Laos-France. Eloges de l’Amitié!

That Luang à Vientiane, symbole du Laos et de son sens de l’hospitalité

Quitter son pays natal juste après le baccalauréat pour aller poursuivre ses études supérieures à plus de 10.000 km de ses terres ancestrales. A 18 ou 20 ans. Délaisser toute sa jeunesse, ses repères, ses amis, sa famille, ses parents, sa vie d’avant. Une appréhension et un vertige à même de refroidir les plus téméraires des cœurs vaillants…

S’il n’y avait pas la perspective du retour au bercail avec un diplôme universitaire leur permettant de travailler dans la haute fonction publique, mais aussi l’honneur d’être boursier, l’élu de toute une famille, de toute une ville, une région entière, beaucoup de jeunes bacheliers auraient sans doute hésité. Même si partir représentait déjà la récompense de toute une vie, la finalité et le but ultime de leur jeune existence.

Alors, se retrouver ensuite coincé dans un pays d’accueil sans espoir de retour et avec l’obligation de tout reconstruire, de recommencer à zéro dans un environnement hostile ne pouvait qu’anéantir les plus valeureux des naufragés sociaux ou les plus endurcis des déracinés culturels. Heureusement pour eux, et pour moi en particulier, une chaîne d’amitié invisible, inexplicable, s’était tissée dès nos années de fac. Le gouvernement de la République y était aussi allé des deniers de l’Etat en nous permettant de terminer l’année universitaire 1976 avec de quoi payer une chambre en cité universitaire et des tickets de R.U.

A consommer avec modération bien sûr…

Et je me souviens toujours avec émotions de mon premier contact avec un grand vin de Bordeaux que mon amie Brigitte avait subtilisé dans la cave de son père. Elle devait être désespérée ou pour le moins très déçue de ma réaction après la dégustation de ce nectar. Une bouteille de 1965, je crois, ouvert en 1977 pour fêter notre licence en journalisme et appréciée à sa juste valeur par les autres convives.

Je te promets, Brigitte, si jamais je devais rester en France, j’apprendrais  à apprécier et à aimer du bon vin.

– Je n’en doute pas, me répondit-elle.

Je suis vraiment désolé, dis-je avant de la quitter après une soirée pleine de gaieté et d’amitié.

Et depuis, Brigitte peut être fière de son ami et élève même si ses goûts en matière vinicole, tout comme en amour d’ailleurs, s’est limité à un seul terroir bordelais, certes l’un des plus illustres, mais limité quand même vu la richesse et la variété des crus.

Déchiré entre la volonté de rentrer au pays afin de participer, tout de suite, à sa reconstruction, et le rêve paternel qui, un jour, avait exprimé l’espoir de voir « l’un de ses sept enfants devenir docteur », je n’étais plus  moi-même ni un vrai être pensant. Comme une bouteille tombée à la mer, j’étais balloté au gré des vents, des courants et des vagues. Et quand je croyais avoir pris une décision, il était déjà trop tard. Alors, pour transformer le rêve de mon père en réalité –finalement papa s’est retrouvé avec cinq docteurs, dont quatre soignent des malades-, il me fallait trouver un job pour pouvoir vivre et continuer les études.

La chaîne d’amitié continuait à tisser sa toile et ma rencontre avec Bernard, directeur régional de la plus vieille agence de presse au monde, allait me donner les matériaux nécessaires à un nouveau départ dans la vie. Originaire de Nîmes, où il coule une retraite ô combien méritée après avoir porté avec fierté et un sens élevé de serviteur de l’Etat en Allemagne, en Afrique ou au Portugal ainsi qu’au siège à Paris, l’étendard du journaliste au service de l’information, il m’avait avoué un soir de fête du Pimay lao que c’est son rendez-vous manqué avec l’Asie –il voulait partir faire la guerre d’Indochine- qui l’avait poussé à m’engager. Et à m’aider à redevenir un être pensant pourvu, de nouveau, de projets, d’avenir, de responsabilité et de respectabilité.

Comme Brigitte, Bernard ne doit pas être mécontent du parcours de son protégé : l’argent gagné avec mon premier vrai travail m’a en effet permis de faire une maîtrise, un DEA et un doctorat de troisième cycle. Et conformément à ce qu’il aimait à nous répéter lors des agapes entre amis, l’écuyer est monté sur le cheval pour devenir, lui aussi, chevalier. Qui, à son tour, perpétue fièrement le même idéal du journalisme et de la responsabilité.

Jean-Louis le jour de son mariage avec Dominique en 1985

Au cours de cette période, j’ai aussi trouvé un ami cher, fier et fidèle en la personne de Jean-Louis. De retour en Alsace en tant que journaliste, JLP a voulu revoir les sites et les villages les plus remarquables qu’il avait traversés, parfois de nuit, lors des manœuvres militaires à partir de sa base située en Allemagne, à Baden-Baden. Il m’avait tout de suite adopté, à moins que ce ne soit une acceptation réciproque. Et nous sommes restés depuis comme deux frères…

Mes escapades parisiennes pour suivre les séminaires de DEA m’avaient aussi permis de découvrir des amis d’une rare qualité humaine. Que ce soit Jean-Claude, Françoise, Michelle ou Anne, tous m’accueillaient comme un frère, me soutenaient et m’accompagnaient jusqu’au jour de la soutenance de ma thèse. Et même celui de mon mariage pour certains ! Comme Catherine qui, à force de chercher sa voie, s’est retrouvée à Strasbourg après sa retraite, cherchant toujours le chemin de son idéal : musique, journalisme, enseignement ou peinture…

Au moment de quitter Strasbourg pour Paris après 13 années riches en émotions et en expérience, je sais que j’ai une nouvelle famille qui m’aide et qui m’aime et que j’aime profondément. C’est ma famille de l’amitié vraie. Martine et Michel, un couple pas vraiment alsacien mais tellement fidèle et authentique en amitié, forment bien sûr son noyau central. Que de pages j’aurais pu écrire pour relater les qualités humaines exceptionnelles de ces deux « M ». Et ça continue toujours comme au premier jour de notre rencontre.

Ma chérie Dara écrasée par le grand chef Nicolas et Edith, mes parents par amitié

Si Brigitte m’avait fait entrer dans l’univers feutré du vin, c’est Michel et Martine qui m’avaient introduit dans le monde iodé et joyeux, mais assez traitre pour les premières rencontres, je dois l’avouer, des huitres. En dépit d’innombrable coupes de vin d’Alsace et de champagne avalés, mon estomac refusait vertement ce nouveau mets… Inoubliable nuit de Noël!

Grâce encore à Michel et à une publicité dans Le Monde, ma grande famille de l’amitié vraie s’est agrandie pour compter de nouveaux membres aussi éminents que fins connaisseurs de vieux whiskies et de grands vins. Ah les déjeuners sur herber chez Edith et Guy, le gâteaux aux noix fait maison, les petits plats concoctés avec amour et infiniment de délicatesse par la dame au cœur d’or, celle qui a prononcé la phrase qui devrait passer à la postérité : « mais on n’a pas besoin d’excuse pour boire du bon champagne entre amis »

Edith et Nicolas lors de la remise de la médaille de l’Ordre des Arts et lettres au grand chef

Et je manque de mots pour relater les grands crus rares dégustés chez Nicolas, le grand chef, le plus fidèle des fans des saints du Bordelais et d’ailleurs… Grâce à son acharnement œnologique et à sa science infuse de l’eau maltée des rivières d’Ecosse, me voici fin connaisseur de ces spécialités régionales… Les délicieux plats de Michelle son épouse étaient toujours à la hauteur du raffinement des boissons servies par son mari, un Français d’importation comme moi. Est-ce la raison pour laquelle qu’il me considère comme son fils ?

Comme toutes les grandes familles, la mienne n’a cessé de se développer avec une nouvelle génération d’amis, des petits frères ou des disciples de travail bien fait, d’un savoir-vivre plus convivial, plus fraternel aussi. Pierre et Alain méritent une place à part tandis qu’Eric, l’homme du Nord qui avait mis 12 ans, oui 12 longues années, à terminer une thèse de doctorat à Sciences Po, est le représentant le plus remarquable de ce nouveau cercle familial. C’est mon petit frère, mon souffre-douleurs, mon confident, mon égal, mon second moi-même à bien des égards. Avec une simplicité, une sincérité et une générosité vivifiantes à même de me surprendre à l’occasion… Quant à Philippe l’Asiatique, il a compensé son rendez-vous manqué avec son continent de coeur par une amitié d’une rare qualité envers moi jusqu’à être nommé à des postes de responsabilité le même jour que moi. Et par deux fois même…

Eric  le jour de la soutenance de sa thèse entouré par ses deux grands frères

Le petit Nicolas, Jérémy, Mehdi, Daniel ou encore le grand Nicolas, Tupac, Diane… font partie de cette génération montante, si brillante, si persévérante, si humaine aussi !

Et je suis si fier, si heureux d’avoir trouvé sur la terre de France, loin de mon Laos natal, une seconde famille, presque aussi extraordinaire que ma famille naturelle, ma famille biologique, de sang. C’est ma grande famille de l’amitié vraie puisque durant mes périodes de doute existentiel, des mains amies m’ont été tendues, m’ont secouru pour me remettre sur le chemin de la vie… Oui, l’amitié est vraiment va sœur consolatrice !

A propos laosmonamour

ເກີດຢຸ່ບ້ານມ່ວງສູມ ເມືອງທ່າແຂກ ແຂວງຄໍາມ່ວນ ໄດ້ປະລີນຍາ ຕຣີແລະໂທ ຈາກມະຫາວິທຍາໄລ Robert-Schumann (Strasbourg) ແລະ ປະລີນຍາເອກ ຈາກມະຫາວິທຍາໄລ Paris-Sorbonne, Paris IV Travaille à l'AFP Paris après une licence et une maîtrise à l'école de journalisme de Strasbourg (CUEJ - Robert-Schumann) et un doctorat au CELSA (Paris-Sorbonne)
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2 commentaires pour Laos-France. Eloges de l’Amitié!

  1. lamluuk dit :

    Quelle belle page! Quelle histoire émouvante d’un parcours de vie! Un témoignage si chaleureux sur ces liens solides qui ont peu à peu jalonné votre existence d’adulte en France. En même temps, cela parle tout autant de votre attention à eux, à l’instar de celle manifestée envers vous, et de votre présence tout aussi grande à ces amis, par cette ouverture et ce consentement à ce qu’ils avaient à offrir d’eux, quelle qu’en soit la forme. C’est bien là l’essence de tout lien d’amitié véritable.
    À mesure que la page défile….ce sont images …non plus des choses…mais des liens souriants qui nous apparaissent. La parole d’amitié parle tout autant en images….

    • laosmonamour dit :

      L’amitié vraie,qui résiste au temps qui passe, à la mode, peut faire renaître un être en perdition comme la lumière d’un phare qui ramène un bateau ballotté par la tempête à son port d’attache où l’attend les êtres les plus chers de sa vie, de son existence. L’amitié est en quelque sorte la vie!

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