Laos. L’Asiatique

Un soir de novembre 1962. Je venais de fêter mes dix ans. Sans gâteaux d’anniversaire ni

Vue aérienne de la région de Vientiane

bougies à souffler comme il était de coutume dans les villages et les bourgs où la pauvreté et le dénuement endémiques faisaient passer un bonbon pour du grand luxe, la priorité étant de dénicher de la nourriture –poisson, insectes, grenouilles, poulet etc.- pour accompagner le riz gluant afin d’embellir un tant soit peu le repas quotidien.

Par une nuit fraîche –entre 12 et 15 degrés- de pleine lune, je faisais cuire du tarot et des patates douces dans les cendres d’un feu allumé dans notre petit jardin juste au pied de l’escalier conduisant au domicile familial. A dix ans, j’avais déjà l’âge de raison et d’adulte dans cette campagne, pas encore reliée au réseau d’électricité, qui sentait bon la nature, l’authenticité et où seuls les chants des grillons parvenaient à fendre le silence de la nuit.

Comme tous les soirs, j’écoutais ma grande mère raconter les histoires incroyables des contes et légendes de notre pays. Où il était question d’êtres extraordinaires, capables de tirer cent charrettes, de voler ou de se faufiler sous la terre et dans l’eau…

Les yeux écarquillés, bouche-bée d’admiration et l’esprit en éveil pour capter les moindres bribes de la parole maternelle, je rêvais de rencontrer ces êtres extraordinaires –sans doute l’une des raisons qui m’avait conduit plus tard à dévorer tous les romans d’aventure, Jules Vernes en tête, du centre culturel français de ma ville- persuadés qu’ils devaient exister réellement.

Et puis, non, ce n’est pas possible !

Je me disais en sursautant. Car, il était déjà l’heure d’aller au lit en prévision d’un réveil matinal pour ce que je considérais, comme tous les jeunes de mon âge de par le monde, comme une corvée : aller à l’école.

Paris-Orly

Dix ans plus tard et quelque 12.000 km plus loin. Un vent froid nous balayait le visage et nous sortait de notre engourdissement autant physique que psychologique: trois escales (New Delhi, Tel Aviv, Téréhan) et près de 20 heures de vol !

Devant mes yeux inondés de larmes –quitter son premier amour et sa famille à 20 ans laissaient des traces émotionnelles- s’étalait, interminable, la ville-lumière. Paris, majestueuse et énigmatique, très bruyante et polluée aussi. Mais plus belle encore que sur le papier glacé des livres. Plus inquiétante bien évidemment en raison de son immensité inconnue. La nouveauté effraie toujours un peu…

Après avoir volé avec l’énorme oiseau métallique –nous étions comme des fourmis en bas de la passerelle conduisant au Boeing 747 d’Air France- me voilà en train de voyager sous la terre, exactement comme dans les récits de ma grande mère. Mais c’est moi qui se trouvais dans la rame de météo nous conduisant à l’ambassade de notre pays dans le 16ème arrondissement de Paris…

Je me souviens encore aujourd’hui de la terrible frayeur qui m’habitait alors. J’avais peur de ne pas pouvoir respirer. J’étais horrifié par l’absence d’espace vitale entre les stations. Je m’accrochais désespérément à tout ce que je pouvais…

Le Shuttle

Station RER Opéra/Auber (Paris)

Quelques jours plus tard, je faisais la connaissance de l’homme qui tirait cent charrettes à la gare de l’est où un train devait me conduire à Strasbourg. Emerveillement que de voir s’ébranler la locomotive tirant derrière lui des dizaines de wagons. Exactement comme dans les contes de ma grande mère.

– Oh ! Que j’aurais aimé que tu les voies mamie…

Quelques années plus tard, en août 1996, je garais ma voiture dans Le Shuttle, navette transportant véhicules, biens et personnes entre la France et la Grande-Bretagne en passant à 36 km sous le niveau de La Manche. Me voilà de nouveau acteur de l’une des histoires extraordinaires racontées par ma grande mère.

« Nous nous trouvons en ce moment à exactement 36 km du niveau de la mer », annonce le haut-parleur alors que nous filions –en toute sécurité et avec le maximum de confort- à plus de 100 km à l’heure.

L’homme qui vole… L’homme qui tire cent charrettes, ou qui voyage sous terre et sous la mer… Il s’agirait de la Légende des trois frères Sisan.Un ferry entre la Normandie et l'Angleterre

Selon Okin Soumpholphakdy, un érudit amoureux de l’histoire ancienne du Laos et des sciences en général, les trois frères furent envoyés sur terre par leur père Inthira (Phra Inh, ພຣະອີນທຣາ) afin de répondre aux prières d’une famille noble. Pourvus de pouvoirs exceptionnels, comme Vishnu, ils pouvaient aller vivre sous l’eau au pays de Phagna Nark (Nakha), voler, marcher sur l’eau ou voyager sous terre. Ils étaient aussi capables de tirer des centaines de charrettes…

Terre des inventions, l’Asie aurait-elle imaginé ces moyens de locomotion bien avant leurs créations et fabrications réelles en Occident ? Bien avant les voyages extraordinaires de Jules Vernes. En tout cas, les films de kung Fu à grand spectacle made in Hong Kong ont popularisé et perpétué les faits d’arme de ces contes et légendes de nos pays.

A propos laosmonamour

ເກີດຢຸ່ບ້ານມ່ວງສູມ ເມືອງທ່າແຂກ ແຂວງຄໍາມ່ວນ ໄດ້ປະລີນຍາ ຕຣີແລະໂທ ຈາກມະຫາວິທຍາໄລ Robert-Schumann (Strasbourg) ແລະ ປະລີນຍາເອກ ຈາກມະຫາວິທຍາໄລ Paris-Sorbonne, Paris IV Travaille à l'AFP Paris après une licence et une maîtrise à l'école de journalisme de Strasbourg (CUEJ - Robert-Schumann) et un doctorat au CELSA (Paris-Sorbonne)
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2 commentaires pour Laos. L’Asiatique

  1. Thierry dit :

    Très belle légende, qui est devenue réalité !

    • laosmonamour dit :

      Oui, ça m’avait beaucoup frappé. T’imagines un peu, du fin fond de ma campagne où je voyais passer une moto… une fois par jour. Le train, le métro, l’avion, le tunnel sous La Manche, impossible de les imaginer!

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