Je suis un Lao

« Celui qui habite une maison sur-pilotis, mange du riz gluant et joue du Khène est un Lao ou Laotien », disait un vieux dicton du pays des Dork Champa et du sourire gratuit. La guerre et le destin m’ont forcé à rester dans la patrie  de Molière et des Droits de l’homme où il ne m’est plus possible de vivre dans une maison sur-pilotis.

Les contraintes de la vie quotidienne, où la rentabilité et le travail sont rois, m’empêchent également de manger régulièrement du riz gluant dont la cuisson nécessite un cérémonial long et pas à la portée de tous ceux qui sont soumis à la dictature de l’intraitable cycle métro-boulot-dodo.

Le péché de jeunesse et la folie des choses venues d’ailleurs ont également fait de moi un joueur de guitare et d’orgue électrique acceptable alors que je suis incapable de faire sortir une mélodie du khène, l’instrument de musique typique de mon pays natal.

Alors, suis-je encore un Lao ? A vrai dire, je ne le sais plus très bien moi-même. La question est pourtant simple, d’une incroyable banalité. Mais les réponses se révèlent d’une complexité et d’une difficulté que je n’avais mesurée jusqu’alors.

Il est clair que je ne possède plus aucun des ces trois éléments fondamentaux, qui représentant pourtant les caractéristiques essentielles, incontournables de la vie d’un citoyen lao, à savoir son environnement social, sa nourriture et sa culture.

Une jeunesse pourrie

Et pourtant, je ne me suis jamais senti autant Lao, dans mon cœur et dans mon sang, que depuis mon exil forcé sous le ciel de France. L’éloignement du milieu social d’origine m’a aidé à comprendre et à mieux apprécier les innombrables qualités de ma culture, dont la ligne maîtresse est constituée de tolérance, d’hospitalité, d’entraide et de respect de l’autre.

Le naturaliste Alexandre Henri Mouhot, le premier Français à s’être rendu au Laos –à Luang Phrabang plus précisément- en était tombé amoureux. Il notait que les Lao sont des « gens paisibles, sobres et patients, fidèles et simples », qu’ils ne sont pas faits pour la guerre et qu’il avait trouvé chez eux de l’aide.

L’adolescent inconscient, tumultueux et frivole qui adorait les chemises Lacoste, qui se flattait d’avoir mangé de La vache qui rit et qui était fou des musiques occidentales –le rock-n-roll en tête- ou qui se flattait tellement de pouvoir parler français ou anglais, ou d’être presque toujours premier en dissertation ou en philosophie –mais à peine passable en lao- a bien vécu.

J’ai traversé la jungle de mon enfance, méprisant ma propre culture, ne rêvant que de Paris et de sa Tour Eiffel ou de New York et de ses gratte-ciels, si bien que je débarquais en France avec un bagage culturel fait du Cid, d’Antigone, de la guerre civile aux Etats-Unis, des histoires de France et d’Europe…

Naturellement, je ne savais rien ou presque de l’histoire de mon pays et de ses belles traditions. J’étais alors fou de rage, accablé de honte quand je m’étais rendu compte de mon ignorance. De ma grave faute !

Prise de conscience tardive

Car, j’étais en train de sombrer dans une déchéance culturelle qui aurait pu faire de moi non seulement un apatride administratif, mais surtout une personne sans bagage culturel propre. Une non-personne…

Avec un cœur plein de courage et de ténacité, teinté d’amertume –j’ai dû apprendre l’histoire de mon pays dans des livres européens !-, j’avais commencé à reconstruire mon moi, à reconquérir mon identité culturelle et ma façon de vivre à la laotienne tout en essayant de concilier au quotidien la tolérance toute asiatique avec les impératifs du monde moderne, industrialisé.

Un Baci en France

Je peux dire maintenant que je suis un Lao ou Laotien, un parmi la multitude qui lutte, comme moi, pour sauvegarder notre culture, notre façon d’être. Afin de perpétuer les belles traditions typiquement laotiennes léguées par nos aïeuls. Un Lao qui essaie aussi de faire profiter ses amis français et européens de la sagesse et du savoir-vivre d’une culture plus que millénaire.

Oui, je suis un Lao au milieu d’un océan de visages inconnus, accueillants ou hostiles.

Et j’en suis très fier !   

A propos laosmonamour

ເກີດຢຸ່ບ້ານມ່ວງສູມ ເມືອງທ່າແຂກ ແຂວງຄໍາມ່ວນ ໄດ້ປະລີນຍາ ຕຣີແລະໂທ ຈາກມະຫາວິທຍາໄລ Robert-Schumann (Strasbourg) ແລະ ປະລີນຍາເອກ ຈາກມະຫາວິທຍາໄລ Paris-Sorbonne, Paris IV Travaille à l'AFP Paris après une licence et une maîtrise à l'école de journalisme de Strasbourg (CUEJ - Robert-Schumann) et un doctorat au CELSA (Paris-Sorbonne)
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2 commentaires pour Je suis un Lao

  1. Louise Dallaire dit :

    Khob tiay lay lay pour ces textes sensibles offerts à notre regard.
    Je serai, bien sûr, de ceux et de celles qui continueront à vous lire.
    Le jeune homme, devenu un adulte conscient, s’avère un bel ambassadeur de sa culture et de son pays. Et quand, fréquemment et tout naturellement, cette culture se décline dans son rapport à l’autre, par l’accueil souriant, la gentillesse répétée et généreuse, la douceur dans l’échange, un sens inné de l’autre et une grande sensibilité toute en pudeur, nous, des pays d’accueil, sommes si choyés de compter des Lao en notre terre. Vous côtoyer nous laisse moins étrangers à nous-mêmes.

    Belle et longue vie à ce territoire d’expression qui me ravit.

    • laosmonamour dit :

      Merci Louise. Je suis en train de construire un blog chez wordpress.com et comptait vous envoyer l’adresse dans quelques jours, une fois qu’il y aura suffisamment à lire. Voici l’adresse, puisque vous êtes ma première lectrice: laosmonamour.wordpress.com

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