Laos: Nostalgie, nostalgie…

Vientiane. Février 1995.

Je pleurais derrière mes lunettes de soleil de marque. Je pleurais de joie tout en marchant sur le tarmac aux côtés de mes collègues conférenciers français et allemands qui, eux, se plaignaient bruyamment de la chaleur. Mes larmes se mêlaient joyeusement à la sueur et j’échappais alors aux moqueries de mes compagnons de voyage qui ne se rendaient pas compte que je pleurais de toute mon âme, de tout mon amour pour ce petit bout de terre que je désespérais de refouler un jour.

Inauguration du pont reliant Nakhonephanom à Thakhek

A l’immigration, notre chef de mission, arrivé trois jours plus tôt, et ma nièce nous attendaient. Le sourire aux lèvres. Je voulais me précipiter dans les bras de ma parente pour l’enlacer et montrer à tous mon bonheur, ma joie, ma fierté d’être de retour au bercail, mais je m’étais résigné au dernier moment. Je devais rester avant tout un Lao modèle et surtout respecter les traditions et les convenances locales faites de pudeur, de détachement, de non-dit aussi…

Vientiane. Septembre 1973.

Dans un costume neuf fait sur mesure chez le plus célèbre tailleur de la capitale, je ne pouvais, bien malgré moi, m’empêcher d’éprouver une vraie fierté. Premier étudiant de mon petit village (Ban Mouangsoum comptait à l’époque une centaine de maisons, sans eau courante ni électricité) à obtenir une bourse pour la France après avoir été le tout premier à voir son nom étaler à la «une » du quotidien national qui publiait la liste des trois premiers du baccalauréat lao du seul lycée du pays. Avec un camarade de la section scientifique, nous n’étions que deux représentants de notre ville, Thakhek, à faire partie des heureux boursiers.

Dork Khoune à Vat Sikhodthaboun

Je pleurais derrière des lunettes de soleil payées à prix d’or, parce que les lunettes portées par les pilotes de ligne ou militaires nous faisaient tellement fantasmer. Et venant de la campagne et d’un milieu social défavorisé, je me devais d’avoir cet attribut de la haute société qui me faisait si terriblement rêver…

Je pleurais surtout parce que je devais quitter mon premier amour. Je pleurais aussi par peur de l’inconnu mais également parce que j’allais, enfin, me rendre en France, le pays qui avait contribué à ma formation intellectuelle et culturelle, par ses livres et ses romans, tout au long de ma jeunesse. Au moment de passer l’immigration, je voulais me jeter dans les bras de ma petite amie, mais –déjà– j’étais obligé de cacher mes sentiments profonds. Par respect pour nos belles traditions…

L’impermanence et l’immuable

Et je pleurais de ces pleurs d’amour mélangés avec l’immense joie d’être retourné à mon pays natal non pas comme un simple touriste mais en tant que conférencier, invité officiel du gouvernement de la République démocratique populaire qui a remplacé l’ancien Royaume.

De l’impermanence des choses et des êtres, restent cependant immuables mon amour et ma passion immense pour mon pays natal. Un amour décuplé par l’éloignement, magnifié par la peur de perdre à tout jamais cette terre ancestrale. C’est quand même fou que l’on puisse aimer à ce point le pays qui vous a permis de voir le jour alors que l’on avait toujours rêvé d’ailleurs, des lumières de la ville,  de la civilisation… Ah la belle civilisation !

Et dire que j’avais tant détesté, tant méprisé la vraie vie, le plus beau que la nature puisse nous offrir sous le ciel. Les chants d’oiseau, de cigales et de grillons, les mélodies du silence, les symphonies de la nature, le coucher de soleil sur les ondes endormies du Mékong, les clapotis berçant les pirogues, les légumes et fruits bio cultivés avec amour par toute notre famille, les fêtes du village, les vrais gens, une solidarité naturelle….

Mais moi, je fermais les yeux et tous mes sens à ces merveilles que mère Nature m’offrait. Pour ne songer qu’aux lumières de la ville, à l’artificiel, au faux-semblant, au toc, aux apparences forcément trompeuses… Pauvre de moi ! Et j’enrage encore maintenant quand je me revoyais allongé dans une pirogue au coucher du soleil rêvant, encore et toujours, de la vie citadine !

Boulevard à six voies à Vientiane

1973-1995. Vingt deux ans d’absence et 20 ans après la révolution de décembre 1975. Dans la limousine ministérielle noire qui me conduisait au centre de la capitale, je n’arrêtais pas de parler, de poser des questions, de répondre aussi aux interrogations d’une parente par alliance… afin de ne pas pleurer de nouveau de bonheur ! Une joie simple, saine, naturelle de me tenir, une nouvelle fois, sur ma terre natale.

Deux jours plus tard, à la réception organisée au centre culturel français, j’avais dû m’éclipser plusieurs fois pour sécher mes larmes. Des larmes d’un bonheur incommensurable, irrésistible. Des larmes provoquées par la vue de nos invitées en sinh (jupe lao) à Vientiane, sur ses terres lao. Notre terre natale ! Pendant 22 ans, il était la bouée de survie culturelle à laquelle je m’agrippais avec la rage du désespoir. Afin de rester encore un être pensant, de rester moi-même et un Lao…

« Impossible, papa… »

Je voulais tant raconter à ma grande mère les êtres extraordinaires de ses récits que j’ai rencontrés en France et en Europe (CF : L’Asiatique). Mais, sans doute rassurée de me savoir de retour, elle était partie en paix quelques jours plus tard. Et en l’absence de liaisons aériennes avec ma ville natale, je n’avais pu l’accompagner que par la pensée à sa dernière demeure avant d’organiser une grande fête à sa mémoire, une fois ma mission à Vientiane terminée.

Cet émouvant retour aux sources a confirmé une évidence : j’aime à la folie ma terre ancestrale et la prise de conscience, ô combien tardive et douloureuse, a magnifié davantage encore cet amour insensé ! Et dès l’an 2000, je suis retourné au pays des Dork champa avec mon épouse et nos deux fils.

C’est impossible papa que tu puisses avoir vécu et grandi ici, affirmaient en duo mes deux garçons, alors âgés de 12 et 10 ans, quand ils se retrouvaient pour la première fois chez moi, dans mon village natal, pourtant équipé de tous les conforts liés à l’arrivée de l’électricité : télévision, téléphone, réfrigérateur, eau courante etc.

Fête familiale à Ban Moungsoum

Je ne me souviens plus si j’avais alors déversé un torrent de larmes de bonheur… Mais une chose est sûre : je n’ai plus jamais rompu le lien invisible qui me relie à mes origines et à ma culture.

Nostalgie, nostalgie quand tu nous tiens !

A propos laosmonamour

ເກີດຢຸ່ບ້ານມ່ວງສູມ ເມືອງທ່າແຂກ ແຂວງຄໍາມ່ວນ ໄດ້ປະລີນຍາ ຕຣີແລະໂທ ຈາກມະຫາວິທຍາໄລ Robert-Schumann (Strasbourg) ແລະ ປະລີນຍາເອກ ຈາກມະຫາວິທຍາໄລ Paris-Sorbonne, Paris IV Travaille à l'AFP Paris après une licence et une maîtrise à l'école de journalisme de Strasbourg (CUEJ - Robert-Schumann) et un doctorat au CELSA (Paris-Sorbonne)
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2 commentaires pour Laos: Nostalgie, nostalgie…

  1. lamluuk dit :

    Un texte très émouvant, d’une grande sensibilité où les émotions sont livrées avec une grande justesse. Ce récit nous permet de voir les soubresauts de l’âme derrière la grande retenue des sentiments, chez les Lao. Magnifique!

    • laosmonamour dit :

      Un vécu d’une force sentimentale et psychologique peu communes. Il n’y a que l’Amour qui puisse offrir de tels sentiments, à la fois d’une incroyable authenticité et d’une grande beauté! Merci de votre suivi…

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