Bo Pén Gnang Dork?

Obsédé par son désir d’être toujours en parfaite harmonie avec son prochain et son

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environnement, le ressortissant lao ne cherche que rarement à bousculer les événements ou à envenimer une situation quelque peu délicate. Il encaisse, en conséquence, un mauvais coup, une méchanceté, une provocation ou même un malheur avec le sourire tout en s’empressant de dire à son antagoniste, comme en guise d’excuse : «Bo Pén Gnang Dork ».

Bo Pén Gnang Dork ou cela ne fait rien fait partie intégrante du paysage social lao, tout comme le mot de Cambronne, les salut ou merci fleurissent dans les conversations en France. Un citoyen lao peut dire Bo pen gnang dork à tout moment et pour n’importe quoi. Qu’un voisin lui marche sur les pieds, qu’il rate un bus ou un bateau, qu’il soit obligé d’attendre, qu’on lui rende ses affaires avec beaucoup de retard, il dira toujours, afin de soulager la culpabilité de l’autre : O, bo-pén-gnang-dork ! Même si c’est à contre cœur.

Son raisonnement, fortement influencé par les préceptes bouddhistes, est fort simple : pourquoi en faire toute une histoire pour un petit rien ? Cette incessante quête d’harmonie dont la sagesse (le panya) est la base fondamentale, fait du ressortissant lao un voisin

ນໍ້າຂອງຍາມແລງ Mekong’s river Soleil couchant sur le Mékong

compréhensif, un compagnon serviable, un partenaire très patient et plaisant.

Un laxisme collectif

Mais cette expression d’apparence anodine et innocente se révèle en réalité lourde de conséquences néfastes, non seulement pour l’identité socio culturelle lao, mais aussi pour la survie de tout un peuple, l’existence même d’une nation.

Car, non seulement le  Bo pen gnang dork fait partie intégrante de la vie au quotidien des Lao, mais il constitue aussi l’un des éléments fondamentaux du psychisme de tout un peuple. Et c’est là que le bât blesse : Bo pen gnang dork  a en effet créé un laxisme collectif dans le subconscient de nos concitoyens. Et si beaucoup d’entre nous sont devenus apatrides, obligés d’adopter une nouvelle nationalité pour des raisons administratives ou pratiques, contraints aussi de vivre loin de notre chère terre natale… Si nous devons lutter, ici et maintenant, continuellement, pour sauvegarder l’essence même de notre culture, n’est-ce pas en grande partie à cause de ce laisser-faire et de ce laisser-aller, de cette obsession quasi maladive de l’harmonie ?

Il ne fait aucun doute que nous ne serions pas dans une situation sociale et culturelle aussi peu enviable si nous avions osé dire à nos dirigeants politiques autre chose que Bo pen gnang dork à tout ce qu’ils entreprenaient, en particulier quand leurs initiatives étaient contraires aux aspirations et aux intérêts du peuple. C’est-à-dire nos intérêts !

Notre réaction à nous tous, de l’employé ou femme au foyer jusqu’à l’intellectuel en passant par les forces vives ou les étudiants, fut toujours ce lamentable leitmotiv : Bo pen gnang dork !

Pour rester un peuple

En fait de quête d’harmonie et de sagesse, il s’agissait en réalité d’une démission, d’un refus

ຕັກບາດ Offrandes aux bonzes lors d’une fête familiale

de responsabilité et d’un manque de patriotisme de notre part. En clair, si nous avions toujours cédé à la facilité, à la complaisance et au Bo pen gnang dork, c’est parce que nous avions peur de la vérité qui se cache au fond de nous-mêmes. A savoir que nous n’aimons ni notre patrie, ni notre terre natale et encore moins nos belles traditions millénaires.

Par conséquent, il est grand temps de nous réveiller. Il serait irresponsable et même criminel de dire Bo pen gnang dork à tout ce qui peut nous arriver, en particulier lorsqu’il s’agit d’actions qui risquent de mettre en péril notre culture et notre qualité de peuple.

Certes, le sage Bouddha nous a recommandé de « rendre le bien pour le mal » et de « ne craindre personne, car en rendant le bien pour le mal, nous progressons et nous nous élevons ». Cependant, la sagesse, la patience, la tolérance, la quête d’harmonie –qui se révèlent indispensables à une cohabitation pacifique et fraternelle avec les pays-hôtes- ne doit pas signifier la démission de l’instinct de conservation envers notre culture et nos origines sociales.

Nous devons nous monter aimables mais vigilants, car nous sommes éloignés de notre milieu social naturel où notre culture pouvait se développer et se perpétuer sans être menacée.

Un monde de massification

Mais ce refus de la démission et de la facilité ne doit en rien altérer notre farouche volonté d’échanges culturels et de fraternisation. Mais l’esprit critique et l’instinct de conservation se révèlent d’autant plus nécessaires et vitaux que notre cœur déborde de bonté et d’innocence.

ຕັກບາດຢູ່ຫລວງພະບາງ Offrandes aux bonzes à Luang Phrabang

Cependant, s’interdire de dire et de penser Bo pen gnang dork ne doit pas signifier devenir agressif, brutal ou intolérant. Au contraire, le refus du laisser-faire et du laisser-aller doit être compatible avec la patience, la persévérance et la tolérance bien asiatiques.

« Nous sommes dans un monde de massification et de généralité où tout, y compris les valeurs, est devenu marchandise négociable », avait constaté Herbert Marcuse.

En conséquence, un instinct de conservation sans un esprit critique et un combat de tous les instants se révèlerait insuffisant pour la préservation de nos valeurs culturelles et sociales. Et notre belle culture risquerait de devenir marchandise négociable, semblable à tant d’autres marchandises.

Alors, faisons un effort commun. Ne cédons plus à la facilité. Ne disons plus Bo pen gnang dork  à tort et à travers.

A propos laosmonamour

ເກີດຢຸ່ບ້ານມ່ວງສູມ ເມືອງທ່າແຂກ ແຂວງຄໍາມ່ວນ ໄດ້ປະລີນຍາ ຕຣີແລະໂທ ຈາກມະຫາວິທຍາໄລ Robert-Schumann (Strasbourg) ແລະ ປະລີນຍາເອກ ຈາກມະຫາວິທຍາໄລ Paris-Sorbonne, Paris IV Travaille à l'AFP Paris après une licence et une maîtrise à l'école de journalisme de Strasbourg (CUEJ - Robert-Schumann) et un doctorat au CELSA (Paris-Sorbonne)
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