actuel des données disponibles. Merci de votre soutien et de vos encouragements

  2. sackda dit :

    bonjour ay souli,
    j’ai suivi tes écrits et je trouve que c’est bien ce que tu fais. tu rapportes les faits et non les interprétés à ta guise. Continue, car les jeunes lao nés en france ont besoin de savoir ce que c’est le pimay lao. Merci encore et à la prochaine lecture !!!
    pour nang sanghane, dommage que la mythologie lao n’a pas eu beaucoup de succès que celle des grecques

    • laosmonamour dit :

      Sabaidi Toutie. J’essaie de faire un travail de journaliste qui est « d’observer les faits remarquables de la société ». Et pour humaniser ces faits, j’ai toujours ajouté mon expérience personnelle, ou plutôt je les ai relatés d’après mon expérience perso. Pour Nang Sanghane, je n’ai pas trouvé beaucoup de doc d’origine laotienne. Très dur de dénicher des données scientifiques brutes, sans commentaire.

  3. Guidefest dit :

    Super!!! Votre blog est extrêmement complet, il nous aura beaucoup servi pour rédiger un article sur Pimay. Merci beaucoup😉

    • laosmonamour dit :

      Merci de votre visite. La raison de la longueur inhabituelle de l’article venait du fait que je n’avais pas trouvé ce que je recherchais sur le Pimay. Du coup, quitte à faire long, j’espère avoir abordé tous les aspects de cette fête centrale de la culture lao.

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