Laos-France. Pardonnez-nous chérie si…

Comment voulez-vous appeler votre fille, madame ? me demanda la sage-femme qui m’avait aidée à accoucher en posant le bébé sur ma poitrine.

– Ah ! C’est  une fille, fais-je.  Alors, ce sera…

Alors, ce sera… répéta-t-elle en souriant avant de préciser : Monsieurelle veut dire mon mariest sans doute trop content ou trop ému, il ne se souvient plus du prénom convenu…

– Lui-aussi, dis-je machinalement.

En fait, je me souvenais parfaitement du prénom que nous devions donner à notre enfant s’il s’agissait d’une fille. Mon mari également, il n’y avait aucun doute possible. Ce prénom si charmant et fruit d’une longue réflexion à deux était à jamais gravé dans notre mémoire et notre coeur. Mais, au moment fatidique, ici et maintenant, nous n’osions plus le dire publiquement de peur de nous s’être trompés. De commettre une erreur, une bêtise.

Bien sûr, nous avions pesé le pour et le contre, les avantages et les inconvénients avant d’adopter pour elle son prénom, qu’elle portera toute sa vie et au-delà. En effet, faudrait-il donner un prénom lao à notre fille pour la rattacher symboliquement à ses origines ancestrales même si elle devrait en souffrir plus tard quand ses camarades de classe écorcheraient ce prénom peu orthodoxe ? Mais elle pourrait en être très fière, après tout…

Ou alors, faudrait-il lui donner un prénom français ou occidental pour une meilleure intégration sociale ?

Michèle, Estelle…

Nous avions même pensé à lui donner un prénom lao et un autre français ou occidental. Pourquoi pas après tout, puisqu’elle est née sur la terre de France. Oui, mais les inconvénients ne manquaient pas.

Le prénom français ou occidental, plus courant et plus facile à retenir, risquerait de supplanter très rapidement son jumeau lao. Et notre fille, une Laotienne à cent pour cent en dépit de sa nationalité française, ne serait plus connue que par des prénoms tels que Marie, Michèle, Estelle ou Elisabeth… D’ailleurs, que penserait-t-elle quand elle aurait l’âge de réfléchir et de comprendre ? Devoir à répondre à un prénom français, elle, une Laotienne dont aucun signe physique (yeux bridés, cheveux noirs, peau jaune etc.) ne la rapproche de ses camarades  françaises !

J’ai déjà connu trop de jeunes filles et de jeunes garçons lao qu’on n’appelle plus désormais que par leur prénom français ou occidental, en dépit de la présence d’un prénom lao, pour ne pas me faire du mauvais sang. D’un autre côté, j’ai aussi éprouvé suffisamment de frustration, de gêne teintée d’amertume quand on écorchait mon nom et prénom, pour ne pas avoir songé à donner un prénom français ou occidental à notre fille.

Heureusement, en ce qui me concerne, j’avais trouvé une réponse à toute épreuve. Je répétais à mes interlocuteurs, qui faisaient des remarques sur mes nom et prénom, que tout le monde ne pouvait pas s’appeler De Gaulle ou Pompidou. Et c’est très bien ainsi. Autrement, il faudrait se souvenir des numéros qui suivraient… Sans parler du charme d’un prénom reflétant les origines et la personnalité physique de son propriétaire.

Douangchanh…

« Et puis, tant pis ! ». Je me parlais à moi-même.

Vous disiez madame ?, intervint aussitôt la sage-femme.

– Eh bien, c’est une fille, vous m’avez dit, n’est-ce pas ?

J’essayais de gagner encore quelques précieuses secondes. Je me culpabilisais injustement d’avoir fait patienter trop longtemps la sage-femme. Finalement, encouragée par le sourire de bonheur de mon mari et prenant mon courage  à deux mains, j’énonçais très distinctement :

« Ce sera Douangchanh… »

Douangchanh, quel beau prénom, madame, remarqua-t-elle.

– Oui, Douangchanh, c’est-à-dire la lune, puisqu’elle est née une nuit de pleine lune. T’es d’accord n’est-ce pas mon chéri ?

– Tout à fait ma chérie.

Mon mari m’embrassait ensuite tendrement avant de poser un baiser paternel sur le front de notre bébé.

« Ma chère petite, me dis-je quand j’embrassais à mon tour ma fille. Pardonne-nous  si tes parents se sont trompés en te donnant un prénom laotien. Ils ont fait pour ton bien et ton bonheur. »

A propos laosmonamour

ເກີດຢຸ່ບ້ານມ່ວງສູມ ເມືອງທ່າແຂກ ແຂວງຄໍາມ່ວນ ໄດ້ປະລີນຍາ ຕຣີແລະໂທ ຈາກມະຫາວິທຍາໄລ Robert-Schumann (Strasbourg) ແລະ ປະລີນຍາເອກ ຈາກມະຫາວິທຍາໄລ Paris-Sorbonne, Paris IV Travaille à l'AFP Paris après une licence et une maîtrise à l'école de journalisme de Strasbourg (CUEJ - Robert-Schumann) et un doctorat au CELSA (Paris-Sorbonne)
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