Laos, ma patrie chérie

Sept ans ! Déjà sept longues années…

Que le temps passe vite. Sept ans depuis que j’ai quitté mon pays et mes parents. Sept ans de séparation, de patience, d’études supérieures. Sept années de difficultés et de vie à la française. L’émotion et la joie étaient alors à leur paroxysme quand vint la fin de ma dernière année universitaire.

Déjà mon cœur battait au rythme de la vie laotienne. Déjà, je me voyais courir, pieds nus, dans l’herbe encore imbibée de la rosée matinale. Humant la fraîcheur vivifiante du lever du jour, respirant à plein poumon l’air de la vie. Riant, sifflant, chantant même, ou alors conversant avec les oiseaux et les fleurs… Loin de la civilisation, loin des clameurs de la vie moderne. Mais si heureuse !

Déjà, je me voyais au pays, dans mon Laos natal où fleurissent les fleurs des Dork Champa ainsi que le sourire innocent de notre petit peuple. Mon pays certes sous-développé, pas encore totalement alphabétisé, mais tellement adorable, accueillant, hospitalier. Et authentique aussi ! Ma patrie, ma terre natale, je les aime d’un amour immuable. Ce petit bout de terre qui m’a permis de voir le jour sous le soleil tropical d’Asie, je l’adore de toutes mes forces, de toute mon âme…

Bloquée en France

Cependant, les clameurs de joie et de justice chez les uns, les grondements de rage et de désespoir chez d’autres tonnèrent dans mon Laos chéri et bouleversèrent tous mes projets. Anéantissaient tous mes rêves. C’était décembre 1975. Une date historique, une date inoubliable.

Les événements se succédaient à une allure folle, incontrôlable qu’il m’était alors impossible de me faire une idée claire et objective de la tournure des événements. Et quand je croyais avoir pris une décision, il était déjà trop tard. Trop tard pour effectuer ce qu’une nationaliste éprise de justice et de modernité se devait de faire. Trop tard, parce que d’autres obligations, des contraintes nouvelles pesaient sur mes frêles épaules.

Et me voilà à la dérive, bloquée sur la terre de France, privée de toute motivation, démunie de toutes mes ferveurs patriotiques. Un peu comme une belle rose qu’on a coupée et mise dans un beau vase qui ne pouvait que compter les jours la séparant d’une mort annoncée. Une fin certaine. Le ressort s’était cassé subitement. Inexplicablement…

Il ne me restait plus guère qu’un semblant de culture, de courage et une vague idée de ma façon d’être et de vivre. Et encore… Car j’étais consciente que je risquais de tout perdre, à tout moment, de n’être plus Lao que par la couleur de ma peau et de mes cheveux. Cette éventualité révoltante, effrayante, me torturait moralement, m’affaiblissait physiquement.

Sans culture, sans personnalité

Un sinh avec une échappe assortie

« Pauvre petite, me dis-je en regardant les sinh, la fine fleur de l’artisanat de mon pays. Bientôt, tu n’oseras plus les porter. Tu auras honte de toi, fille sans culture, sans personnalité propre. »

Et je les serrais dans mes bras comme si j’avais peur qu’ils ne m’échappent, ne se dérobent, ne disparaissent. Aussi étrange que cela puisse paraître, je me sens en sécurité, en harmonie avec moi-même, à chaque fois que je porte un sinh. Est-ce que le lien matériel, le point d’encrage que j’avais désespérément recherché ? J’en doute. Et pourtant, et à ma grande surprise, cette impression de sécurité, de bien-être indescriptible, m’envahit à chaque fois que j’ai un sinh sur moi.

Petit à petit, le doute s’estompait, se dissipait avant de disparaître complètement. Comment en étais-je arrivée là ? Je me le demandais moi-même. Je ne croyais pas que ce besoin de sécurité, cette nécessité vitale de lien matériel avec ma terre natale reflétaient un quelconque sentiment de culpabilité de ma part de n’être pas rentrée au bercail.

Un choc psychologique

La vérité, la cruelle vérité, elle se révélait d’une simplicité élémentaire. Le choc psychologique provoqué par les événements de décembre 1975 avait libéré mes instincts de conservation culturelle, jusqu’alors inhibés dans mon subconscient par la surévaluation des choses venues d’ailleurs et la hantise d’être taxée de retardataire et de paysanne inculte.

Je comprenais alors que le sinh renferme une valeur sentimentale inestimable. C’est un objet culturel, le condensé de nos traditions et de notre culture. Il s’agit en fait de notre Laos chéri en un mot, avec ses différentes régions, sa richesse artistique, sa générosité et son sens de l’hospitalité.

D’ailleurs, la constitution du sinh laisse entrevoir une représentation iconographique assez complète d’un ensemble de valeurs typiquement lao. C’est une jupe droite, de ton sobre ou coloré, agrémenté dans le haut et le bas de bandes à dessins géométriques de couleur vive, et qui descend à mi-jambe. Les parties haut et bas font penser aux espaces montagneux du pays lao alors que partie centrale –beaucoup plus large- symbolise les plaines, le long du Mékong, et où vivent la grande majorité du peuple lao.

Le sinh, symbole de vie

Un Sinh, une jupe lao

La beauté d’un sinh dépend beaucoup de facteurs et constitue le résultat d’un choix rigoureux, difficile et judicieux. Car, il faut que les trois parties soient en parfaite harmonie mais sans devenir uniformes. Trop disparates, et le sinh rompt le nécessaire équilibre entre éléments ying et yang. Trop unies, et c’est la monotonie.

Il en va de même pour un ressortissant lao. Trop enclin à embrasser tout ce qui vient d’ailleurs, il sombrera tôt ou tard dans une déchéance culturelle certaine. Trop renfermé, il sera aussi condamné, le protectionnisme forcé ne saurait préserver intacte sa culture.

Par conséquent, mon sinh, lien culturel, miniature de la sagesse lao, est devenu pour moi, jour après jour, le symbole de courage et de vie, de réconfort, d’espoir et de guide moral également.

C’est pourquoi, je voudrais ne jamais quitter mon sinh, ne serait-ce que pour être certaine d’être toujours en contact avec mon pays natal. Pour être aussi sûre de rester moi-même, c’est-à-dire une Laotienne sans prétention, respectueuse de ses parents, des personnes âgées, de sa culture et de ses traditions.

En un mot, une Laotienne qui saura toujours sourire sincèrement à ses amis et aux étrangers de passage…

A propos laosmonamour

ເກີດຢຸ່ບ້ານມ່ວງສູມ ເມືອງທ່າແຂກ ແຂວງຄໍາມ່ວນ ໄດ້ປະລີນຍາ ຕຣີແລະໂທ ຈາກມະຫາວິທຍາໄລ Robert-Schumann (Strasbourg) ແລະ ປະລີນຍາເອກ ຈາກມະຫາວິທຍາໄລ Paris-Sorbonne, Paris IV Travaille à l'AFP Paris après une licence et une maîtrise à l'école de journalisme de Strasbourg (CUEJ - Robert-Schumann) et un doctorat au CELSA (Paris-Sorbonne)
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4 commentaires pour Laos, ma patrie chérie

  1. simuong dit :

    Bonjour,
    Je voulais vous demandez si vous savez ou je peux trouver une boutique de sinh ?
    Merci

  2. Milou dit :

    Bonjour,

    J’ai ramené du Laos un tissu destiné à réaliser un sinh que je n’ai pas eu le temps de faire faire sur place. Connaîtriez-vous le numéro d’une couturière qui saurait me le faire à Paris s’il vous plaît ?
    Bravo pour votre superbe blog, à la fois juste, instructif et émouvant. Je reviendrai souvent me balader ici et me souvenir de toute la douceur et la beauté du Laos enchanteur que j’ai découvert !

    • laosmonamour dit :

      Merci de votre visite. En ce qui concerne l’adresse d’une couturière de sinh, je suis en train de chercher auprès de ma famille (les dames ramènent tout du pays). Je vous tiendrai au courant

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